Rédigé par Florence Trocmé le mardi 27 septembre 2011 à 11h03 dans Evènements | Lien permanent
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Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
Entretien
[Entretien] avec Henri Droguet, par Jean-Pascal Dubost
« Anthologie permanente »
○revue "Action Poétique" & Joseph Julien Guglielmi
○Véronique Vassiliou (Action poétique)
○Alexeï Parchtchikov (par Jean-René Lassalle)
○Pascal Commère (choix d'Alain Paire)
○Gérard Noiret (choix d'Ariane Deryfus)
Feuilleton (Liliane Giraudon)
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 5/13
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 6/13
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 7/13
Notes de lecture
○"Foule ouverte asphalte" de Dominique Grandmont, par Philippe Leuckx
○"Ventres" de Stéphanie Ferrat, par Antoine Emaz
○"manque" de Dominique Fourcade, par Claude Pérez
○"Dédicaces poèmes, vers Henri Meschonnic" de Serge Martin-Ritman, par Alexis Pelletier
○Revue "L'Assaut", n° 1", par Alain Helissen
fiche bio-bibliographique
Alexeï Parchtchikov
Dernières parutions : livres reçus par Poezibao
[Poezibao a reçu] n° 214, samedi 19 mai 2012
○Charles Reznikoff, Témoignage, Les États-Unis (1885-1915), récitatif traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, P.O.L., 2012, 19€ - site de l’éditeur
○Emmanuel Hocquard, Avant, une grammaire de Tanger, épilogue, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Jacques Josse, Retour à Nantes, coll. Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes, 2012, 5€
○Pascal Poyet, Un Sens facétieux, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Fred Griot, plateau, quelque chose d’autre que la littérature, bookleg #89, Citylight Belora, Maelstrom Reevolution, 2012, 3€
○Anise Kolz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, 10€
○Jean Miniac, Le jour, coll. La grande bleue, Bleu d’encre éditions, 2012, 5€
○Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19€
○Jean Mambrino, Il était une fois aujourd’hui, Arfuyen, 2012, 14€
○Nathalie Riera, Variations d’herbes, coll. Prime Abord, Les Éditions du Petit pois, 2012, 10€
○Matthieu Gosztola, j’invente un sexe à ton souvenir, Miniatures, 2012, 3€
○Matthieu Gosztola, ton départ ensemble, La Porte, 2011
○Matthieu Gosztola, Un père (chant), coll. Encres blanches, Encres vives, 2011, 6,10€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 19 mai 2012 à 09h03 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao.
○Charles Reznikoff, Témoignage, Les États-Unis (1885-1915), récitatif traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, P.O.L., 2012, 19€ - site de l’éditeur
○Emmanuel Hocquard, Avant, une grammaire de Tanger, épilogue, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Jacques Josse, Retour à Nantes, coll. Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes, 2012, 5€
○Pascal Poyet, Un Sens facétieux, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Fred Griot, plateau, quelque chose d’autre que la littérature, bookleg #89, Citylight Belora, Maelstrom Reevolution, 2012, 3€
○Anise Kolz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, 10€
○Jean Miniac, Le jour, coll. La grande bleue, Bleu d’encre éditions, 2012, 5€
○Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19€
○Jean Mambrino, Il était une fois aujourd’hui, Arfuyen, 2012, 14€
○Nathalie Riera, Variations d’herbes, coll. Prime Abord, Les Éditions du Petit pois, 2012, 10€
○Matthieu Gosztola, J’invente un sexe à ton souvenir, Miniatures, 2012, 3€
○Matthieu Gosztola, Ton départ ensemble, La Porte, 2011
○Matthieu Gosztola, Un père (chant), coll. Encres blanches, Encres vives, 2011, 6,10€
