Pause
Poezibao fait une pause. Retour le 5 juillet.
Poezibao fait une pause. Retour le 5 juillet.
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao. Il ne s’agit pas de fiches de lecture ou de notes critiques et les présentations font souvent appel aux informations fournies par les éditeurs.
Cette semaine Poezibao
a reçu :
°Mathieu Bénézet, Jeunesse &
Vieillesse & Jeunesse, Obsidiane
°Alain Lance, Longtemps, l’Allemagne,
Tarabuste
°Antoine Bréa, Simon le mage, Le
grand Os
°Laurent Albarracin, Louis-François
Delisse, Éditions des Vanneaux
°Philippe Longchamp, Des Saisons plutôt
claires, Le Dé bleu
°Revue Il particolare, n° 19/20
°Jean-Louis Giovannoni, T’es où ? Je
te vois !, Atelier des Grames
°Joël-Claude Meffre, Trois figures d’oubli,
Tarabuste
°Mercédès Roffé, Rapprochements de la
bouche du roi, Éditions du Noroît
°Revue La Traductière, n° 27
°Louis-Michel de Vaulchier, Matelamatique
des genres, Passages d’encres
°Claude Salomon, Oublieux converti,
Alidades
°François Amanecer, Le tri poétique, Éditions
de Corlevour
°Chantal Couliou, Géographie de l’eau,
Éditions Corps Puce
°Ben Arès, Cœur à rebours, Éditions de
la Différence
°Dan Stanciu, Les Témoins oraculaires,
L’Harmattan
Lire la suite ""Poezibao a reçu", n° 86 (dimanche 28 juin 2009)" »
Poezibao propose ici de suivre le travail de composition d'un texte, idée initiée par Ariane Dreyfus et reprise ici par Maryse Hache, pour un poème publié sur son site, Le Semenoir.
poème en chantier : 1, 2, 3, 4, 5, 6
1.
trembler d'émotion
avec la lumière dans les arbres
avec le vent dans les feuilles
avec les plumes des oiseaux
avec celui qui désire
et celle qui fuit
qui dit non
jusqu'à être un arbre
_émotion_
|trop explicatif, démonstratif, voire explicite
laisser plus d'énigme, davantage de silence, où peut venir se poser le lecteur |
plutôt en dire moins que trop
_celui/celle_/même remarque
referme la griffe sur l'étiquetage du genre et du nombre
laisser l'expansion possible de la langue, lui offrir l'air et l'espace où
s'épanouissent les grands arbres en lumière du deuxième vers
2.
trembler d'émotionavec la lumière dans les arbres
avec le vent dans les feuilles
avec les plumes des oiseaux
avec celui qui désire
et celle qui fuit
qui dit non
jusqu'à être un arbre
3.
trembler avec la lumière dans les arbres
avec le vent dans les feuilles
avec les plumes des oiseaux
avec qui désire
et qui fuit
qui dit non
jusqu'à être un arbre
où est le focus
où le poème fait-il le point
entre trembler et être
un arbre, voire le
devenir
le devenir tellement la conscience sensible s'y installe et s'y abandonne
donc pour l'infinitif un vers séparé des autres par un interligne
rythme dans les signes posés sur le papier et rythme de la respiration de leur
lecture
4.
trembler
avec la lumière dans les arbres
avec le vent dans les feuilles
avec les plumes des oiseaux
avec qui désire
et qui fuit
qui dit non
jusqu'à être un arbre
une unité dans les trois vers qui
suivent ce trembler me semble réclamer
un interligne à leur suite pour qu'elle apparaisse plus clairement, et séparée
des deux vers suivants qui construisent une autre unité
revient aussi la question musicale du rythme
et quelque chose dans la succession
des trois pluriels de la fin de chaque vers me gêne
trop flou / l'image manque de piqué
et encore le rythme : 8 7 8 plutôt que 9 7 8
alors il n'y aurait qu'un arbre
il n'y a qu'un arbre dans lequel la conscience sensible s'abîme
ça donnerait ce qui suit
5.
trembler
avec la lumière dans l'arbre
avec le vent dans les feuilles
avec les plumes des oiseaux
avec qui désire
et qui fuit
qui dit non
jusqu'à être un arbre
encore quelque chose dans le rythme
ne convient pas dans les deux derniers vers
peut-être ne sont-ils pas à donner
sans interligne pour sauvegarder l'arbre en solitude, l'arbre qui se détache
dans l'espace du poème autant que celui de la vision extérieure, il est dans le
focus, il convient qu'il se voie
et la succession des deux derniers
vers peut laisser supposer que être un
arbre serait conséquence de ce
refus, ce dire non, ce qui n'est pas
le cas
alors ajout d'un interligne
cela dissociera la fuite et le qui dit
non auquel le poème ne veut pas le lier
et cela mettra aussi en valeur ce "qui
dit non " auquel ici je tiens, en cette occurrence-là, manière de ne
pas céder, manière de tenir, de stehen, à
la celan
6.
trembler
avec la lumière dans l'arbre
avec le vent dans les feuilles
avec les plumes des oiseaux
avec qui désire
et qui fuit
qui dit non
jusqu'à être un arbre
mais la dissociation n'est pas assez
forte
ce qui dit non est trop tranchant,
brutal, ne correspond pas à l'élan sensible, il fait écran au mouvement, au
vent, à la lumière
je vais reprendre le verbe trembler et voilà que le poème me dit la
conscience sensible entrée dans la contemplation de l'arbre jusqu'à sa
métamorphose
élan final du poème
Évidemment, avec seulement 9
textes dont aucun n’excède une page et même en y rajoutant les quelques autres
parus ailleurs[1], on ne peut que rester sur
sa faim et espérer une prochaine édition de l’ensemble auquel ils appartiennent
– mais il y a déjà là de quoi retenir l’attention.
Comme l’indique le premier titre, il est question d’éponger son corps,
désignant tout d’abord par là une série de résistances, d’opacités, déclinées
en deux lignes majeures qui se croisent de temps à autre : l’incarnation (ici le
plus souvent rendue sensible par la douleur) et la langue, celle dont beaucoup sont
privés d’un quart environ, mais ça ne les gêne pas ; en outre, le
fait que cette masse à inertie variable n’empêche pas les fuites – qui n’ont
rien à voir avec des épanchements de pathos : il arrive même que la cuvette
soit cabossée et salie aux endroits où la tête est venue cogner.
Une telle approche évoque partiellement celle du corps sans organes d’Artaud,
le soi physique étant essentiellement le lieu sans cesse menacé par la décomposition :
Le corps est d’une texture non plus ligneuse à présent, ni friable, mais au
contraire souple, tendre et presque moelleuse au toucher. Et ça ne fait pas
mal, à condition d’y être allé mollo dans l’effort et sur les proportions et
quantités. Mais quand la Dispersion Contradictoire des Organes™ est telle
qu’ils s’en vont pour ainsi dire visiter les curiosités du coin, c’est trop.
D’où le recours à l’écriture pour essayer d’assembler plus ou moins les
morceaux :
Les mots venant à manquer dans la langue, je dois faire un schéma pour être
entendu et qu’on se figure les étapes de ma déchéance (ce que j’étais / suis /
serai) et pourquoi je cause un tel désordre.
Face au système et à ses injonctions vécues dans une humiliation tragi-comique[2] (non
seulement l’obligation de déclarer à tous sa maladie, de s’entendre dire
quel autre sens il faudrait donner à ses propres gestes, mais aussi la finitude
ordinaire et le fait de se sentir parfois comme un chien tenant dans sa
gueule un os de chien – bref, de devoir avaler à longueur de temps : l’estomac
de chacun, isolément et pris en groupe, à cent pour cent tapissé de porridge,
ce qui rappelle la langue-muesli de Roubaud), écrire constitue une tentative
pour installer le sien, de système (pas que de défense), tout en ne masquant
pas ses limites : on voit bien qu’on ne peut pas guérir, que la guérison
n’existe qu’en principe. Système textuel conçu avec une précision
chirurgicale (tant il est évident que D. Quélen pèse chaque mot) mais avec
failles et détournements intégrés, câble à âmes multiples.
Autrement dit, il s’agirait d’atteindre le but que Beckett fixait à l’artiste, à
savoir trouver une forme qui exprime le gâchis[3], puisque cette
prose – si toutefois cela existe[4] – indéniablement
tenue est, dans le même mouvement (toute la prouesse est là), lâchée par de
multiples décrochages – par exemple, à travers la subtile imbrication de ce qui
relèverait d’un récit et de considérations abstraites, développées ou
simplement esquissées ; les variations pronominales qui font passer sans
(trop) prévenir d’un sujet du / de discours à l’autre ; l’ouverture du
compas lexical, du technique (à dominantes médicale et commerciale) à l’argot ;
les registres d’énonciation qui changent brusquement, réalisant ainsi une union
du plus frivole et du plus sérieux[5]; enfin, omniprésente,
la lucidité teintée d’humour (ou l’inverse, si vous préférez) :
Ce gars-là, c’est une somme. Il a tout fait, tout essayé sauf mourir. A part
mourir, il connaît tout, il est bon en tout. Son idée, c’est qu’à la naissance,
il a tout perdu et qu’il doit passer sa vie à tout reconquérir. Il cherche une
expression moins guerrière. Qu’est-ce qu’il a d’autre à disposition dans la
langue ?
ou bien :
Et chaque jour, chaque jour le topo sur l’espérance et la charité, un trou
aménagé dans la cloison à hauteur des yeux, qui te suce. Tu es assis sur le
siège de l’Ame™. Cependant, le bas du dos te cuit. Cuisante aussi, dans la
foulée, la perte du mot qu’il y a un instant encore tu tenais et qui pouvait
seul exprimer l’horreur de ton état. T’en voilà séparé par une membrane, un
petit clapet, tel dispositif suffisant à te le rendre inaccessible, à toi tout
spécialement.
