Rédigé par Florence Trocmé le mardi 27 septembre 2011 à 11h03 dans Evènements | Lien permanent
« L'esprit reçoit des
myriades d'impressions, banales, fantastiques, évanescentes ou gravées avec
acuité de l'acier. De toutes parts elles arrivent – une pluie sans fin
d'innombrables atomes ; et tandis qu'ils tombent, qu’ils s'incarnent dans la
vie de lundi ou de mardi, l'accent ne se marque plus au même endroit ; hier
l'instant important se situait là, pas ici ; de sorte que si l'écrivain était
un homme libre et pas un esclave, s'il pouvait écrire ce qu'il veut écrire et
non pas ce qu'il doit écrire, s'il pouvait fonder son ouvrage sur son propre
sentiment et non pas sur la convention, il n'y aurait ni intrigue ni comédie ni
tragédie ni histoire d'amour ni catastrophe au sens convenu de ces mots.
[...]
La vie n'est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ;
la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure
du commencement à la fin de notre état d'être conscient. N'est-ce pas la tâche
du romancier de nous rendre sensible ce fluide élément changeant, inconnu et
sans limites précises, si aberrant et complexe qu'il se puisse montrer, en y
mêlant aussi peu que possible l'étranger et l'extérieur ? »
Virginia Woolf, L’Art du Roman,
préface d’Agnès Desarthe, traduction de l’anglais de Rose Celli,
Signatures/Points, 2009, p. 12.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 22 mai 2013 à 10h27 dans Notes sur la création | Lien permanent
…Ah, grande nouvelle, revoici Henri Droguet et un nouveau
recueil intitulé Maintenant ou jamais, dans la collection L’extrême contemporain, aux éditions Belin.
Les quatre parties qui constituent ce recueil (Sublunaires, Amures et amers, Soit dit en passant, Maintenant ou jamais)
sont présentées dans l’ordre chronologique de fabrication : chaque poème
est soigneusement daté, du 26 août 2006 au 8 décembre 2008, augmenté par trois
fois de localisations maritimes… Des textes de semblables factures, hormis les
ébouriffants échantillons lacunaires de nuages répertoriés dans Sublunaires et ABC, verbalisation (fragment) dans Maintenant ou jamais. Et toujours cette
voix, immédiatement reconnaissable, ce démantèlement de la phrase qui empêche
l’engourdissement linéaire, ces ruptures de ton, de syntaxe, de tempo, ces mots
d’appartenances et de tenues variables -langage parlé, locutions catapultées,
inattendues : un désordre des mots qui se réorganise ailleurs, sous l’œil
du lecteur, et tient le cap…
Un souffle qui procède par rafales, tourbillons, accalmies.
Par rafales, précipitations de mots accélérés par l’absence de ponctuation (le
vent est sans ponctuation) : « …comme si déci-/dément le ciel
s’effondrait /menaces gronderies grimaces/ » (p. 95) ; « à
féroces effarants souffles
touffus/frissons folles rafales/ à grands pleurs et bourrasques/le vent
tire à la ligne » (p.103). Un
souffle en tourbillons, qui le cas échéant ne craint pas les allitérations : « la mer crique
et croque / sur du roc vaguement primaire / inerte et bronchant / des
arbres vifs et jaunes insinuent / grippent leurs racines / crispées
tentaculaires » (p.53); « le vent sale épiautre / tarabuste et
tarabiscote/les décatis bouquets détritus des serres / puis ricoche au roc
équarri … » (p.54). Un souffle qui trouve aussi l’accalmie, souvent
associée à l’aube et à la mer : « l’aube arrive / et l’oubli très
épais / considérable un ange passe / une porte blanchit … »
(p.30) ; « et puis voilà c’est l’aube/un souffle détisse un rêve
éolien/le flux reswingue » (p.44) ; « ici la mer illimitée
béance énigmatique / n’est plus qu’un songe / on s’y tient » (p.62) ;
« à deux pas la langueur heureuse / et pacifiée la mer là-bas perdue la
mer / a vaguement la bougeotte » (p.102). Un souffle qui n’hésite pas au
retournement : « il est au monde / et le monde à qui ?» (p. 71).