En faisant un copier/coller du nom de l’auteur et du titre du livre, puis en l’insérant dans la barre du navigateur, il est possible la plupart du temps de trouver en ligne de plus amples informations sur ces livres.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 19 mai 2012 à 08h55 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Quel thème plus approprié que celui de « naissance(s) » pour le numéro inaugural de L’assaut, né à Pau à l’enseigne des éditions A.T.I. (L’assaut du théâtre imaginaire) ? Le bébé a bonne mine, pèse 92 grammes et se présente dans un format tout en hauteur (16 cm x 27 cm). Bravo à Daniel Afonso pour la conception graphique, jouant de liserés rouges du meilleur effet. L’assaut ose aussi la couleur pour des travaux plastiques, puisque cette revue, bien que sous-titrée « Poésie nouvelle passée en revue », s’ouvre également à des créations visuelles. C’est sur le mode de « l’appel à contribution » que cette nouvelle venue sélectionne les textes et « illustrations ». Cela témoigne d’un réel esprit d’ouverture. Ainsi sont-ils trente-six à figurer au sommaire, les trois quarts d’entre eux m’étant inconnus − on pourra regretter quelques notes bio-bibliographiques les présentant −. La qualité des textes apparaît inégale mais on découvrira avec intérêt l’écriture « primale » de Frédérique Soumagne, celle télescopée de Thomas Dejeammes, le poème d’Amandine Monin dont certains vers s’étirent jusqu’à occuper la page en vis-à-vis. Parmi les poètes plus « connus », mentionnons Didier Bourda dont le texte s’étale en gros caractères sur les deux pages centrales dans une longue énumération ponctuée de « nous ». C’est l’occasion d’apercevoir un fil de coton rouge cousu machine, à la façon de la revue Ficelle, qui relie la publication. L’assaut fait ainsi une entrée remarquée dans le monde fluctuant des revues poétiques. L’association A.T.I. ne se contente pas d’éditer ce semestriel mais envisage de « promouvoir la nouvelle poésie » sous d’autres formes (édition de livres, ateliers, spectacles vivants…). Une initiative à soutenir. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site : www.atieditions.com
[Alain Helissen]
L’assaut, n°1 ; 60 pages ; 8€. contact@atieditions.com
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 18 mai 2012 à 09h22 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir icil'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6)
Pas d’hésitation.
Aucune déperdition.
Je dessus Toi dessous
Suce-moi debout.
Elles jouissent.
Sans entraves.
Vent frais, temps clair.
Parfois un nuage passe sur le lac.
Quelqu’un dit :
Quel plaisir, recommençons.
Encore et encore.
Nous avons tout le temps pour nous.
D’autres s’y mettent.
Ils le font. Ils respirent.
Phrases toutes simples.
Bouches délicates.
Tout le monde connait parfaitement son texte.
Trigorine a-t-il reçu sa lettre ?
On m’a dit qu’il a beaucoup changé…
Même ses goûts sexuels ont évolué.
Comme le temps passe chez vous…
Et les petits déjeuners ?
Et les journaux du matin ?
Et les théâtres ?
Macha a-t-elle quitté son mari ?
A-t-on retrouvé les assassins de la femme de Meyerhold ?
Égorgée je crois…et ils lui ont arraché les yeux.
Mais dans l’appartement rien n’a été pris.
On n’a touché à rien.
On parle de la tchéka.
On parle de beaucoup de choses dont on dit qu’il ne faut pas parler.
Une mouette n’est pas un choucas.
Et les boutons de fleur des genres ont-ils disparus de la langue ?
Qui a donc décidé que c’était l’année de la Russie ?
La Russie existe-t-elle encore ?
Et la littérature ? Est-elle encore dans les livres ?
Que de questions !
Et comme le temps passe !
Impossible de rester plus longtemps
Pardonnez-moi ma chère
J’ai promis à Sorine une partie de loto…
(elle s’enfuit, laissant après elle une chaussure…
Nina prend précautionneusement la chaussure entre ses mains, la regarde longuement, la renifle et la renverse. Du sang se répand sur la scène.)
Alias Trigorine :
J’écris ce que j’écris. Et rien d’autre.
On ne choisit pas ce qu’on écrit.
Pas plus que ce qui vous fait jouir.
On peut se tromper d’objet.
Critique de la fausse richesse contre critique de la fausse pauvreté.
Les pratiques de ma vie avec les autres ?
Spirale de la violence c'est-à-dire défiance réciproque.
Défiance incontrôlée. Défiance incontrôlée sur visage invariable.
C’est un point de vue trivial. Élémentaire.
Comme chez certains la théorie du rythme.
Ça m’a toujours suivi. Arrosé chacun de mes textes.
Donner le change a été facile. Je suis un besogneux.
Ma réputation s’appuie sur les femmes. Et mon endurance.