Au final, D. Quélen donne à lire ici une parole aussi singulière – tout
malade, au-delà d’un certain stade, dégage une odeur qui lui est propre –
qu’impersonnelle, à la fois marque déposée, circonscrite, et largement débordée
par elle-même puisque ne sachant pas ce dont elle est capable :
On voudrait saisir les qualités apparentes et intentionnelles du plan, qu’on
ne pourrait pas. Il ne comprend pas que son rôle consiste à définir le tien, et
le tien à l’en empêcher.
Contribution
de Bruno Fern
Dominique Quélen
système
fissile éditions, 2009
16 pages - 3 €
Editions fissile :
collection maigre
[1] Dans les revues Boudoir & autres (n°
4) : Editions
Ragage, Action restreinte (n° 11) et rehauts (n° 23) ainsi qu’en ligne : remue.net : Dominique Quélen |
Câble à âmes multiples – où j’ai prélevé certains extraits.
[2] Au passage, je révèle avoir été conçu en vain et
que je suis sans force, sans volonté face à ce qui arrive. En plein
hiver ! Quelle honte ! Quel Supplice™, vraiment !
[3] Entretien avec Tom F. Driver.
[4] Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y
a l’alphabet et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus. Mallarmé
[5] Deleuze.
X 2521 - 13/ 04/ 09
Dans le quatrième carnet in octavo des Préparatifs de mariage de l’édition de Brod.(p. 107 de l’édition
allemande) :
La devise directrice est répétée d’entrée ; on ne dépasse pas ce fond : "De la psychologie, jamais !" (le
point d’exclamation implique une révision absolue). C’est remonter aux débuts
d’une existence physique. Les "devoirs" répondent à l’alternance d’un
mouvement vital, comme la respiration "Deux
devoirs, aux débuts de la vie : ...". D’abord le repli : "réduire ton cercle de plus en plus
" ; il y a une toute petite positivité, au départ, mais le reste, dans la
formation de la personnalité, est dû au rejet de l’entourage, assurant l’afflux
inentravé d’une négativité pure. Toute la force dont on dispose est tributaire
de sa reconversion (voir un autre aphorisme, très développé, p. 120 sv.).
L’attirance exercée sur la négativité exige un complément, négatif à son tour :
"et toujours contrôler à nouveau, en
regardant si tu ne te caches pas quelque part, en dehors de ce cercle".
Ce serait une forme d’aliénation du soi, un manque de rigueur qui se serait
glissé dans cette constitution d’une différence absolue du sujet, quasiment
réduit à un point, marquant l’identité de la personne. Le "quelque
part", ne pouvant pas être localisé dans l’extension d’un non-être,
concerne la non-distinction ; une parcelle de soi resterait attachée à une
autre vie, à la vie d’un autre, à l’intérêt qu’on lui porte. Il n’est question
de rien d’autre que du refus préliminaire de la fermeture initiale ; elle est
présentée comme la condition préalable à toute ouverture au monde et à ses
mots. Le rejet a le statut d’une cure ou d’une thérapie préalable.
©Jean Bollack
Contribution de Tristan Hordé
Cette lettre revient sur les principales publications de la semaine sur le site.
•Poezibao a reçu au cours de cette période des contributions de Tristan Hordé et de Thierry Gillybœuf.
•à signaler particulièrement cette semaine
Une lettre et un texte
d’Alain Lance à propos de l’Iran
•Notes de lecture :
Terre
énergumène de Marie-Claire Bancquart (par Florence Trocmé)
•Anthologie permanente :
Israël
Eliraz
René
Daumal (par Tristan Hordé)
Peter
Huchel
Les
Murray (par Thierry Gillyboeuf)
Benoît
Conort (par Tristan Hordé)
•Bio-bibliographies
Les
Murray (par Thierry Gillyboeuf)
•Parmi les livres reçus par Poezibao et présentés
ici :
°Sylvia Plath, Ariel,
trad. Valérie Rouzeau, Gallimard
°Jean-Pascal Dubost, Terreferme,
Le Dé bleu
°Ted Hughes, Poèmes 1957-1994,
Gallimard
°Gabrielle Althen, La Belle
mendiante, suivi de René Char, Lettres
à Gabrielle Althen, L’Oreille du Loup
°Jean-Pierre Bobillot, Y
a-t-il un poème dans le recueil ?, Voix éditions
°Séverine Daucourt-Fridriksson, Salerni,
La Lettre volée
°Zéno Bianu, Variations Artaud,
Dumerchez
°Pierre Silvain, Assise devant
la mer, Verdier
°Alda Merini, Après tout même
toi, Oxybia éditions
°Anne Teyssiéras, D’ivoire et
de corne, Éditions de Corlevour
°Revue Faire Part
n° 24/25
°Bruno Grégoire, Le Lendemain
Le Monde, Rehauts
°Revue Gare Maritime 2009
°Revue N4728, n°
16
°Bernard Mazo, La Cendre des
jours, Voix d’Encre
°Bruno Gautier, Au Bout du
môle, Alidades
•Notes sur la poésie
André Frénaud
(par Tristan Hordé)
Jan
Wagner
•Navigation dans le site
Je rappelle que le site est doté d’un index
(mis à jour le 27 avril) ainsi que d’une petite case de recherche qui permet
d’explorer ses 4412 articles.
•A savoir également :
Poezibao a créé un « univers
Netvibes », qui vise à regrouper le plus grand nombre possible de
références et ressources Internet en matière de poésie et de littérature. Le
découvrir en cliquant sur
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Poezibao a également complété
ses ressources (page de liens dynamiques) : cette page vous permet de
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Cette lettre d’information hebdomadaire peut vous être adressée par le mail chaque samedi, sur simple demande à f.trocme@poezibao.com
Poezibao reviendra sur la dernière livraison de la revue NU(e), préparée par Jean-Yves Masson et consacré à Benoît Conort. Parmi les poèmes inédits, Prologue.
Prologue
I
consentir que ça commence là
de ce côté à cet endroit qu’on ignorait
qui n’était pas le premier
au milieu juste médian mitan
combien croire et feindre que
c’est la dernière fois qu’on
brise le silence
II
un mot tombe
sombre de la citerne
quand cela revient
on ne sait qui le ramène
ni pourquoi
de la douleur qui l’accompagne
III
on voudrait
heurtée l’épaisseur de l’air
cesser d’être
nageur malhabile
à pleins poumons pouvoir
expirer la peur
IV
nulle parole qui
ne soit nue
même peau
la caverne est d’ombre
rêvée la paroi
muqueuse de mots
V
j’écris peu
le peu que j’écris je le jette
je regarde le mur
sur le mur il est dit rien
ne s’écrit que rien ne s’écrira
je me lève
je regarde par la fenêtre
il fait dehors comme
dedans
Benoît Conort, Prologue, dans NU(e) n° 41 [29 Avenue Primerose, 06000 Nice], p. 59-63.
Contribution de
Tristan Hordé
Benoît Conort dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2,
Index de Poezibao
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•dates à retenir
°vendredi 26 juin, 20 h, Paris Nicole Brossard et Patrice Delbourg
°samedi 27 juin 2009, à 19 heures, Paris, Olivier Apert & co
°mardi 30 juin 2009 à 19h15, Paris, Voix du monde
°samedi 4 juillet, 20h, La Seyne-sur-mer, Nuit de la Poésie
(informations détaillées dans la suite
de note)
•informations diverses
°Le fonds Jean-Michel Place a été repris le 3 juin 2009 par une nouvelle
société – les Nouvelles Éditions Jean-Michel Place.
Patrick Robin en est le gérant, Jean-Michel Place le responsable éditorial.
Que tous ceux qui nous ont soutenus soient ici chaleureusement remerciés.
PS 1. Le site www.jeanmichelplace.com est à
nouveau consultable.
PS 2. La collection “Jean-Michel Place/Poésie” reprend ses activités.
•signets de Poezibao : une
sélection, retrouver les signets de Poezibao
au jour le jour sur la page Delicious
de Poezibao (fil RSS disponible) °Le programme des Lectures sous
l'arbre organisées par Cheyne éditeur
°Voix de la
Méditerranée, le programme
°Lecture Martine
Sonnet, Sébastien Rongier, Sereine Berlottier, Anne Savelli et Pierre Ménard, à
Paris, le 28 juin
°Des
fichiers audio de Gertrude Stein sur UbuWeb
°Une
collection de documents dada sur Ubu (Tzara, Schwitters, Ball, etc.)
°Un site Nicolas Pesquès
°Un Salon du Livre, à Paris, les 27
et 28 juin, organisé notamment par la Librairie le Divan
°Note de Jacques Josse sur
"Terreferme" de Jean-Pascal Dubost
°Deux textes de Claude
Favre
°Un livre de Jérôme
Mauche chez publie.net
°Entretien video avec Julien Blaine à propos de son exposition au MAC
Second essai sur
l’intérêt ; L’Émeu
D’un blond défraîchi comme le grass-tree, une imposante coupe à la Beatles
dresse un périscope en alerte au-dessus des broussailles et
scrute alentour. Ses gros œufs en olives font un clic huileux
l’un contre l’autre ; ses lèvres pincées en plastique
noble, son toupet sur la tête une aigrette
style mohawk, il fait gargouiller sa trachée bleu pâle :
l’émeu, Dromaius novaehollandiae,
dont la doublure sur les autres continents est une antilope,
nous regarde dans les yeux avec un œil
puis l’autre, bosse digne et hardie,
chameau condensé agitant ses plumes, Coursier Rapide de la Nouvelle Hollande.
Les genoux en arrière dans des triples bottes dentées, tu te
tiens,
Dinewan, orgueilleux émeu, aussi ordinaire que la poussière
dans ton manteau sans manches, nous rendant notre intérêt.
Le bouclier de ta popularité est branlant : tu es Pittoresque, tu es Indigène,
et même un peu Désuet. On peut te laisser vivre
mais fais attention : les zones vierges du mépris Sérieux sont souvent
des cartes blanches pour ce qu’il y a de sombre dans la nature humaine.