Parfois des amorces de dialogue, des ruptures de paroles s’annoncent en
italique. Qui parle ? se demande le lecteur : «… un homme s’interroge
/ à haute et intelligible voix : ‘Le
bousier dort-il quelques fois ? ’ /
‘ Quels lieux faudra-t-il à la fin vider ? ‘ » (p.28) ; « mâchonne
ses mots déplacés/L’invisible très
peu/pour moi/rien que l’arbre me va » (P.52) ; « il
dit : c’est pas de je/il
dit : quand êtes-vous/mort ?/il
dit/qu’il n’a rien dit » (p.53) ; « Quoi s’éloignait là ? disais-tu » (p.81) ; « …
je passe et dis qu’ / y’a pas de souci / j’acte j’acte j’impacte / à l’interne à l’externe »
(p.99) ; « … Ah ! / m’égarer rerêve-t-il » (p.103),
etc. Qui parle ? On pense ici à la citation d’Ossip Mandelstam placée en
ouverture du recueil : « ce n’est pas moi qui dis ce que je dis là,
ce sont des mots extraits de la terre comme des grains d’un froment
pétrifié ».
Et puis aussi des bruits ou plutôt des mots-bruits : tagada, tagada tac
(p.72), kiriiik rik rik (p.31) et aussi des noms impossibles : le
tétraméthyldiaminodiphénylméthane (p.28), des sigles revisités : les zupes
les zaques les zédis (p.14),des mots techniques ou rares : slikke et schorre
(p.95)…
Très clairement situé par 48° 39° Nord et 2° 01 Ouest, Henri Droguet y prend le
vent « dans tous les sens ». Et en effet, l’auteur de
Ventôses (on s’en souvient comme si c’était hier) convoque les éléments
chers et habituels à la poésie droguetienne : la mer et son ressac, la
pluie… et toujours le vent. Et ce n’est pas peu dire ici…Le présent recueil de Maintenant
ou jamais est un souffle permanent, où le mot même - vent - est omniprésent, participant
massivement au mouvement entier du recueil, quelles que soient les séquences.
Ainsi « le vent bouscule au jardin fleuri » (p.12), « … le vent
/ commence / il saque il brait il moleste » (p.14), « les vents
précipités se ruent aux noirs guérets » (p.16), « … fureurs /
mélancoliques des vents bourrus » (p.19), « le vent momentanément
tu » (p.20), « … le vent / prend le large et malmène »
(p.24) « … un fil / acidulé de
vent hasardeusement circule » (p.27), « … l’impétueux fléau / du vent
qui bronche à la futaie » (p.30),
« au ciel ras le vent / vorace véhément » (p.31), «..un
échantillon lacunaire de nuages observés un jour de grand vent au bord de
la mer » (p.32), « le vent rebrousse-poil déboule » (p.39),
« le vent raboteux buissonnier / émousse et défroque » (p.42),
« le vent revient de loin » (p.51), « et le vent donne congé /
banalement rapièce » (p.52), « le vent sale épiautre » (p.64),
« … et les tannins / crayeux des vents » (p.55), « dehors le
vent démantibule » (p.61), « … le vent démultiplicateur / ses
ruses un nuage » (p.62),
« c’est le vent d’écorche / il braille au nord / il dépiaute il échevelle / il pèle émonde
il énuclée / il écharne écharpe un écobuage / il tourne il tourne / il a
tourné» (p.65, dans un poème titré Du
vent), « … la morsure / en désordre du vent » (p.68), « …
giron premier dernier / du ni voix ni vent plein vide » (p.69) « et de grand vent le
bel allié » (p.73), « Jours chétifs et les vents à la rebiffe /
vadrouillent hantent rebuffent » (p.74), « Staccato forte le vent » (p.75), « le vent fouettard à
son branle » (p.81), « le vent tourbillonnaire débraille »
(p.85), « le vent molli attend son heure » (p.87), « et le vent
de la mer se lève et nous tourmente » (p.94), « le vent radote rabote
conjoint / momentanément toutes choses » (p.96), « le vent raffûte et
raboute » (p.98), « le vent vide ses sacoches » (p.104), « …
et le vent m’est passé sur la face » (p.106), « le vent copieux
d’éloges » (p.107), « et du vent copieusement / démarre ses
trombes » (p.110), « … le vent /
froidement navre un enfant plein de tristesses » (p.110).
Et puis – littéralement - dans le dernier texte : « A quoi donc
songiez-vous âmes infortunées / quand le pavé sonne / au pas de l’humain
trognon / cabossé lacunaire en marche ? / - Au vent jeté dans les saules / osiers
sapinières … » (p.112).