Esclave cardiaque, comme elles, je peux tout endurer.
Cors aux pieds, trahisons en direct, fausses couches…
De quoi il s’agit ?
Pourquoi Stanislavski met si longtemps à comprendre ce que lui sert Tchékhov
à propos du personnage qu’il vient d’interpréter ?
« Vous jouez admirablement mais ce n’est pas mon personnage. Je n’ai jamais écrit ça. »
Tchekov répète : « je n’ai jamais écrit ça » et quand Stanislavski lui demande de s’expliquer, la seule réponse est :
« Trigorine porte un pantalon à carreau et des souliers troués ».
Ici, le spectateur qui ne sait pas qui est Stanislavski décroche.
Et pour ajouter un peu plus d’obscurité Tchékhov précise que Trigorine fume son cigare de manière totalement ridicule.
Il fait même le geste.
Tchékhov fait le geste.
Stanislavski regarde le geste de Tchekhov tirant bêtement sur un cigare et ne comprend toujours pas.
Monsieur non plus. La fille qui est à côté de lui se demande ce qu’elle fout là.
Il mettra six ans à comprendre.
Stanislavski mettra six ans à comprendre que ç’avait été une connerie de jouer Trigorine en petit dandy avec pantalons blancs et souliers « bain de mer »…
Ma force à moi c’est que j’ai toujours su qu’en toutes circonstances je portais des pantalons à carreaux.
(Il saute à cloche pied le jeu d’une marelle imaginaire.)
Tennis. Raté. Short blanc. Tennis. Raté. Short blanc.
Falsification de la pratique de l’art par la théorie.
Ici la fille qui était à côté de celui qui ne sait toujours pas qui est Stanislavski prépare sa sortie.
suite (8) le lundi 21 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 18 mai 2012 à 09h20 dans Feuilleton | Lien permanent
florence j.
Chaque soir, ses vêtements sur le balcon,
elle plonge dans le crépuscule.
Sans fin, elle nage entre les perches
des filets que relèvent à marée basse les pêcheurs.
Et quand sa mère se désespère
ou que les dernières fenêtres s’éteignent
dans un contexte de neige fondue,
riche de tous les mouvements possibles ou imaginables,
elle regagne sa peau.
*
anonyme
Elle se souvient d’un tas de choses
dont elle ne se souvient pas vraiment.
Elle n’a tenu aucune des promesses
d’une allure qui faisait d’elle une élève miraculeuse.
Maigre du visage, des bras et des jambes,
les joues aussi fripées que ses cheveux
sont en baguette de tambour, elle a perdu
ces yeux qui interrogeaient.
Ils lui servent maintenant
à contempler dans la file le dos qui la précède.
*
près du flipper
Jeunes mecs autour d’une bière,
mutiques et anguleux comme si leur âme
avait quelque chose d’un bois tordu.
Avec des épouses le menton
sur des poignets d’une autre planète,
cette race de mâles peuple les villages,
construit des charpentes,
remplit des caddies et vous indique le chemin
avec des tournures révélatrices
d’une intégration parfaite à nos mœurs.
Pourtant, que la chasse reprenne et elle redevient
capable de tout, notamment d’abattre
un chien fidèle ayant perdu l’odorat.
*
crypte
Époux l’un contre l’autre endormis,
aussi parfaitement sereins
que si toujours ils avaient joui ensemble,
que si l’éternité était un sommeil.
Émus, des amoureux sortent au grand jour.
Les tulipes, les pivoines manifestent une attente…
Ils sont des comédiens qui vont reprendre le rôle
et se demandent comment faire mieux.
Gérard Noiret, Autoportrait au soleil couchant, partie sous la signature de Viviane Ledéra, p.63, 64, 78 et 79, éditions Obsidiane, 2011.
[Choix d’Ariane Dreyfus]
Gérard Noiret dans Poezibao :
bio-bibliographie, ext. 1, autoportrait au soleil couchant (A. Emaz)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 18 mai 2012 à 09h16 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Singulière tentative, cet ouvrage et dans tentative, on peut entendre au sens premier le mot essai qui convient pour désigner une part de cette écriture qui pense vers Henri Meschonnic.