Les navires d’Europe la première fois sur un rivage étranger avaient l’air
humble
mais, la Messe dite, les hommes commencèrent à renommer les créatures.
La dévotion devenait intérêt et avait de nouveaux traits.
À présent seule la vie survit, si on l’a rendue intéressante.
Oiseau héraldique, notre protection est une fable
faite d’espace et de négligence. Nous sommes intéressants et non ;
nous sommes l’ordinaire découvert sur une étrange planète.
Es-tu Précoce ou Tardif, dans l’histoire des oiseaux
qui n’existe pas, et est profondément ancienne ?
Ma parentèle aussi est immémoriale et récente,
comme mon pays, qui soustrait la tienne dans des mots.
Ce distillat de montagnes se ramifie subtilement, ce déploiement
monotone de vies austères et délicates, où la pluie,
suaire tendu sur l’horizon occidental, est un revenant plissé
qui laisse tomber son long plumage hachuré couleur d’argile.
Badaud, sœur de la steppe, je vois ton œil qui regarde le
chargement de notre jeep.
Je crois que ton histoire c’est que quand on t’a tendu
la main de l’évolution, tu l’as engloutie. Index et pouce
pointent de ton visage, mais la palme pour peser est en toi
qui collecte bouchons, clous, le ciment frais que tu avales notoirement,
ton numéro passager en sourdine, ton musée privé en série.
Mais aujourd’hui certaines vérités sont dites triviales. Seul Dieu les
approuve.
Certains humains qui les méprisent créent une sorte de climat
que, une fois déclaré et répandu, nous appelons guerre.
Alors, avec une rapide volte-face, nous rendons la mort banale et imposante,
nous l’enrôlons pour nous bénir, la gavons pour en exprimer le drame ;
oui, nous emprisonnons et torturons la mort – cette partie
est appelée paix –
nous lui offrons des meurtres comme des mendiants, en quête d’importance.
Tu fais bruire des rêves de pardon, sans fuir dans ton style aéroglisseur,
sans planer vite avec tes pattes aux écailles de zinc pendillant, tes pieds
laissant
des impacts de haute tension en bascule. Parent du désert, dignitaire guère
comestible,
le projecteur désintéressés des seigneurs de l’intérêt
et des nobles en toges de l’ennui est une torche de vive suspension
et de ténèbres aveuglantes. Mais tu fais comprendre que c’est l’autorité d’un
brigand
après les fermes extensions de l’immortalité pour tous offerte par Dieu
dont l’image est détail diurne, agrégat, en devenir et ne fait pourtant
qu’un avec l’attention ubiquitaire de quelqu’un qui jamais ne connaît l’ennui.
Les Murray, traduction inédite de Thierry Gillybœuf
Bio-bibliographie de Les Murray
version originale dans la suite de note
Contribution de Thierry Gillybœuf
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Leslie « Les » Allan
Murray est né le 17 octobre 1938 dans la ferme de Bunyah à Nabiac en
Nouvelles-Galles du Sud. Il est le fils unique de Cecil Allan Murray
(1909-1992) et Miriam Pauline Arnall (1915-1991). Orphelin de mère à 13 ans, il
vit solitaire avec son père dans leur ferme et lit beaucoup. Au cours de ses
études à la Sydney University, il édite des revues littéraires, publie ses
premiers poèmes et se lie avec de jeunes poètes et, surtout, celui qui sera son
mentor, Kenneth Slessor. Il quitte l’église presbytérienne et commence à se
tourner vers le catholicisme romain. En 1967, il épouse Valeria Morelli, dont
il aura cinq enfants. Il continue d’apprendre plusieurs langues (il parle
l’italien, le chinois, l’allemand, l’indonésien, le danois, le malayan…) et
travaille comme traducteur scientifique et technique à l’Institute of Advanced
Studies de l’Australian National University de Canberra. Après une nouvelle
dépression, il démissionne de son poste et la famille part vivre en Écosse. Ses
premiers recueils sont salués par la critique et, dans le même temps, il
s’emploie à publier un volume de vers aborigènes en traduction. Grâce à une
bourse, il devient écrivain free lance
et commence à donner des lectures. Son œuvre est couronnée de nombreux prix,
parmi lesquels le Kenneth Slessor Prize for Poetry, le National Book Council
Prize, le Canadian Australian Literary Award, la Queen’s Gold Medal for Poetry.
Il participe à de nombreux festivals littéraires en Australie, en Europe, aux États-Unis
et au Canada, où il rencontre et se lie avec Ted Hughes, Wole Soyinka, Joseph
Brodsky, Mark Strand, Derek Walcott, Seamus Heaney… En 1986, il parvient à
racheter la ferme de Bunyah que son père avait perdue et vient s’y installer
avec sa famille. En 1995, son recueil Translations
from the Natural World rencontre un grand succès et lui vaut le New South
Wales Prize et le Victoria Premier Prize ; l’année suivante, c’est Subhuman Redneck Poems qui se voit
décerner le T.S. Eliot Prize. Il est un temps pressenti comme Poet laureate en remplacement de Ted
Hughes, et régulièrement cité parmi les Nobélisables. Figure centrale et
controversée de la vie culturelle australienne, trois mille cinq cents
exemplaires de la biographie que lui consacre Peter Alexander en 2000 sont
vendus en trois jours ; son œuvre a été traduite en plusieurs langues
(allemand, néerlandais, norvégien, danois, suédois, catalan, espagnol, italien,
russe, hindi), mais reste hélas inédite en français…
Bibliographie
The Ilex Tree (avec Geoffrey Lehmann),
1965
The Weatherboard Cathedral, 1969
Poems Against Economics, 1972
Lunch and Counter Lunch, 1974
The Vernacular Republic. Selected Poems,
1976
Ethnic Radio, 1977
The Peasant Mandarin, 1978
The Boys Who Stole the Funeral, 1979
Equanimities, 1982
The Vernacular Republic. Poems 1961-1981,
1982
Flowering Eucalyptus in Autumn, 1983
The People’s Otherworld, 1983
Persistence in Folly. Selected Prose
Writings, 1984
The Australian Year. The Chronicle of our
Seasons and Celebrations, 1984
The Daylight Moon, 1987
The Idyll Wheel, 1989
Dog Fox Field, 1990
Blocks and Tackles, 1990
Translations from the Natural World, 1992
The Paperback Tree. Selected Prose, 1992
Late Summer Fires, 1996
Conscious and Verbal, 1999
The Quality of Sprawl. Thoughts about
Australia, 1999
Fredy Neptune, 1999
An Absolutely Ordinary Rainbow, 2000
Learning Human, 2000
A Working Forest, 2000
Poems the Size of Photographs, 2002
The Full Dress, an Encounter with the
National Gallery of Australia, 2002
The Biplane Houses, 2007
Contribution Thierry Gillybœuf
Le site de Les Murray (en anglais)
en anglais sur le site
poets.org
Une sélection de poèmes (en
anglais)
Une nuit d’automne
Où es-tu, crépuscule d’autrefois ?
Colline de septembre, où je me trouvais,
Dans la force brutale du vent qui secouait les feuilles
Et cependant tout enveloppé par le calme des arbres −
Les grues étaient encore un hommage
De la nuit d’automne à l’enfant qui guettait.
Ô, heure lointaine, je veux chanter ta louange.
Les oiseaux au long cou volaient là-haut.
Ils poussaient des cris perçants, je leur lançai un mot.
Ils partirent, traversant le lac.
Dans l’eau et le brouillard flottait ta chevelure,
Obscurité primordiale où tout prit naissance,
Les marécages et les fleuves, les gorges et les étoiles.
Je te vis projeter
À travers le tamis de l’horizon
La poussière de métal des météores.
Sentant la terre par tous les pores de ma peau,
J’entendais chanter les chardons et les pierres.
La colline flottait. Et parfois une flèche de feu
Tombait du ciel.
Elle atteignait la nuit. Mais celle-ci, aussitôt, pensait
D’obscurité sa blessure
Et, saine et sauve, demeurait au-dessus des peupliers.
Les sources et le feu grondaient dans les fonds.
Peter Huchel, Chaussées chaussées, traduit de l’allemand par Maryse Jacob et Arnaud Villani, Atelier La Feugraie, 2009, pp. 92 et 93.
Ein Herbstnacht
Wo bis du ja,
damals sinkender Tag ?
Septemberhügel, auf dem ich lag
Im jähen blätterstürzenden Wind,
Doch ganz von der Ruhe der Bäume umschlungen −
Kraniche waren noch Huldigungen
Der Herbstnacht an das spähende Kind.
O ferne Stunde, dich will ich loben.
Langhalsig flogen die großen Vögel dort oben.
Sie schrieen gell, ich rief ein Wort.
Sie zogen über den Seen fort.
Durch Wasser und Nebel wehte dein Haar,
Urfrühes Dunkel, das alles gebar,
Moore und Flüsse, Schluchten und Sterne.
Ich sah dich schwingen
Durchs Sieb der Ferne
Den eisernen Staub der Meteore;
Die Erde fühlend mit jeder Pore,
Hörte ich Disteln und Steine singen.
Der Hügel schwebte. Und manchmal schoß
Den Himmel hinunter ein brenneder Pfeil.
Er traf die Nacht. Sie aber schloß
Mit schnellem Dunkel die Wunde
Und blieb über wehenden Pappeln heil.
Quellen und Feuer rauschten im Grunde.
Peter Huchel dans
Poezibao :
Bio-bibliographie, extraits 1
Présentation
de Chaussées chaussées,
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Un poème naît dans la mesure où l’on ajoute à cette source des mots, des sons
et des images et, dans le processus de l’écriture, ne cesse de les peser et réprouver
en les confrontant.
Un poème naît lentement, avec du temps et de la patience. Le trait de génie est
un cadeau qui, à la différence des cadeaux habituels, est examiné
minutieusement et de façon critique avant d’être accepté.
Un poème naît dans la mesure où l’on ne s’en contente pas trop rapidement.
Un poème ne naît pas simplement de l’addition de mots, mais aussi de la
réduction radicale et parfois douloureuse du matériau, du renoncement.