Henri Droguet prend le vent, la mer – et le temps. C’est une chance de
retrouver cette voix force 10, où prendre le temps n’écarte pas l’urgence et
une radicale distance :
Désarticulé racontar le chant
coule et dégorge à l’abandon
spasme hémorragie
épiphanique et noire et faut
qu’ça dise
pourquoi
Un nouveau recueil qui fait l’exact écho à ce que H. Droguet développait
dans un entretien
superbe avec Jean-Pascal Dubost, accueilli l’an dernier dans Poezibao. Où il est question du
« tohu-bohu de la vie », du « je » mis en garde, de
l’écriture « entre cri et silence », d’une langue mixée…D’où il
ressort chez cet auteur un souffle sans sourdine –sauf le doute, foncier, qui
est une constante de son écriture, comme une rebuffade à ses propres assertions
laissées sur le qui-vive.
[Etienne Faure ]
Henri Droguet, Maintenant ou
jamais, coll. l’Extrême contemporain, Belin, 2013, 17€ - lire deux extraits de ce livre
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 22 mai 2013 à 10h08 dans Notes de lecture | Lien permanent
Henri Droguet publie
Maintenant ou jamais, chez Belin. Poezibao
propose également aujourd’hui une note de lecture du livre par Etienne Faure.
Grandeur nature
ici biaises clartés crépusculaire
et le clignotis basse tension fragile
d’une étoile lointaine ici
la fureur vaine d’un troupeau
que l’œstre turlupine
mains déchirées au sang
à même un mur un aveugle s’échine
s’acharne et gratte illisiblement
puis il repleut
à quelque pas un homme s’interroge
à haute et intelligible voix :
« Le bousier dort-il quelquefois ? »
« Quels lieux faudra-t-il à la fin
vider ? »
une cloche bourdonne à la chapelle et
dans un recoin qu’imprègne puamment
le tétraméthyldiaminodiphénylméthane
une saine amputée polychrome anonyme
que ronge la vrillette (autrement nommée
horloge de la mort)
prie pour nous dans les siècles des siècles
les derniers nuages les impalpables
linteaux hors-sol
courent sous la chair
et l’on s’engouffre
cœur cou /
pé ras tondu cœur à nu
et l’on écoute
le bougement sonore écumant de la mer
où se déploie le tentaculaire octopode.
11 février 2007
•
Banalités
Quoi s’éloignait là ?
disais-tu
le vent fouettard à son branle
qui tombait dans l’éparse grâce de la mer
le soleil entre l’ombre et l’ombre
tout feu tout flamme déboulé
dans un panier de nuages
la neige à venir et l’herbe à Robert
un improbable accès aux replis des collines
les menues semences
l’eau douce à la saulaie
les grandes nuits lointaines
c’est ça le vrai jour et l’aboi neuf
ça râpe et ça rit
ça rabote
2
mai 2008
Henri Droguet, Maintenant ou jamais,
coll. l’Extrême contemporain, Belin, 2013, 17€, pp. 28 et 29, 81.
Sur ce livre, lire la note de lecture d’Etienne Faure
Henri Droguet dans Poezibao :
Bio-bibliographie,
extrait
1, extrait
2, extrait
3, extrait 4, fiche
de lecture de Avis de Passage, extrait
5, extrait
6, Off (parution), extrait
7, extrait
8, extrait
9, ex.
10, Boucans,(par
Bruno Fern), Boucans,
(par Roger Lahu), ext.
11 , Avis de grand frais
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 22 mai 2013 à 09h54 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Martin Rueff a publié hier dans Libération un important article sur la poésie. Il a autorisé Poezibao à le reprendre.
La non-poésie des non-poètes
« Poétique » est l'adjectif de la louange partagée. D'une exposition,
d'une installation, d'une chanson, d’une silhouette on dira aujourd’hui qu'elles
sont « poétiques ». Le prédicat est ici moins descriptif
qu’évaluatif. « Poétique » signifie tour à tour mystérieux, beau,
profond, singulier, frappant.
Mais on assiste, aujourd’hui, en France, à un phénomène sémantique qui ne doit
pas passer inaperçu : non seulement le nom « poésie » (descriptif en
tant qu’il désigne une activité symbolique qu’on a pendant des siècles
identifiée comme « art du langage ») dont l'adjectif « poétique »
(évaluatif) est tiré n'est plus considéré comme son porteur naturel, mais
encore on va jusqu’à dénier aux poètes la poésie qu’on prête aux non-poètes. Ce
n’est plus la poésie des poètes qui est poétique. On apporte ici un cas limite.
Un paradoxe de l’époque : dans leurs suppléments littéraires, les gazettes
ne cessent de saluer tel roman, tel essai, telle réflexion et de les qualifier de
« poétiques ». Elles ne s’étonnent guère de la disparition dans leurs
colonnes du porteur « naturel » de l’adjectif qu’ils utilisent si
abondamment.