Dédicaces poèmes, le titre fait entendre un des livres majeurs de Meschonnic, Dédicaces proverbes qui, d’une certaine manière, a placé son écriture dans la durée, l’aspect durable de l’expérience que l’écriture poétique inscrit. C’est dans le prolongement de cette résonance que tout Dédicaces poèmes est écrit, dans une écriture qui gravite autour d’un centre difficile à nommer. Il semble même toujours devoir échapper aussi bien au lecteur qu’à l’écrivain. Il se trouve, d’une certaine manière, au point de rencontre entre l’intensité du geste d’écrire, le refus de limiter le langage à une inscription réaliste et l’affirmation toujours renouvelée du corps présent dans la joie de l’altérité. Au sens fort, Dédicaces poèmes est un livre qui assume les mélanges sans jamais céder au lieu commun d’une culture multiple qui tiendrait de la communication plus que du poème. Ainsi, les sept parties de l’ouvrage peuvent se lire comme autant de moyen de pénétrer dans l’œuvre de Meschonnic qui encore et toujours se prolonge.
Il y a tout d’abord, « Henri Meschonnic, dédicaces poèmes ». C’est une sorte de mode d’emploi du poème qui prend au pied de la lettre la volonté de faire de l’écriture un acte transitif. L’auteur dit même qu’il s’agit « d’écrire Meschonnic. »
Puis, « Henri Meschonnic, poète libre » commence à explorer la structure binaire, si ce n’est paradoxale, de la poétique de Meschonnic qui s’appuie avec la même intensité sur la douceur et la brûlure. Cette partie souligne l’inscription lyrique d’une écriture qui est toujours un discours amoureux visant à faire surgir l’extraordinaire dans l’ordinaire.
Avec « Henri Meschonnic, la voix le rire », c’est le tissu qui permet d’associer dans le même geste lecture, écriture et pensée qui est mis en avant.
« Henri Meschonnic, Jona, le goût du rythme » interroge le discours sur la traduction ou plus exactement le parcours de la traduction et montre comment celui-ci donne forme à la relation poétique.
« Henri Meschonnic, sept d’un coup » est un titre qui fait signe vers l’univers du conte tout en concentrant les points essentiels de la poétique (poéthique) mise en avant depuis le début de l’ouvrage : rime, rythme, lecture, voix, forme. Tels sont d’une certaine manière les pôles qui par l’écriture guident vers l’autre.
« Henri Meschonnic, questions à des réponses » entame le geste final du livre qui consiste en orientant l’écriture non pas vers un geste de mémoire mais vers un accueil du futur qui n’est jamais célébration ni estime mais union qui ouvre au poème.
Et ce dernier est écrit dans l’ultime partie du livre « Henri Meschonnic, toujours en cours ». C’est ici la plus grande singularité du livre qui est de risquer l’essai dans le poème et le poème dans l’essai. L’auteur lui-même signe d’ailleurs le livre avec un nom qui unit, pour la première fois à ma connaissance, son nom d’essayiste et son pseudonyme de poète. Le livre est de Serge Martin-Ritman, essayiste-poète en et par Meschonnic !
Il faut enfin mentionner une autre singularité du livre. (Et peut-être eussé-je dû commencer par dire cela ? Mais Meschonnic comme Serge Martin-Ritman, savent qu’à l’image de Guillaume de Machaut, « Ma fin est mon commencement. ») Chaque partie est ponctuée de la reproduction d’une ou deux dédicaces de Meschonnic à l’essayiste poète et à sa compagne : une manière d’inscrire en acte, le fait que « les dédicaces font poème-relation ».
[Alexis Pelletier]
Serge Martin-Ritman, Dédicaces poèmes, Vers Henri Meschonnic, L’Atelier du Grand Tétras, « Résonance générale - Essai pour la poétique, 4, 2012, 152 pages, 16€
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 17 mai 2012 à 10h06 dans Notes de lecture | Lien permanent
Mais le piétinement. Les hennissements ronflés
dans la nuit descendue, longtemps se rapprochant
non pas un par un. Mais lentement si lentement liés
tout ensemble par un fil de nuit et de sang. Rumeur !
Quand soudainement. Là. Par centaines, l'iris des yeux
et les naseaux mêlés - lueurs frontales, crins et laines. L'
immense troupeau. Tambourinant. Seul et sur nous bientôt.