Un poème naît en connaissance de la tradition – ne serait-ce qu’en évitant la
convention poétique et le cliché, ou en sachant jouer avec eux.
Un poème naît dans la mesure où l’on se tourne vers le concret et où l’on
craint les grands mots. Le gant perdu est plus important que la notion de ″liberté.″ Ou dit autrement : un poème
avec pour sujet un gant perdu peut devenir un poème sur la liberté, mais celui
qui se propose d’écrire un poème sur la liberté court le danger de ne pas voir
le gant perdu et donc un objet de grande valeur.
Il va de soi que des phrases comme celles-ci, dans les cas douteux, ne s’appliquent
pas à vos propres poèmes et peuvent être, en tout cas, des approximations, des
approches de l’activité poétique. Quand on écrit, on ne pense certainement pas
à elles, sinon il ne sortirait rien de tout cela. L’écriture du poème comme un
artisanat ou un cadeau des muses, le poète comme ouvrier ou instrument – s’accorder
à l’une de ces positions contraires n’a pas beaucoup de sens. Mais ce sont les
deux pôles au moyen desquels et entre lesquels, tout poète doit trouver sa
place et son regard sur les choses – non pas pour écrire, mais pour pouvoir
discuter avec soi-même de son écriture. En fin de compte, on devra s’estimer
heureux en approuvant le poète nord-irlandais Michael Longley : Si je savais d’où viennent les poèmes – je m’y
rendrais. »
Jan Wagner, Archives
nomades, traduit de l’allemand par François Mathieu, édition bilingue,
Cheyne Éditeur, 2009, P 83 et 84.
Avec l'aimable autorisation des Editions Cheyne
La désillusion
Blanc
et noir et blanc et noir,
attention, je vais vous apprendre à mourir,
fermez les yeux, serrez les dents,
clac ! vous voyez, ce n’est pas difficile,
il n’y a là rien d’étonnant.
— Je vous parle sans passion,
noir et blanc et noir et blanc,
clac ! vous voyez qu’on s’y fait vite, je vous parle sans amour, et
pourtant vous savez bien...
il faut être évident jusqu’à l’absurde —
Blanc
et noir et blanc et noir et noir et blanc,
si nos âmes échangeaient leur corps,
il n’y aurait rien de changé,
alors ne parlez plus de corps ni d’âmes.
Blanc,
noir, clac ! c’est la seule chose
qu’ensemble nous pouvons comprendre,
(mais n’est-ce pas qu’il n’y a là rien de tragique ?)
Je
vous parle sans passion,
blanc, noir, blanc, noir, clac,
et c’est mon éternel cri de mourant,
ce cri blanc, ce trou noir...
Oh ! Vous n’entendez pas,
vous n’existez pas,
je suis seul à mourir.
René
Daumal, Le contre-ciel, suivi de Les dernières paroles du poète,
Poésie/Gallimard, 1970, p. 73-74.
Contribution
de Tristan Hordé
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(Extrait d’un commentaire d’André Frénaud à propos des gloses qu’il propose d’un de ses poèmes.)
(...) je suis fasciné, à travers la problématisation dramatique qu’offre le poème, par une réalité secrète vers laquelle il n’en finira jamais de se (de nous) acheminer. Le sens de toutes les significations que comporte ce produit devenu indépendant de son auteur, l’orientation de l’œuvre, autrement dit, à la fois le poigne et le défie, elle le décourage. S’il a cru avoir constitué à partir de son labyrinthe un « château », il rayonne, l’illusion, si elle peut se répéter, ne dure guère... À parcourir salles et corridors, à s’attarder pour saisir la signification de chaque passage, l’impression vient au poète tantôt d’une articulation vide, fût-elle d’apparence superbe, tantôt de se trouver perdu dans un fourmillement de directions nouvelles, à moins d’être revenu sur ses pas tout simplement, incapable de reconnaître le parcours et le plan, comme de prévoir et de se souvenir des étapes, incapable aussi d’être gagné par la lumière qui justifierait chaque strophe et chaque mot, chaque silence, d’être à la place qu’ils se trouvent tenir dans l’édifice... Le travail prosaïque d’approche, mené a posteriori, dérisoire et qui n’a pas plus de raison de cesser que d’être entrepris, permettrait cependant, à partir de repères toujours provisoires et d’une architecture qui se laisse entrevoir, se précise, se trouble, fuyante et attirante, de demeurer axé par la rumeur de l’inexprimable... De ne jamais perdre le contact avec cette rumeur où se cacherait, sans jamais se révéler, le fondement...
André Frénaud, Gloses à la Sorcière, texte établi et présenté par Bernard Pingaud, Gallimard, 1995, p. 185-186.
Contribution de Tristan Hordé
Il est sans doute inutile ici de rappeler l’œuvre
considérable de Marie-Claire Bancquart tant dans le domaine de l’écriture
poétique que de celui du travail critique. Après, pour ne citer que les
ouvrages poétiques, Avec la mort, quartier d’orange entre les dents et Verticale du secret, tous deux parus
chez Obsidiane, respectivement en 2005 et 2007, voici un nouvel opus de la
poète, intitulé Terre énergumène.
Dans sa note de présentation du livre, Marie-Claire Bancquart précise que dans énergumène elle entend à la fois énergie
et organique, deux termes qui pourraient servir d’approche à son travail. Énergie
mise à toujours remettre le métier sur l’établi, à assumer une tension très
forte, une oscillation entre le pôle sombre, le désespoir et l’autre pôle,
celui non pas de l’espoir mais de l’ouverture. Il y a la violence de la mort
qui approche mais accord avec les autres, équilibre instable entre centre et
absence. Et partout, c’est presqu’une signature de sa poésie, la profondeur du
corps et ses organes.
Les jours peuvent être sombres, on respire, comme l’insecte, comme le platane,
« en une vocation commune et mystérieuse ». Et dans un fort sentiment
d’intimité avec la matière, celle dont on est composé, mais aussi celle dont
sont faits les êtres et les choses qui nous « touchent » de près. S’il y a
observation sans concession d’autrui, âpre même souvent, il y a aussi, dans le
même temps, accueil de ce dernier, tel qu’il est, « château d’inclinations
et de préférences ».
Marie-Claire Bancquart nomme, regarde, écoute. Avec une empathie lucide et dans un va-et-vient constant entre intérieur le plus intime (celui du corps, rarement présent de cette façon-là en poésie) et extérieur, frontières floues, ombres et lumières :
écoute un peu chanter ta plèvre
avec le vent,
commence alors un feuilletage d’amitié avec l’arbre,
prends-toi pour une paraphrase de l’automne.
Partout on note cette étrange familiarité avec la chair, sa
propre chair et ce corps « plein d’avances maritimes et de
sursauts ». Cet intérêt aussi pour l’envers de la peau, l’intérieur du
corps qui fait qu’une petite plaie cicatrisant est perçue comme une
« lucarne/sur cet envers de nous, vibrant, battant, circulatoire ».
Vibrant, battant, circulatoire :
trois mots qui s’appliquent parfaitement à toute la poésie de Marie-Claire
Bancquart. On tourne les pages sur un tempo rapide, un peu comme dans un récit
car il y a dans ce livre quelque chose de narratif sur un mode particulier, ce
rapport au quotidien dans sa simplicité, sa trivialité même parfois. Ce serait
l’histoire d’un corps pensant, écrivant, cheminant vers sa fin.
Et qui tente de « percevoir avec le cerveau du chat », « regarder avec les yeux à facettes des mouches » et « comprendre avec l’intelligence d’une seiche » …
Contribution de Florence Trocmé
Marie-Claire Bancquart
Terre énergumène
Castor Astral, 2009
13 €
Poezibao a reçu cette lettre d’Alain Lance
[...]
« Vous imaginez avec quelle inquiétude mêlée d'espoir je
suis les événements en Iran.
Je découvris ce pays il y a plus de quarante ans, sous le Chah.
J'avais écrit ce court poème, qui semble, hélas - sous un autre pouvoir -
toujours
d'actualité. Il est vrai que les mitraillettes ont remplacé les baïonnettes
Ispahan mai
soixante-sept
Un arbre une baïonnette un arbre on voit
Leur moustache même sous les arbres
Le pont est bloqué
Sous les herbes l'eau se cache
Les corbeaux dans les branches
Interdits de vol
Un aveugle brandit un drapeau diapré
Quand le Grand Inévitable sera passé
Le peuple sera libre
De traverser le fleuve.
(Paru dans Les gens perdus deviennent fragiles, P.J. Oswald, 1970)
Peut-être serait-ce le moment de rappeler l'existence de quelques
traductions de poètes iraniens contemporains ? Par exemple ces quatre
titres aux éditions de l'Inventaire :
Derrière ma fenêtre il y a un corbeau,
sept écrivains iraniens d'aujourd'hui.
Mohammad Ali Sépânlou : Le temps
versatile
Yadollah Royaï : Espacement(al)s
Hassan Safdari : Ici tant de miroirs
[...] »
le temps d’aller vers l’ouvert
le temps de se taire
le temps de prendre le souffle
de le perdre
dans les jours qui viennent
(avant que tout cela
ne devienne
trop abstrait)
*
tu n’as qu’une bouche, une demi-poche,
des hasards
La parole qui existe comme des
vagues muettes
Les oreilles se tendent vers les matières
qui ne se prononcent pas
Le vert quitte les tiges
pour s’y perdre
Dehors,
sur ton épaule,
le petit
jour, l’audace
*
On se laisse aller
(pas pour longtemps)
et ça n’a plus de sens
En tous cas, j’ouvre la
porte au poème, à la
poche de la crainte
Rien de sublime
Habiter la peur à
l’embouchure de la musique
*
et il y a toujours l’immense
à empoigner
Ne ronge plus tes ongles
Parle-moi, près de la table
des choses particulières,
des points d’appui
inachevés –
une tige, le hasard, l’oubli
Israël Eliraz, Dehors, José Corti, 2008, pp. 13, 17, 24 et 38
Israël Eliraz dans Poezibao :
biobibliographie, extraits
1, extrait 2
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Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao. Il ne s’agit pas de fiches de lecture ou de notes critiques et les présentations font souvent appel aux informations fournies par les éditeurs.