En octobre 2010, paraissent dans une très belle édition les Fragments de Marylin Monroe. Ils
contiennent outre des proses et des pages de journaux de véritables poèmes
(disposés en vers). On les célèbre. Une poétesse est née. En avril 2013, le
romancier français Michel Houellebecq publie un recueil de poèmes (ce n’est pas
son premier) : Configuration du
dernier rivage. La critique est unanime et tapageuse et vaut au romancier
la pleine page des journaux, des magazines. On célèbre sinon son art, du moins
son courage : le courage de la poésie (le Dicthermut de Hölderlin). Ainsi, on encense Marylin et Houellebecq
parce qu'ils écrivent des poèmes (et écrire des poèmes est donc une pratique valorisée
: ce ne serait pas exactement la même chose si Michel Houellebecq exposait des
tableaux ou si Marylin Monroe avait écrit des pièces de théâtre), mais s’ils
n'écrivaient que des poèmes on ne s'y intéresserait pas : ce n'est pas la
poésie des poètes qui intéressent mais la poésie-des-non-poètes.
Ce qui caractérise la poésie-des-non-poètes, c’est son aspect délibérément
« vieillot ». Michel Houellebecq nous aide à saisir l’étendue du
paradoxe quand il déclare n’avoir lu aucun poète du XXème siècle.
Ainsi un romancier dont certains considèrent qu’il contribue à l’invention du
roman contemporain considère-t-il qu’il n’a pas à se situer par rapport aux
pratiques poétiques contemporaines pour écrire de la poésie.
A le lire on s’en convainc aisément : la poésie du non-poète entretient le
même rapport à la poésie française contemporaine que la peinture d’un peintre
du dimanche entretient à l’égard de l’art pictural du XXème siècle.
Tout comme celui-ci peut vouloir portraiturer sa famille ou peindre son jardin
dans les formes canonisées par une séquence historique qui va, disons, de 1880
à 1914 (il emprunte ses modèles dans un musée imaginaire qui comprend Monet et
Manet, Gauguin et Cézanne), celui-là veut chanter ses amours malheureuses dans
des formes convenues empruntées au matériel poétique des écoliers ou des
chansonniers.
On peut donc dire qu’aujourd’hui, en France, la poésie est célébrée dans la
mesure même où c'est la "non-poésie-des-non-poètes".
Une lecture de ce phénomène en termes de « distinction » n’est pas
impossible. L’écriture romanesque ne « distingue » plus parmi les
écrivains (qui se présentent comme des dominés par la culture de masse). On va
chercher les dominés des dominés (les poètes qui se présentent comme des
dominés par la culture du roman). On récupère le genre le moins vendeur (sous
prétexte qu’il est par ce fait même indice de valeur symbolique) et on se le
prédique. « Courage de la poésie » : le beurre et l’argent du
beurre.
On a sans doute affaire ici à un avatar (théorique et historique) de la
question posée par les philosophes analytiques. Ces philosophes – parmi
lesquels Morris Weitz, Arthur Danto, Nelson Goodman et George Dickie aux
Etats-Unis, Jean-Marie Schaeffer et Gérard Genette en France – soutiennent
depuis une bonne cinquantaine d’années qu’il est impossible d’apporter une
définition « substantielle » de l’art. L’art n’aurait pas de forme ou
de contenu particulier ; seul le contexte – historique, institutionnel et
théorique – permettrait de rendre compte de son existence. Ainsi, plutôt que de
demander « qu’est-ce que l’art ? », ces philosophes se sont
interrogés sur ses présupposés : « quand y a-t-il art ? ». Et la réponse vers laquelle fait pencher la
situation de la poésie est sans doute celle d’Arthur Danto qui pense avant tout
l’œuvre comme un produit historique, dont la reconnaissance en tant qu’art
dépend de l’« atmosphère théorique » du moment (les critères
artistiques qui prévalent à ce moment-là de l’histoire de l’art). Sans doute ne
se trompe-t-on donc pas de beaucoup quand on fait de notre époque celle qui
loue la « non-poésie-des-non-poètes ».
Il reste que cette
affaire de prédication se complique d’un tour : les poètes contemporains
refusent souvent qu’on les appelle « poètes » et qu’on qualifie de
poèmes les textes qu’ils écrivent. En 2011 paraît aux éditions La Fabrique un
petit manifeste intitulé Mais toi
aussi tu as des armes. Poésie et politique. Le livre s’ouvre sur ces
mots : « ce livre où il est question de poésie, réunit des écrivains qui
ont en commun de ne pas trop aimer qu’on les traite de poètes. Elles et ils ne
tiennent pas non plus à ce que leur travail d’écriture soit qualifié de
poésie ». Et pourtant c’est bien « poésie et politique » qui
apparaît en sous-titre de leur livre. Il y a donc aussi la poésie-non-poésie-des-poètes-non-poètes.