Chevaux en tête poulains chevaux de gorge, voix et souffles
montant du flanc des mères. Le martèlement du trot, sabots
les pierres heurtées. L'œil seul regard, l'agate de feu. Chiens,
par deux ou trois. Unique flamboiement, au large. Tournant
rameutant : vaches déjà moutons chèvres, la pleine vague. Et
plus rien. Hormis les traces, sabots marques au sol. Vers l'
arrière - en marge comme d'un drapé, remontant le cours.
Cavaliers !
|○|
Surgis. Un temps dans la lumière, lampe frontale. Voix rauques
les syllabes crachées entre les encolures. Pied à terre, aussitôt
assis sur les talons, ou posés seulement genou au sol. Derrière,
les hongres piaffant, un mètre ou deux s'ils ne les touchent,
cuir contre cuir, chanfreins bas. Repartis déja, c'est tout comme
piochant des antérieurs, poitrail. Longe aux doigts - Tournant
jusqu'à se piétiner. D'une main chasser la croupe dans le noir
naseaux qui ronflent, balançant du col dans le grand voyage
arrêtés soudain détachés du troupeau. Hennissements
un temps encore là-bas, où le piétinement poursuit
Cavaliers !
|○|
Acceptant tartine et bol de thé, deux ou trois gorgées.
L'un d'eux plus âgé - visage de vieux carton, chapeau
les autres plus jeunes. Demandant à fumer - le père sans doute
tabac dans une main la longe, de l'autre roulant sa cigarette
grandes bouffées, braise, unique point rouge. Quand debout
les quatre ensemble, d'un geste ramassant l'uurga jetée à terre
le pied à l'étrier déjà, tournoyant, une main au pommeau
de l'autre la perche qui heurte en montant la selle. Hongres
virevoltant, nerfs en feu. Trois mots un prénom
jeté dans la nuit - Jantsaw, braise aux lèvres
Cavaliers !
|○|
Soudés ! Chevaux et hommes, les uns aux autres
de la peau touchant la terre et l'herbe entre les pattes
frissonne, genou chaud, touchant la nuit d'où ils
viennent avec l'herbe qu'ils poursuivent, et la terre
repartant, trot serré, les talons rentrant dans les flancs
demandant d'où et pourquoi. Surpris. Ou habitués déjà
Chevaux naseaux dilatés robe luisante qui fume, petits
chevaux parmi nous en chemin sous le grand chariot
comme jamais, bergers. Un seul d'entre eux, le père
les autres dans la nuit, muets. Des visages tout au plus
une tartine oui, avalée aussitôt. Feuilles et tabac
remerciant du cadeau - le tout glissé en un éclair
sous la deel. Longeant la route à nouveau si longue
dans la nuit. Sans lumière autre que leurs yeux
Cavaliers !
|○|
Ce que tu fus sans savoir bien ce qui demeure - l'obscur
lacis, l'appoint du gris au soir qui tombe. Tu le croyais.
Être se pouvait-il, libre aux confins de toi sans rien autour
sinon terre et flaques, l'ovale d'un cercle qui se restreint
à mesure que gagne la ténèbre
|○|
Qu'as-tu à voir que tu choisisses d'être là où rien - rien
ne s'écrit qu'herbe rase, le plomb usé des mots. Tu le sais.
Qu'une ombre brisée au vent, le carquois d'herbe sèche
de ce qui s'éveille, désarmé. Un songe amoindri, à peine
le jour s'en empare. La vie pauvre
[choix d'Alain Paire]
Poèmes extraits de Tashuur, Un anneau de poussière, éditions Obsidiane, février 2012, quatre-vingt-neuvième volume de la collection Les Solitudes. Pages 53 - 58.
Jacques Josse a rendu compte de ce recueil sur ce lien du site Remue-net. Dimanche 13 mai 2012, pendant l'émission de France-Culture, çà rime à quoi ?, l'auteur s'entretenait avec Sophie Nauleau à propos de Tashuur, terme qui désigne la petite lanière que les cavaliers mongols gardent à leurs poignets et qu'ils utilisent à la fois comme fouet et comme signe de ralliement. Pascal Commère a tout d'abord évoqué le souvenir de son ami l'éditeur Thierry Bouchard qui enveloppait de papier de soie tous les livres de sa bibliothèque. Il a lu deux blocs de prose de ce recueil, les pages 11 et 67. Son livre fait suite à un séjour de six semaines effectué en Mongolie, en septembre 2005. Dernier livre de Pascal Commère paru en décembre 2011 aux éditions Le Temps qu'il fait, Le petit cheval d'Ostrava.