Cette semaine Poezibao
a reçu :
°Sylvia Plath, Ariel, trad. Valérie
Rouzeau, Gallimard
°Jean-Pascal Dubost, Terreferme, Le
Dé bleu
°Ted Hughes, Poèmes 1957-1994,
Gallimard
°Gabrielle Althen, La Belle mendiante,
suivi de René Char, Lettres à Gabrielle
Althen, L’Oreille du Loup
°Jean-Pierre Bobillot, Y a-t-il un poème
dans le recueil ?, Voix éditions
°Séverine Daucourt-Fridriksson, Salerni,
La Lettre volée
°Zéno Bianu, Variations Artaud,
Dumerchez
°Pierre Silvain, Assise devant la mer,
Verdier
°Alda Merini, Après tout même toi,
Oxybia éditions
°Anne Teyssiéras, D’ivoire et de corne,
Éditions de Corlevour
°Revue Faire Part n° 24/25
°Bruno Grégoire, Le Lendemain Le Monde,
Rehauts
°Revue Gare Maritime 2009
°Revue N4728, n° 16
°Bernard Mazo, La Cendre des jours,
Voix d’Encre
°Bruno Gautier, Au Bout du môle,
Alidades
notice détaillée sur chacun de ces livres dans la suite de note
Lire la suite ""Poezibao a reçu", n° 85 (dimanche 21 juin 2009)" »
Cette lettre revient sur les principales publications de la semaine sur le site.
•Poezibao a reçu au cours de cette période des contributions d’Auxeméry et de Tristan Hordé.
•à signaler particulièrement cette semaine
César Vallejo, un article d’Auxeméry
1ère partie, 2ème partie, 3ème partie et fin (avec pdf de l’intégralité
de l’essai)
•Anthologie permanente :
Reiner Kunze
Marie-Claire Bancquart
Sylvia Plath
Ted Hughes
Robert Desnos
•Parmi les livres reçus par Poezibao au cours des deux
dernières semaines
Semaine du 1er au 7 juin (livres présentés ici)
°Bernard Heidsieck, Publicité,
A.s.p.e.c.t
°Etienne Faure, Vues prenables,
Champ Vallon
°Jean-Pierre Bobillot, Poésie
sonore, Le Clou dans le fer
°Christophe Petchanatz et Ivar Ch’vavar, Hon,
l’être, Le Corridor bleu
°Pierre Drogi, Encordelé,
cahier de bouche et autres textes, A.s.p.e.c.t
°Revue Europe, n°
962-963, « Ossip Mandelstam »
°Richard Rognet, Un peu
d’Ombre sera la réponse, Gallimard
°Anthologie de l’Oulipo,
Poésie/Gallimard
°Armen Tarpinian, Le Chant et
l’Ombre, La Part Commune
°Olivier Harlingue, Sans
Condition, Blanchot, la littérature, la philosophie, l’Harmattan
°Francesca Y. Caroutch, Clameurs
nomades, Éditions du Cygne
°Dix sept poètes turcs
contemporains, l’Harmattan
°Poètes de l’au-delà,
anthologie, Feedbooks (format électronique)
semaine du 15 au 20 juin (livres présentés ici)
°Marie-Claire Bancquart, Terre
énergumène, Le Castor astral
°Reiner Kunze, Nuit des
tilleuls, Calligrammes
°Jacques Lèbre, L’autre Musique,
Atelier la Feugraie
°Peter Huchel, Chaussées
chaussées, Atelier La Feugraie
°Revue Action Poétique,
n° 196
°Armand Robin, Le Combat
libertaire, Jean-Paul Rocher éditeur
°Marc Blanchet, L’Éducation des
monstres, La lettre volée
°Jean-Claude Martin, Le beau
Rôle, Wigwam
°Claude Ber, Cyrille Derouineau, Vues
de Vaches, L’Amourier
°Christian Dufourquet, Je la
Nuit, L’Arachnoïde
°Robert Nédelec, Double tour,
journal de campagne, Rafael de Surtis
°Amandine Marembert, Valérie Linder, Du
Baume stick dans la douceur, La yaourtière éditions
°Revue Les Cahiers du Sens,
2009
°Revue Comme en poésie,
n° 38
•Navigation dans le site
Je rappelle que le site est doté d’un index
(mis à jour le 27 avril) ainsi que d’une petite case de recherche qui permet
d’explorer ses 4412 articles.
•A savoir également :
Poezibao a créé un « univers
Netvibes », qui vise à regrouper le
plus grand nombre possible de références et ressources Internet en matière de
poésie et de littérature. Le découvrir en cliquant sur ce lien.
Poezibao a également complété
ses ressources (page de liens dynamiques) : cette page vous permet de
suivre l’actualité de la poésie au jour le jour.
Revue Poezibao : http://poezibao.com
Blog le Flotoir : http://poezibao.typepad.com/flotoir/
Centre de ressources sur la poésie : http://www.netvibes.com/florencetrocme#une
Twitter : http://twitter.com/Poezibao
Delicious : http://delicious.com/FlorenceTrocme
Cette lettre d’information hebdomadaire peut vous être adressée par le mail chaque samedi, sur simple demande à f.trocme@poezibao.com
Poezibao publie ici le dernier volet de l'essai d'Auxeméry sur César Vallejo. En fin de note, liens vers les deux premiers volets ou vers l'intégralité de l'article, téléchargeable en fichier pdf.
Le titre premier de Trilce devait être Cráneos de bronce, « Crânes de bronze ». Cette image de crânes lourds et colorés, semblables à des pierres marquées d’ecchymoses, on le retrouve dans le discours de Lucky, lorsqu’il est assailli par son maître Pozzo ainsi que par Vladimir et Estragon, et c’est le thème des « Pierres » :
Las piedras no
ofenden ; nada
codician. Tan sólo piden
amor a todos, y piden
amor aun a la Nada.
« Les pierres
n’outragent pas, ne convoitent
rien. Elles ne demandent
que de l’amour pour tous, et demandent
même de l’amour pour le Néant. »
De cette situation, du souffre-douleur tiré pour une corde et battu sans raison, on trouvera encore l’écho dans ce chef d’œuvre, déjà cité, Piedra negra sobre une piedra blanca, en quelque sorte emblématique du destin de Vallejo :
César Vallejo a
muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada ;
le daban dura con un palo y duro
también con una
soga ; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…
« César Vallejo
est mort, tous le frappaient
sans qu’il leur ait rien fait ;
on le tapait dur avec un bâton et dur
aussi avec une corde ; en sont témoins
tous les jeudis et les os humérus,
la solitude, la pluie, les chemins… »
La comparaison avec Godot n’est pas fortuite, évidemment… Quand il composait sa pièce, Beckett travaillait pour l’UNESCO et sa tâche était de fournir une version de poèmes latino-américains en anglais (il devait en résulter, en 1958, une anthologie de la seule poésie mexicaine, assemblée par Octavio Paz).
C’est sans aucun doute avec Trilce que Vallejo forge définitivement sa voix. Plus aucune
discussion avec le dieu déserteur d’humanité. La tragédie est au cœur du réel.
Vallejo rate une tentative de suicide ; son soutien littéraire Abraham
Valdelomar meurt ; il connaît la prison, pour cette absurde affaire de
participation supposée aux troubles de Trujillo.
Ruptures de constructions, phrases inachevées, consonnes majuscules répétées à
l’intérieur des mots, espaces variables entre les mots, mots écrits en
verticale…, et surtout nombre de néologismes, ou d’usage en porte à faux :
noms devenant verbes, et verbes s’adjectivant. (On a pu, de l’autre côté de
l’Atlantique, tenir cette démarche pour un avant-goût des pratiques de la Language Poetry… Rien de moins certain.
Vallejo ne joue pas l’air d’un esthète purement langagier, car sa façon de
faire répond à d’évidentes nécessités intérieures et non à la volonté de
s’illustrer dans un genre artificiellement fabriqué ; et l’expérience humaine
dont il témoigne n’est certes pas non plus celle d’universitaires linguistiquement
titillés d’avant-gardisme !)
C’est, toutefois, ce qui fit réagir en son temps un Clemente Palma, déjà cité,
qui ne vit dans le recueil qu’affront au bon goût ; et Luis Alberto
Sánchez, une chose
« incompréhensible ». Un seul critique local, C. Alberto Espinosa
Bravo (en 1925, dans la revue Mundial)
fit preuve d’ouverture d’esprit : « Trilce est incompréhensible, parce qu’étrange, sans équivalent, et
puissant. Comprendre ce livre réclame une attitude critique déliée et un
capital psychologique exceptionnel. »
La caractéristique principale du recueil, déconcertante pour un esprit calé sur
des principes de clarté immédiate, est en effet un glissement constant du
réalisme parfois très cru au sentiment, puis à l’expérimentation formelle ou au
symbolisme : on passe par exemple de l’évocation du souvenir de noms de
l’enfance née des soucis de l’âge adulte et recherchée comme un antidote à la
situation vécue dans le présent (poème III) à l'angoisse provoquée par la
considération de nombres chargés d’une puissance symbolique inexplicable (poème
V – on retrouvera ce phénomène jusqu’à la fin de la vie de Vallejo).
C’est que Vallejo dialogue encore avec ses maîtres, et la recherche de
l’efficacité tient chez lui l’écho intérieur : la référence la plus
apparemment étrange n’est souvent que le développement d’une réflexion où la
référence entre en état de germination. Le poème XXXVI offre une réponse
explicite à l’ars poetica de Darío,
un poème intitulé chez celui-ci Yo
persigo une forma, « Je suis en quête d’une forme ». Ruben Darío
exprimait, classiquement en quelque sorte, la recherche de l’harmonie par
l’image de l’« impossible étreinte de la vénus de Milo » ; Vallejo
reprend l’image et la dissèque :
¿Por ahí estás, Venus
de Milo?