Ce débat n’est pas vain. Il pourrait permettre de rappeler ce qu’est la
poésie-des-poètes, par quoi l’on indique ceux pour qui l’écriture de poèmes est
une exigence et la prédication de « poésie » un horizon artistique.
Quant à l’ « étrange appellation non contrôlée » (Aragon) de
« poètes », ils ne la recherchent pas et ne la refusent pas – ils
peuvent s’approprier la formule de Michel Deguy et se présenter comme « des
poètes-qui-cherchent à l’être ».
Au moment de rendre hommage à Pier Paolo Pasolini, Andrea Zanzotto se demande si « avec tout ce qu’il a écrit, et avec tout ce
qu’il a créé dans les champs d’activité les plus variés, il est juste de dire
que Pasolini doit être avant tout qualifié par le nom de poète ? Oui, et
cela, dans l’acception la plus gênante et presque la plus désuète (imbarazzante e persino desueta) que ce
terme peut recouvrir ». Sans doute sera-t-il de plus en difficile de
désirer coller à toutes les acceptions de ce terme et on a sans doute bien des
raisons de remiser certains costumes. Mais ces difficultés ne devront pas
empêcher les poètes-qui-cherchent-à-l’être de défendre la poésie-des-poètes-qui-cherchent-à-l’être.
Sans quoi on s’exposera au risque d’apparaître comme une génération qui a
gaspillé la poésie.
[Martin Rueff]
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 21 mai 2013 à 09h40 dans Cartes Blanches | Lien permanent
Je veux encore parler de ce
silence entre mes livres : j’aime vivre longtemps avec le livre que j’écris.
J’aime vivre avec lui pendant des années. Ce n’est pas que je fasse de la
rétention (ou peut-être un peu...) mais il me semble impossible de sortir, de
sortir de moi, un livre tous les deux ans par exemple. Le suivant serait trop
semblable au précédent, sans surprise, ni pour moi ni pour mon lecteur. Il me
faut, pendant l’écriture, accumuler des forces, des matériaux vitaux, avancer,
changer. Il faut bien que l’on vive pour écrire ! J’ai parfois d’ailleurs
l’impression que je vis une grande part de ma vie pour l’écrire : que je me
mets dans telle ou telle situation parce que je veux, dans mon prochain livre,
parler de telle ou telle situation. Je n’écris pas un livre sur la solitude
parce que j’ai, à un moment ou à un autre, vécu la solitude. Je me mets dans
une situation de solitude extrême pour pouvoir écrire un livre sur la solitude
extrême.
entretien
avec Liliane Giraudon publié dans Poezibao
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 20 mai 2013 à 18h13 dans Notes sur la création | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages
reçus par Poezibao.
•Henri Droguet, Maintenant ou jamais,
Belin, 2013, 96 p. 17€
•Mathieu Bénézet, La Chemise de Pétrarque, Obsidiane,
2013, 15€
•Nimrod, Visite à Aimé Césaire, suivi de Aimé
Césaire, le poème d’une vie, essai, aux éditions Obsidiane, 2013, 14€
•Louis-François Delisse, A Gambo, enterrée au cimetière de Thiais depuis le 3 janvier 2011, collection
de l’Umbo, 2013
•Guillevic, Accorder, poèmes 1933-1996, édition établie et postfacée par Lucie
Albertini-Guillevic, Gallimard, 2013, 24€
•Peter Collier et Ilda Tomas (éds), Béatrice Bonhomme, Le mot, la mort, l’amour,
Peter Lang éditeur
•Yves Namur, Un poème avant les commencements, 1975-1990, Le Taillis-Pré en
coédition avec Le Noroît, 2013, 25€
•Yves Namur, Ce que j’ai peut-être fait, choix de poèmes, préface de Lionel Ray,
Les editions Lettres vives, 2013, 18€
•Michaël Glück, Mon chien, illustrations de Susanna Lehtinen, Cousu main, 2013, 6€
•Dominique Fabre, Au bout des machines à écrire, Cousu
main, 2013, 12€
•Chantal Dupuy-Dunier, Mille grues de papier, Flammarion, 2013,
20€
•Nathalie Riera, Paysages d’été, Lanskine, 2013, 14€
•Michel Bourçon, et ainsi les arbres, éditions
Potentille, 2013, 7,70€
•Sophie Khan, L’Entendement d’amour, La Rumeur libre, 2013, 22€
•Frédéric Pradal/Gorky, La promenade des éloignés et Les Balles populaires, Éditions Corps
Puce, 2013, 8€
•Jean Foucault, Entre les laps et l’ennuimonde, Éditions Les Carnets du Dessert de
lune, 2013, 10€
•Jean-Claude Forêt, Un grand eissam de mots, chants et cants, un
grand essaim de mots, chants, EMCE, 2013, 10€
•Maria Desmée, Pommes, conte d’une traversée et Jean Foucault et Maria Desmée, Anthropo-Pommes, Éditions Corps Puce,
2013, 14€
•Marc Sastre, Aux bâtards la grande santé, Les Cyniques, 2013, 8€
•Jean Foucault, Ma traversée du désert (d’Aswan à Abou Simbel), Clapas, 2013, 10€
•Jean-Yves Bériou, Et on s’en va, sur des dessins de
Jean-Pierre Paraggio, édition bilingue, traduction en espagnol par Ildefonso
Rodriguez, collection de l’Umbo, 2013
•Ana Tot, L’Amer intérieur, Luca l’irascible, Collection de l’Umbo, 2013
•France Burghelle Rey, Révolution, La Porte, 2013
•Claudine Bertrand, Au large du Sénégal, papiers gouachés de
Michel Mousseau, Plis urgent 29, Rougier V. éd. 2013
•Christian Bernard, Élégie Ithaque, lettre vingt-sept, in memoriam Ronald Klapka, Walden n
press, 2013
Revues
•Chiendents,
N° 30, Colette Gibelin, entre doute et ferveur
•Mille
et un poètes, mars 2013, numéro 4, éditions Corps Puce
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 20 mai 2013 à 14h25 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Le nom de la collection dans laquelle paraît ce livre
composé à quatre mains et à double regard renvoie à un recueil de Reverdy
publié en 1918, illustré par Matisse : Les
Jockeys camouflés. Trois textes, « Les jockeys mécaniques »,
« Autres jockeys, alcooliques » et « Piéton » composaient
cette plaquette évoquant un paysage et des silhouettes presque fantastiques. Des
paroles qui viennent « de plus loin que la mer » y esquissent une
série d’images jouant de l’ombre et de la lumière : « Il y a des
lueurs sur le fond noir du ciel/Il y a des lumières qui courent entre les
étoiles/Il y a des yeux qui s’ouvrent à la lueur des étoiles ».
Près d’un siècle plus tard, le cheval
s’est métamorphosé en chat, et la course a ralenti jusqu’à devenir marche. Marche nocturne, donc, pour ces
piétons d’un autre siècle qui traversent la nuit jusqu’à l’aube en croisant des
images et des textes, en imaginant des rencontres mêlant le visuel au verbal.
Les images sont les photos prises par La Rochegaussen, les textes sont les
légendes composées-sélectionnées-prélevées-montées par Jean-Jacques Viton.
Soixante-cinq étapes, donc, fractionnent une durée qui s’articule en instants
d’espaces, en détails désarticulant le réel urbain et son bric-à-brac plus ou
moins classique (passants anonymes, prostituées, enseignes lumineuses, petits
pans de murs noirs, intérieurs d’église, façade de gare, cage d’escalier,
écrans vidéo, phares éblouissants, bouches de métro). « Chaque pas que
nous faisons est plus qu’un voyage » écrivait Reverdy. Ici, chaque station
photographiée ouvre une possibilité narrative : la légende — un
énoncé dégagé en dégagement : espèce d’espace dirait Pérec — contient les
prémisses d’un roman policier, d’un thriller, d’une passion amoureuse, d’un crime,
et, plus rarement, d’un conte ou d’une nouvelle fantastique. Celui qui parle
peut dire « je », il lui arrive d’apostropher l’autre, ou d’arracher
la parole depuis les choses et la matière, les tissus et la pierre, les murs et
les combles. Se confrontant aux limites imposées par le cadre du point de vue
choisi par le photographe, il fait écho à une voix première qui a été perdue, à
une figure qui n’est plus, qui reviendra peut-être, une fois le livre accompli.
Ce narrateur intermittent invente ou prélève des énoncés (certains sont
présentés entre guillemets) qu’il accroche à une double page fonctionnant
toujours comme un diptyque mobile, un système duel et duo qui scande le temps
en découpant des fragments d’espaces. À chaque fois un nouveau mystère, le
réveil d’une fiction, l’amorce d’un dialogue qui paraissent sortir de l’ombre
flottante de la nuit. La voix, ici, revient de l’image, provient d’autres
livres, survient d’outre-tombe. Elle émerge d’une obscurité de moins en moins
dense et allume la photo qu’elle accompagne. Elle constitue un « moteur en
avant » (Reverdy là encore) qui conduit au jour.