Tú manqueas apenas pululando
entrañada en los brazos plenarios
de la existencia,
de esta existencia que todaviíza
perenne imperfección.
« Es-tu là, Vénus de Milo ?
Menchote tu es à peine, pullulant
Enfouie dans les ras pléniers
De l’existence,
De cette existence qui encorise
Pérenne imperfection. »
La proposition qui se trouve au centre du poème fait exactement répons aux préoccupations du maître :
Rehusad, y vosotros, a
posar las plantas
en la seguridad dupla de la Armonía.
Rehusad la simetría a buen seguro.
« Refusez, et
vous aussi, de poser les pieds
sur la sécurité double de l’Harmonie.
Refusez la symétrie sans aucun doute. »
Quevedo voyait le passage du temps comme soumis à des ralentissements ou des accélérations ; Vallejo en reprend le thème, dans le poème LXIV, pour ré-agencer un tourbillon de souvenirs dans un ordre qui ne tient plus aucun compte de la logique :
[…]Oh voces y
ciudades, que pasan cabalgando en un dedo tendido que señala a calva Unidad.
Mientras pasan, de mucho en mucho, gañanes de gran costado sabio, detrás de las
tres tardas dimensiones.
Hoy Mañana Ayer
(No, hombre!)
« Oh voix et villes qui passent en chevauchant un doigt tendu qui désigne une chauve Unité. Tandis que passent, de loin en loin, des rustres au grand côté sage, derrière les trois lentes dimensions.
Aujourd’hui Demain Hier
(Mais non, voyons !) »
Dans son poème intitulé El hermano ausente en la cena de Pascua, « Le frère absent de la cène de Pâques », Valdemonar dit l’angoisse de la mère au repas familial après la mort du fils :
« Il y a là une place vide vers laquelle
ma mère porte son regard de miel
et le nom de l’absent est murmuré
mais il ne viendra pas aujourd’hui à la table pascale. »
Vallejo, dans le poème XXVIII, reprend le thème là aussi mais pour en dégager une variation personnelle. C’est une mère qui est absente, et le personnage qui parle est en désir d’un impossible repas partagé ; puis, invité à la table d’un ami, où la mère est également absente, il y a cependant une sorte de communion qui se produit ; mais le personnage qui s’exprime, et qui est Vallejo, on le sent bien, se retrouve en plus grande détresse encore, en compagnie de gens qui pourtant partagent le deuil : les « douceurs » se transforment en « fiel », lequel répond au « miel » du poème de Valdemonar, et le simple « café » en « huile funèbre ».
La période européenne accentuera ces tendances, jusqu’à l’ultime extrémité. L’enthousiasme de l’arrivée à Paris (« Paris ! C’est extraordinaire ! J’ai réalisé le désir le plus fort qu’un homme cultivé peut éprouver quand il regarde le globe terrestre ! ») ne tarde pas à se transformer en déception. Durant près de six ans, « d’attente, sans être capable de faire quoi que ce soit de sérieux, rien qui laisse en répit, rien de définitif ; dans l’inquiétude d’une continuelle tension due au manque d’argent, qui ne me permet pas d’entreprendre ou de rien mener à bien avec assez de profondeur. » (lettre du 12 septembre 1927, à Pablo Abril de Vivero), sa correspondance est une litanie de demandes et de réclamations d’aides diverses (bourses, paiements, emprunts). Ce n’est qu’à partir de 1929 qu’un petit héritage reçu par Georgette donnera une relative aisance au couple ; c’est aussi la période de la radicalisation des positions politiques de César, jusqu’au départ forcé pour Madrid.
La rédaction des poèmes est partagée entre les années 23 à 27, et les années de la fin, après le retour d’Espagne à Paris, avec cette longue plage de temps où l’inspiration se refuse : il y a tant à faire, autrement. On verra sans doute aussi bien dans les Poèmes humains que dans le recueil espagnol le sommet de l’art de Vallejo : tout se ressemble là, – faim & soif, solitude, misère, considération du destin, lecture de l’histoire au niveau de la simple exigence de dignité, méditation, interrogation…
Un hombre pasa con un pan al hombro
¿Voy a escribir, después, sobre mi doble?
Otro se sienta, ráscase, extrae un piojo de su axila, mátalo
¿Con qué valor hablar del psicoanálisis?
[..]
Un cojo pasa dando el brazo a un niño
¿Voy, después, a leer a André Bretón?
Otro tiembla de frío, tose, escupe sangre
¿Cabrá aludir jamás al Yo profundo ?
« Un homme passe portant un pain sur l’épaule
Vais-je écrire, ensuite, sur mon double ?
Un autre s’assoit, se gratte,
extirpe un pou de son aisselle, le tue
Avec quel courage parler de psychanalyse ?
[…]
Un boiteux passe donnant le bras
à un enfant
Vais-je lire, après, André Breton ?
Un autre grelotte de froid,
tousse, crache le sang
Pourra-t-on jamais faire allusion au Moi Profond ? »
Certains veulent voir en Vallejo un Rimbaud péruvien.
Différence : l’un est parti se perdre dans la caillasse des contrées
éloignées de toute poésie, avant de revenir mourir infirme, et en rêvant
lourdement de repartir, et lavé encore de tout jargon de poèmes – un choix,
assurément ; l’autre est resté debout, loin, physiquement, de ses
origines, mais les portant toujours en lui, dans le combat auprès des êtres
avides de dignité pérenne, comme dans la ville moderne, énorme et mensongère où
les destinées apprennent à se forger un sol où marcher encore et encore, malgré
tout ce déni porté à la simple grâce d’une respiration sans entraves.
Et s’il faut chercher des équivalences, c’est vers Villon (dans « Les neuf
monstres », par exemple)
autant que vers Baudelaire,
vers Lautréamont, pourquoi pas ? (cet éclair : « Je veux écrire,
mais je me sens puma ;/je veux me ceindre de lauriers mais me voilà
couvert d’oignons. », dans le sonnet « Intensité et altitude »),
autant que vers Artaud (un frère, sans aucun doute : « Voilà que j’ai
chauffé l’encre où je me noie/ écoutant ma caverne alternative,/ nuit de tact,
jours d’abstraction. »), qu’il convient de se tourner.
L’entreprise était ardue, tous ceux qui ont pénétré dans le labyrinthe le savent : la traduction exemplaire de Nicole Réda-Euvremer nous donne cependant à lire, en vérité, Vallejo en notre langue.
Contribution Auxeméry, 09/06/2009
Téléchargement César Vallejo, un article d'Auxeméry
La furtive
La furtive s’assoit dans les hautes herbes pour se reposer
d’une course
[épuisante à travers une
campagne déserte.
Poursuivie, traquée, espionnée, dénoncée, vendue.
Hors de toute loi, de toute atteinte.
À la même heure s’abattent les cartes
Et un homme dit à un autre homme :
« À demain. »
Demain, il sera mort ou parti loin de là.
À l’heure où tremblent les rideaux blancs sur la nuit profonde,
Où le lit bouleversé des montagnes béant vers son hôtesse disparue
Attend quelque géante d’au-delà l’horizon,
S’assoit la furtive, s’endort la furtive.
Ne faites pas de bruit, laissez reposer la furtive
Dans un coin de cette page.
Craignez qu’elle ne s’éveille,
Plus affolée qu’un oiseau se heurtant aux meubles et aux murs.
Craignez qu’elle ne meure chez vous,
Craignez qu’elle ne s’en aille toutes vitres brisées,
Craignez qu’elle ne se cache dans un angle obscur,
Craignez de réveiller la furtive endormie.
Robert Desnos, Les sans-cou [1934], dans Domaine public, Le Point du Jour, Gallimard, 1953, p. 251-252.
Contribution Tristan
Hordé
Robert Desnos dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extraits 1, extraits 2, extrait 3
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Poezibao poursuit la publication de l'article qu'Auxeméry consacre à César Vallejo à l'occasion de la publication d'un volume de son oeuvre aux éditions Flammarion
En 1927, il reçoit des nouvelles de son affaire
péruvienne : le tribunal persiste dans les poursuites à son endroit ;
il est confirmé dans sa décision d’avoir fui son pays. Il quitte cependant son
emploi à l’agence de presse et refuse le versement de la bourse espagnole. Sa
situation financière se dégrade.
En 1928, il lit la littérature marxiste et entre au Parti Communiste. En
septembre, il fait son premier voyage (il en fera trois) en Russie soviétique,
et en compagnie d’autres expatriés, forme les bases du Parti Socialiste
Péruvien.
Janvier 1929 : il vit avec Georgette Philipart ; il l’a rencontrée à
son arrivée à Paris (après quelques autres relations, en particulier avec une
belle modiste, Henriette, au pittoresque « langage de cocotte »).
Ernesto More, l’ami avec lequel il « partagea ses quignons de pain »,
a été le témoin de cet amour lumineux entre le poète sud-américain et la francesita venida a menos, « la
petite française tombée dans la misère ». L’histoire a duré jusqu’au
mariage en 1934 : les difficultés financières, ainsi que la détérioration
de la santé de César, mettront leur union à l’épreuve. Yo siempre estoy sola, con Vallejo o sin Vallejo, « Je suis
seule, avec ou sans Vallejo. », dira-elle en confidence à More, pour
décrire son existence avec cet être torturé.
Il ne veut plus écrire de poésie, pour se consacrer à la rédaction d’un ouvrage
marxiste théorique. Il laissera à sa mort une somme assez conséquente de
matière, plusieurs centaines de pages.
Vallejo est arrêté par la police dans une gare parisienne en
décembre : il est sommé de quitter le pays. Il revient à Madrid où, en
1931, il écrit un roman, El tungsteno.
La Monarchie tombe et la République est proclamée ; Vallejo rejoint
officiellement le Parti Communiste Espagnol, devient l’ami de Garcia Lorca, et
après la parution de Rusia en 1931,
il acquiert une notoriété relative. Ses productions suivantes ne trouveront
toutefois pas d’éditeur.