Il suffit d’une voix pour éclaircir et pour déplacer les ombres : les
impressions et les sensations basculent, hésitent, attirent les fantômes et les
revenants, caressent ou agressent les matières et les corps. Une voix dont on
ne connaît ni l’origine ni la fin, mais dont les accents apprivoisent les
lueurs de la nuit souvent teintées de rouges et alimentées de lueurs
artificielles. La nuit, justement, s’ajourne et, au fil des clichés, se laisse
tenter par le soleil et des morceaux de ciel de plus en plus affirmés :
« vient alors la rosée glaciale ». Parallèlement, il suffit d’un
flash pour maquiller et mettre en scène certains éclats sonores qui trouvent
dans le saisissement du vertige que constitue toute photo l’occasion d’une
nouvelle perspective. Monde en poses, monde en proses.
[Anne Malaprade]
Jean-Jacques Viton + La Rochegaussen, Catwalk,
livre non paginé, Bazar éditions, 2013.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 20 mai 2013 à 10h18 dans Notes de lecture | Lien permanent
Berceuse
Pourquoi, dis-tu, je ne te fais pas de caresses,
pourquoi je n'essaie plus de rester près de toi.
Mais tu dois comprendre, c'est la queue, ton aiguillon,
qui m'épouvante,
[…],
car chaque fois que je me rapproche
siffle ce harpon et je sens le gel
du venin plonger au fond de mes os.
Est-ce encore toi, la lame qui pénètre
dans mes reins quand nous nous embrassons ?
C'est elle, qui frappe alors que je te parle
et doucement descend sur ma nuque ?
Je t'aime beaucoup, mais pas toute entière,
juste une moitié peut avoir mon amour,
l'autre non, pardonne-moi, mais c'est trop
demander de baiser aussi le rasoir.
(chap. 72 : E mamma?)
Chroniques du Pléistocène
I.
La ligne de mon père :
les osseux, les affligés, les émaciés,
voilà une moitié de mon sang,
le fantôme dont je suis le drap.
Maigres Magrelli,
étuis peau et os
tissés sur un châssis prodigieux
de nerfs, un treillis de secousses,
colère, colère,
et tout un zigzag de tragédie
sur le Néant – Ciociaria,
terre creuse d’où Ils surgirent,
spléniques prophètes de l’angoisse
venus du désert en habits de laine
avec des herbes amères,
des anathèmes, des exorcismes.
II.
Est-ce image de poésie, la figure
paternelle qui se nourrit de moi,
le ténia qui dévore ma vie de l’intérieur ?
Image de poésie est la figure
de mon fils, qui boit penché
vers le robinet en se dressant
sur un pied pendant que l’autre jambe,
prodige de la statique,
tendue oscille en l’air, contrepoids
magique pour compenser la soif.
Si je pouvais avoir sa grâce
pour équilibrer la faim
de qui au-dedans de moi
s’avance et me déchire !
III. À Hyacinthe, mon père
Le ciel vibre, l’hyacinthe fauchée tombe.
M. Luzi
Il s’agit chaque fois du contraste […] entre le mécanisme
aveugle et la liberté, entre la fixité et l’histoire.
R. Caillois
Vieillesse – en route pour le Grand Mimétisme,
je deviens toujours plus semblable à mon père.
Hyacinthe, je te rejoins !
disque qui me frappe pour me faire pareil à toi.
Visage, gestes, inflexions, démarche :
je reviens à l’original,
simple application d’un programme.
Ou peut-être me déguise, pour être sauf,
barricadé dans son enclos génétique…
De quel prédateur suis-je en train de fuir,
pour abdiquer mon aspect ?
(Cette façon que j’ai de dire : « Vraiment ? »,
en me sentant doublé,
parlé par une voix qui est la sienne).
Vieillesse – l’Invasion se rapproche.
Je ne sais si je pourrai encore signer de mon nom.
IV. Grand Café la Morgue
Derrière le bar, sur la droite,
la chapelle mortuaire.
Je laisse mon fils aller s’acheter une glace,
je lui dis de m’attendre, j’entre
et me retrouve face à trois cadavres.
Le biscuit du mort, ai-je pensé,
corps camouflé en aliment.
Ce poids glacé, comme sur un plateau,
qui m’attend, figé,
refroidi sur le blanc du linceul,
à emballer,
ou sur le bassin métallique d’une balance,
pour calculer le prix
pendant que le client debout attend.
Mieux, la pâte prête pour le four
du matin. C’est le non-cuit,
le jamais-cuit qui attend
éperdument
au feu du futur.
(Appendice)
Valerio Magrelli, poèmes extraits de son dernier livre en prose, Geologia di un padre (2013), “Géologie d’un père”, traductions inédites de J.-Charles Vegliante
Présentation de Valerio Magrelli par J. Charles Vegliante
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 20 mai 2013 à 10h04 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Pour présenter Valerio Magrelli (dans un pays
qu’il connaît bien)
Valerio Magrelli, né à Rome en
1957, a reçu une formation en philosophie, musicologie et français, entre
autres à la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, où il participa à l’anthologie Le Printemps italien proposée par J.-Ch.
Vegliante (Action Poétique) dès 1977. Ses premiers poèmes avaient paru peu
avant dans la revue de Pagliarani “Periodo Ipotetico” à Rome. Sa thèse de
Littérature française, 1989, est publiée chez Pacini (Pise) en 1995 : La casa del pensiero, Introduzione all’opera
di Joseph Joubert. Il travaille aussi sur Dada et traduit beaucoup du
français. Enseignant-chercheur, il est nommé Maître de Conférences à
l’Université de Florence en 2000, puis Professeur à celle de Cassino.
Auteur précoce mais à la voix d’emblée parfaitement sûre, marquant un renouveau
dans la poésie italienne du second après-guerre – ainsi qu’Enzo Siciliano
l’avait aussitôt proclamé –, son premier recueil Ora serrata retinae (Feltrinelli, 1980), dont la section centrale
“Rima palpebralis” avait été anticipée dans les publications de 1977 rappelées
ci-dessus, trouve sa version définitive (avec un texte soulignant aussi sa
composante biographique) huit ans après, alors qu’un deuxième recueil, Nature e venature (Mondadori) vient
confirmer sa place de tout premier rang parmi les nouvelles voix italiennes.
Chez le même éditeur, Esercizi di
tiptologia (1992) impose enfin cette écriture singulière, renouant avec la
“pensée-en-poésie” d’un Leopardi, le modernisme des sciences du vivant en plus :
une posture que le lyrisme et le flou hermétique du premier XXe
siècle avait un peu fait oublier, non moins que les avatars les plus naïfs du
réalisme, auxquels notre réception française a fait souvent la part belle. De
nouveaux poèmes complètent la reprise de cet ensemble dans le volume Poesie 1980-1992, e altre poesie chez
Einaudi, en 1996. Disponibles, des traductions françaises de Bernard Simeone et
J.Y. Masson le font mieux connaître de ce côté des Alpes.
Valerio Magrelli a dirigé chez Einaudi la collection “Écrivains traduits par des
écrivains” trilingue, et a publié un certain nombre d’essais, sur Valéry et
autres. Il est connu aussi, désormais, comme auteur de proses, dont Nel condominio di carne (Einaudi, 2003),
La vicevita. Treni e viaggi in treno (2009),
Il Sessantotto realizzato da Mediaset
(2011) – de vaste retentissement dans les dernières années du berlusconisme (du
reste, d’autres livres comme Le Campe al
Castello d’Ugo Piscopo affrontent à cette même date ce type de question) –,
ou récemment l’extraordinaire Geologia di
un padre (Einaudi, 2013), dont sont tirés les textes ici traduits. L’aspect
novateur de ce dernier livre tient moins dans son caractère de prosimètre (selon
l’archi-modèle dantesque de la Vie nouvelle),
à la tradition assez affirmée, que dans l’utilisation d’un humour tout
britannique, d’une grande humanité, au sein même des régions les plus intimes
et douloureuses du rapport de transmission générationnelle (et, si l’on peut
dire, comportementale), avec un regard tourné certes vers le passé des
géniteurs – l’on songe au long roman familial en vers La Camera da letto d’Attilio Bertolucci, ou aux chroniques plus
modestes, villageoises cette fois, d’un Angelo Australi –, mais aussi vers le
futur des propres enfants, en bonne logique de la “vie réelle” et de la
transmission que l’écriture, en particulier traductive, dit de façon fine et
plurielle. C’est cette dernière composante, ou modulation, qui soustrait
l’oeuvre au magistère sensible de Pascoli, cet immense poète trop peu traduit,
que Magrelli aime et reconnaît parmi les siens. C’est aussi, semble-t-il, la
seule façon de ne pas dénaturer – par exemple en le dramatisant – notre rapport
essentiel au(x) disparu(s). Voilà ce que montrent magnifiquement ces poèmes,
isolés de leur entourage romanesque avec l’accord amical de l’auteur.
[J.-Charles Vegliante]
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 20 mai 2013 à 09h54 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