De retour à Paris en janvier 1932, Georgette trouve l’appartement mis à sac par
la police. Pendant ce temps, César tentait désespérément d’établir des contacts
avec les maisons d’édition madrilènes. Après avoir enfin obtenu un permis de
séjour en février 1933, il revient à Paris sans autre bagage que les vêtements
qu’il a sur le dos. Les conditions d’obtention de ce permis précisaient bien
entendu une interdiction de quelque activité politique que ce soit.
Les années suivantes, de 33 à 36, sont les plus sombres de son existence. Après
leur mariage, l’impécuniosité de César et Georgette prend un tour dramatique.
Vallejo trouve enfin un emploi d’enseignant en 1936. La montée du fascisme en
Espagne, en juillet, lui inspire un regain de créativité spectaculaire. La
lutte anti-fasciste, pour la défense de la cause « loyaliste » (celle
du gouvernement républicain légal, que Franco et ses sbires cherchent à
renverser), lui donne l’occasion de développer une forme de « poésie
populaire », d’où le reportage de guerre n’est pas absent, tout en conservant
à son travail cet aspect sinon hermétique (le mot serait controuvé, dans le cas
de Vallejo : il révèle une paresse de perception), du moins éloigné des
conventions de pensée et des lieux communs d’expression, qu’il a toujours eu.
Départ, à nouveau, pour l’Espagne, en juillet 1937. La guerre civile fait rage. Vallejo prend part au Second Congrès International des Écrivains pour la défense de la Culture, en tant que représentant de son pays d’origine. En Espagne, il a visité le front et vu l’horreur des combats. De retour à Paris, il écrit une tragédie en quinze tableaux, La piedra cansada (« La pierre fatiguée »), et dans le même élan de création, de septembre au début de décembre, vingt-deux des vingt-quatre poèmes de Sermon de la barbarie (intégrés au reste de l’œuvre, par la suite), ainsi que quinze des poèmes qui constitueront España, aparte de mi este cálize.
Début mars 1938, les années de privation, de fatigue accumulée et de déception après l’expérience espagnole, vont aboutir à l’inéluctable. Vallejo contracte une fièvre persistante, au point de ne pouvoir bientôt quitter le lit. Il reçoit des soins, mais sans effet. On ne sait par quel moyen combattre le mal ; son épouse fait même appel aux astrologues. Le 15 avril au matin, les Fascistes atteignent la Méditerranée, coupant le territoire tenue par les Loyalistes en deux. Coïncidence, Vallejo crie du fond de son lit : « Je vais en Espagne ! Je veux aller en Espagne ! » et il meurt. C’est le Vendredi Saint. Le registre de la clinique porte la mention d’une « infection intestinale sévère ». Son corps est enterré à Montrouge. Dans les années 60, Georgette, qui vivait à Lima, fait transférer ses restes au cimetière de Montparnasse.
Me moriré en Paris con
aguacero
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en Paris – y no me corro –
tal vez un jueves, como es boy, de otoño.
« Je mourrai à
Paris sous la pluie,
un jour dont je me souviens déjà.
Je mourrai Paris et je ne me dérobe pas
peut-être un jeudi d’automne, comme aujourd’hui. »
(Piedra Negra sobre una Piedra Blanca, « Pierre noire sur pierre blanche »)
Les poèmes cités dans cette biographie sont extraits de la
nouvelle version proposée par la collection Poésie, chez Flammarion. La
traductrice, Nicole Réda-Euvremer, nous donne également une préface éclairante
– introduction à l’œuvre d’un poète assez injustement traité jusqu’à présent
chez nous.
Ce travail on ne peut plus honnête nous délivre tout d’abord en effet de la
version antérieure, chez le même éditeur, – qui combinait, de façon indécente,
divers et laborieux maniérismes (un seul exemple : « nervement »
pour rendre le néologisme nervazón, qu’un désormais logique
« nervaison » rend aisément), à-peu-près (on n’y comptait plus les
vers tronqués, les disparitions de membres de phrases, les lourdeurs voulant
passer pour des bonheurs d’expression…), coquilles énormes (un « né »
à la place de « nié », entre autres, tout de même…!) et de franches
idioties.
Un dernier exemple, alliant le snobisme à l’imprécision… Soit les deux premiers
vers de Para el alma imposible de mi
amada : Amada: no has querido
plasmarte jamás / como lo ha pensado mi divino amor... Notre fantaisiste
disait donc : « Aimée : jamais voulu tu n’as te concréter/comme
l’avait pensé mon amour divin… » Monsieur Jourdain, revenez !
Il est vrai que ce même traducteur, alors, nous avait aussi gratifié d’un
parfait massacre de l’Altazor de
Vicente Huidobro, heureusement rédimé depuis par la version intitulée Altaigle de Fernand Verhesen aux
éditions Unes). Le plaisantin, digne du pontife des lettres friand d’
« imbécillités », d’avant-gardiste à la mie de pain, est depuis
devenu romancier à succès. – Impossible de ne pas parler de ce genre de travaux
bâclés ou frauduleux, si l’on veut apprécier maintenant le nouveau texte
français…
La version de Nicole Réda-Euvremer traduit les deux vers cités ci-dessus simplement, – comme il se doit, devrait-on dire : « Aimée : tu n’as jamais voulu prendre forme/ comme l’a pensé mon amour divin… » (« Pour l’âme impossible de mon aimée »). Tout ridicule possible est ainsi effacé. La pensée est honorée ; la forme est respectée. Le poème suit sa ligne dès le départ, faite de vénération inspirée par la tradition catholique dont Vallejo était tributaire, et de détournement expressif – dans la surprise que peut occasionner la fin de la phrase –, et signifiant – dans un contexte péruvien marqué par cette tradition, et ici renouvelé dans le sens d’une modernité douloureuse, où un certain romantisme désuet s’efface devant une nécessité autrement plus impérieuse : dire la souffrance sans déchoir, exprimer l’amour sans sombrer dans la niaiserie, ni bien sûr cet alexandrinisme pseudo-avant-gardiste que nous venons de croiser.
S’il est certes une œuvre qui demande, mérite, exige
considération pour l’esprit autant que pour la lettre, et tact dans le
traitement que la traduction doit lui réserver, c’est bien celle de Vallejo.
Cette poésie touche directement qui la pratique. Pourvu que le lecteur se
tienne dans un état de réceptivité particulier – ou plutôt si ce lecteur veut bien
s’ouvrir à une tonalité singulière, car les mots sont employés là avec une
précision qui dépasse la simple nécessité de se faire uniquement appréhender
par l’intellect raisonnant –, une résonance immédiate se produit : plus
que d’être compris, le poème de Vallejo demande à être entendu, et requiert la
faculté de suivre les variations intimes de la langue elle-même, chargée là de
tant de poids d’être, de patience – constance & souffrance – dans la
passion de vivre. L’âpreté sans fard du propos, l’intelligence manifeste (de
cette intelligence qui engage l’être entier, quant à son rapport au réel) dont
cette œuvre est imprégnée réclame attention soutenue, ouverture et pénétration
sans préjugé, et surtout pas préjugé poétique, afin que ses répercussions sensibles
aient chance d’advenir.
Impossible aussi, bien entendu, d’analyser cette poésie
comme relevant d’un seul répertoire, qui serait reconnaissable, et rassurant.
C’est que Vallejo joue précisément sur plusieurs registres, et se livre à des
fréquents glissements de l’un en l’autre, parfois dans le même poème. Les
tensions internes qui travaillent la langue génèrent des hoquets, des
fragmentations, des silences… Le travail du traducteur sera par conséquent
celui d’un artisan vigilant : il s’agit de ne rater jamais le moment où
ces distorsions, ces ambiguïtés, ces ambivalences déposent, sans se laisser
aller à des jeux d’équivalences gratuits…
La parodie, chez Vallejo, côtoie le pathos, une forme aiguë, maladive, de
sentimentalisme est rongée par l’ironie sous-jacente, la braise consume
d’emblée le mot, ou couve sous le sens. La phrase se fait constellation –
échos, souvenirs, influences : les traditions littéraires se télescopent à vive
allure ; l’éducation reçue vient saborder la culture acquise dans les livres,
à moins que ce ne soit ce savoir qui pervertit ce que l’enfance a emmagasiné.
Incertitudes, sentiment de la faute, désarrois, enthousiasmes aussi, mais comme
scellés d’angoisse… La honte devant la souffrance d’autrui vient sanctionner le
plaisir qu’on prendrait à satisfaire ses propres désirs.
Dans Les Hérauts noirs, le premier livre (1918), Vallejo affronte ses démons, droit venus de la théologie catholique : sexualité et péché sont, dramatiquement, confondus. Avec Trilce (1922), nostalgie des liens familiaux, des bonheurs effacés par le temps et la nécessité de devenir adulte, de se mesurer au danger qui menace : « Fournil ardent de mes biscuits d’antan/ pur jaune enfantin innombrable, mère… » (Poème XXIII). La religion ne permet plus de prendre en charge l’anxiété de l’être soumis aux aléas de l’existence ; sa rhétorique s’absente, le langage se fait là souverain, dans sa spécificité personnelle ; la solitude du poète induit une expression qui ne trouve plus ses propres ressources qu’en elle-même. Les Poèmes humains ont été publiés après la mort de Vallejo ; de même, les poèmes d’Espagne, écarte de moi ce calice, publié en 1939 par les Républicains, comme l’Espagne au cœur de Neruda : là, ce sont d’autres sentiments, ceux de l’angoisse collective, de la compassion, mais imprégnée d’une attention particulière aux problèmes du monde.
À l’instar de Pablo Neruda comme de Rubén Darío, Vallejo est
une figure majeure de la poésie américaine d’expression hispanique. Il partage
avec eux une origine curieuse : rien ne prédisposait ces trois hommes à ce
destin littéraire. Il est né dans son hameau de montagne d’une lignée
singulière, Darío est un enfant illégitime issu d’un village isolé du
Nicaragua, et Neruda le fils d’un employé des chemins de fer d’une région perdue
du Chili. Venus tous trois de leurs provinces, ils sont allés rejoindre les
cités neuves de la modernité et s’intégrer aux centres de la vie culturelle
internationale. Vallejo est le seul des trois à n’avoir été reconnu qu’après sa
mort, après une vie marquée par la misère et la douleur d’être, et la
conscience du malheur universel.
Darío a été le père du modernismo
dans le monde hispanophone américain : Borges comme Paz, pour prendre deux
exemples tout aussi célèbres, en sont les héritiers : comme lui, ils
tiennent que les paramètres de leur production personnelle n’ont plus rien à
devoir à la littérature européenne ; d’ailleurs la littérature espagnole
elle-même subit au début du xxe
siècle le même genre de
transformations avec Jiménez ou Lorca, entre autres… Neruda, lui, qui deviendra
le récipiendaire et du prix Lénine et du prix Nobel, a défini la langue qu’il
utilise dans de très larges limites où le lyrisme d’une ode sait naître de la
considération d’un objet quotidien comme une ample et fluente versification
peut se mettre à chanter avec pathos. La différence entre Neruda et Vallejo est
sensible dans le traitement réservé à cette affaire de la Guerre Civile. Dans
Espagne au cœur, Neruda exprime souffrance et indignation, mais aussi des
certitudes, une foi assurée de ses fins :
« Mais de chaque brèche en Espagne
l’Espagne se relève
mais de chaque enfant mort se relève un fusil avec des yeux,
mais de chaque crime naissent des balles
qui trouveront un jour leur cible
dans vos cœurs. »
La réponse de Vallejo est beaucoup plus angoissée et incertaine, malgré l’engagement réel et fort du poète dans le combat. Du premier au dernier des poèmes, d’un bout à l’autre d’Espagne, écarte de moi de calice, ce tremblement parcourt la parole de Vallejo :
« Volontaire d’Espagne, milicien
aux os dignes de foi, quand marche ton cœur pour mourir,
quand il marche pour tuer avec son agonie
mondiale, vraiment je ne sais
que faire, où me mettre… »
(Hymne aux volontaires de la République)
[…]
« … si notre mère
Espagne tombe – enfin, c’est façon de parler –
Partez, enfants du monde ; partez la chercher… ! »
(Espagne, écarte de moi ce calice)
Mais si l’on veut apprécier l’œuvre de Vallejo dans son originalité et son authenticité – celles d’un homme qui assimile et recrée, qui va puiser à toutes les sources pour tracer le cours exact et vigoureux de son propre fleuve, il faut lire ses poèmes dans leur ordre, et voir se moduler une voix qui porte avec les temps, avec les épreuves, avec une constante application à coïncider avec soi.
Dans son premier âge, Vallejo a tout lu, aussi bien des
classiques espagnols (Quevedo, Lope…) que des Péruviens antérieurs, auxquels
une part de son sentimentalisme, mais très resserré, dirions-nous, comme épuré
par le traitement de la langue, est redevable…
Un critique, Antonio Armisén, a montré que la fréquentation des poètes de l’Âge
d’Or est aussi sensible dans les Hérauts
noirs que dans les Poèmes Humains.
Le sonnet « Intensité et altitude » (page 314), qui commence par
« Je veux écrire mais il me vient de l’écume… » n’est pas uniquement
une variation sur un sonnet de Lope de Vega qui commence par « Je veux
écrire, mais mes larmes m’en empêchent », mais est, bien plus, une
« déconstruction de la langue poétique et religieuse », dit Armisén,
incluant même Jean de la Croix.
Le titre des Hérauts noirs est un
hommage à Darío, qui avait intitulé un de ses poèmes précisément « Los
heraldos » ; mais l’autre figure dont Vallejo est tributaire est
celle de Baudelaire, pour la noirceur. L’idiome symboliste de Darío et du
premier Juan Ramón Jiménez donne lieu à une esthétique dont l’intensité est
palpable dès la première ligne :
Hay golpes en la vida, tan fuertes… Yo no sé !
« Il est des coups dans la vie, si rudes… Je ne sais ! »
Ce n’est pas tant dans les mots eux-mêmes que le pathos est
sensible, mais précisément dans le silence de l’ellipse. Pathos : ce mot
étant ici employé pour désigner l’exact contraire de son acception courante de
déclamation ostentatoire, et revenir à son étymon d’épreuve, de peine qui étrangle,
et cependant demande expression, comme de sombre joie, qui veut traces laisser.
Voix brisée, souffle court, impossibilité de terminer la phrase, impossibilité
de s’en remettre même à un dieu compatissant : la souffrance humaine est
là, dans le présent éternel de la misère.
Les « coups » dont parle Vallejo furent la part constante de son
destin.
Durant une de ses hospitalisations, Vallejo écrit à un ami, Pablo Avril de Vivero :
« Dans la vie, Pablo, il existe une obscure noirceur, au plus près de toute consolation. Il est des heures qui sont plus sinistres et atroces que notre propre tombe…Dans ma convalescence il m’arrive de pleurer souvent sans la moindre raison. Une propension enfantine aux larmes m’a saturé d’une immense pitié pour tout. Je pense souvent à chez moi, à ms parents, et à l’affection perdue. Un jour je finirai par mourir dans le cours même de cette vie à risques qui a été mon lot, et alors, comme aujourd’hui, je me retrouverai tout seul, orphelin sans famille ni même amour… dans quelques jours, je vais quitter l’hôpital, c’est ce que dit le docteur. Dans la rue la vie m’attend pour me porter ses coups, à volonté. »
Vallejo transforme sa propre douleur en pitié pour l’ensemble de l’humanité. Ces « coups » sont ceux du « destin » ; ils sont aussi à mettre en parallèle avec la « haine de Dieu ». Ce n’est pas l’âme de l’homme qui tombe dans le cadre de la foi chrétienne, mais la Chrétienté elle-même qui vient se perdre dans l’humain : les souffrances, les « coups » sont « les chutes profondes des Christs de l’âme, / d’une foi adorable que le Destin blasphème». L’humain n’attend rien du Sauveur : c’est le Sauveur qui « chute » chaque fois que l’âme est abattue par les « coups » de la vie.
Si l’on voulait chercher à Vallejo un équivalent dans la littérature occidentale, il faudrait se tourner vers Beckett, mais surtout un personnage de Beckett, celui de l’esclave de Pozzo, Lucky, dans En attendant Godot, qui parle, lui, de ce Dieu qui « des hauteurs de sa divine apathie … nous aime tendrement avec des exceptions pour des raisons inconnues » ; Lucky est à la fois la victime de la brutalité du monde et un observateur compatissant des faiblesses humaines. Vallejo partage avec ce personnage la préoccupation des fonctions vitales du corps, des traverses que l’homme doit subir, de la crainte des manquements de ce Dieu distant, indifférent aux tourments :
Con él anochecemos. Orfandad…
« Ensemble nous sombrons dans la nuit, orpheline Solitude… »
(« Dieu », in Les Hérauts noirs)
La traductrice, là, réussit à rendre avec simplicité, sans délayage excessif, une formulation très condensée, que l’impossible mot à mot trahirait, en faisant de ce vers quelque chose comme un horrible « Avec lui nous nous en-nuitons. Orphelinité… » La version antécédente avait cette banalité, accompagnée d’un maniérisme : « Ensemble nous nous obscurcissons. Orphelinage… ». On voit que la tâche n’est pas facile, en tout cas… La traductrice reprendra d’ailleurs cette formulation d’un poème d’une série antécédente : souci de cohérence.
Dieu dérisoire, aléatoire, imbécile vraiment, lui :
Dios mío, si tú
hubieras sido hombre,
hoy supieras ser Dios ;
pero tú, que estuviste siempre bien,
no sientes nada de tu creación.
Y el hombre sí te sufre : el Dios es él !
« Mon Dieu, si
tu avais été un homme,
aujourd’hui tu saurais être Dieu ;
mais toi, qui as toujours été bien,
tu ne sens rien de ta création.
En fait l’homme te souffre : le Dieu c’est lui ! »
(« Les dés éternels », in Les Hérauts noirs)
contribution d’Auxeméry
à suivre d’un dernier volet, demain
Dans
le même temps où elles publient la traduction d’Ariel de Sylvia Plath par Valérie Rouzeau, les éditions Gallimard
proposent un fort recueil de textes de Ted Hughes, Poèmes 1957-1994, Ted Hughes dont il faut rappeler qu’il fut le
mari de Sylvie Plath. Ces poèmes sont traduits par Valérie Rouzeau et Jacques
Darras.
Alouettes
I
L’alouette a pris de l’altitude
Signal d’alarme
Comme si le globe n’était pas sûr –
Un
thorax armé pour les hauteurs
Semblable à l’Indien des Andes,
Une
tête de lévrier, acérée comme une flèche de chasseur,
Mais
des muscles
de plomb
Pour lutter
Contre
Le centre de la terre
Et
lestée
De plomb
Pour les tempêtes précipitées du souffle.
Comme
une balle
De plomb
Faite pour supplanter
La vie depuis son centre
[...]
III
Je suppose qu’il t’a suffi d’ouvrir le bec, de haleter−
D’inspirer et d’expirer à t’en déchirer les cordes vocales
Ô
Alouette
Tu
chantes en toi-même aussi bien qu’hors de toi
comme une lame océane à broyer les galets
Ô
Alouette
Ô
double chant, inexplicablement −
Joie pure ! Oh lourde peine ! Joie pure ! Oh lourde peine !
Ô
Alouette
Ted
Hughes, Poèmes, 1957-1994, traduit de
l’anglais par Valérie Rouzeau et Jacques Darras, préface de Jacques Darras,
Gallimard, 2009, pp. 156 et 157.
L’ensemble
de poèmes « Alouettes » appartient au recueil Wodwo, qui a été ici entièrement traduit par Valérie Rouzeau.
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, recension de Birthday
Letters
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