Pascal Commère dans Poezibao : bio-bibliographie, annonce parution Annonce de passage d’un dix cors….., extrait 1, Graminées et Les Commis (parution), extraits 2
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 17 mai 2012 à 09h57 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Sous ce titre: manque, sans majuscule, le dernier livre de Dominique Fourcade réunit treize textes, de taille et de longueur diverses, qui sont tous, ou presque, des textes de deuil. Il n'est de poème que de circonstance, disait Goethe ; ces treize élégies (qui sont aussi hommage, préface, discours, essai, lecture…) n'échappent pas à la règle, mais cela ne signifie pas que leur réunion ici serait seulement d’occasion. Même s'il n'y a pas de programme, bien sûr, même si le livre est rompu, discontinu, mosaïque plutôt qu’organisme, il est un livre, « il y a livre », et ce livre a sa langue, son souffle, ses modulations, son caractère, sa vertu propre.
Si cette cohérence n'était que thématique, ce serait une pauvre cohérence, une cohérence de surface (d’écorce, comme dirait Saint-Simon). Et d’ailleurs, autant le dire d'emblée, quand ce ne serait que pour écarter l'idée fausse que risque de se former de manque celui qui vient de lire les lignes ci-dessus, ce livre de deuil n’a rien de funèbre. Pas de livre de deuil moins funèbre. Est-ce parce qu'il y a, avec la détresse, « l'allégresse de la détresse »? Et avec la douleur, « la volupté », dit Fourcade, d’avoir écrit la douleur tout de suite, « sans le moindre délai de décence » ? Ou bien est-ce à cause de la lumière, ou des lumières, dans laquelle ce livre, qu’on pourrait imaginer sombre, presque constamment se tient?
Tout le contraire d'un livre noir. Livre plein de couleurs au contraire: j'ai retenu un jaune de Naples, un « gris miel », un violet sombre, un Magenta, un « bleu citronné » (à la fois chez de Kooning et sur un nuage aperçu dans le hublot d’un vol Paris-New York). Que ce foisonnement de couleurs raffinées, lumineuses, ait à voir avec la longue, la profonde passion de Fourcade pour la peinture (un chapitre ici, vingt pages, sur Simon Hantaï, à l’occasion de son décès) c'est l'évidence. Mais au-delà des évidences, on se prend à rêver qu’il y a eu pour les poètes le temps de la noirceur, et même de la « noirceur noire » (de Baudelaire à Beckett); puis le temps de la blancheur (après Mallarmé?) : peut-on imaginer que Fourcade, dont l'entreprise ne tend à rien d'autre, et à rien de moins, qu'à inventer une poésie non pas anti-mallarméenne, mais post-mallarméenne, c'est-à-dire à trouver une issue hors du mallarméisme interminable de toute une poésie française moderne, peut-on imaginer que Fourcade, après le noir, après le blanc, essaierait ici (comme aussi ailleurs) la couleur, qu’il tenterait quelque chose avec l’aide des couleurs ? Qu'il ferait l'essai d'une poésie qui trouverait dans la couleur non pas uniquement un signe ou une preuve, mais un ressort ou un agent de ce que je vais appeler faute de mieux son actualité.
Faute de mieux. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a dans la poésie de Fourcade quelque chose qui est décidément d’aujourd’hui ; qui l’attache très étroitement, très intimement à l’époque. Affaire d’objets, sans doute, (« son V8 feutre »), de motifs, de noms propres (Simone Pérèle, Princesse Tam Tam…), d’associations surprenantes qui n’ont plus rien à voir avec le vieux surréalisme, ayant une tout autre saveur (« jeune huître, vanillée»). Mais c’est affaire aussi (surtout ?) d’éclairage, de couleurs singulières, de rythmes, de vitesses, et de changements de vitesse. Et en tous cas, d’où que cela vienne, c'est cela qui arrête et qui retient, dans les livres construits/déconstruits de Fourcade, et dans celui-ci en particulier : en plus de leur charme, de leur raffinement, des éclats de vie qu’on y entrevoit, c'est cette évidence immédiate, légère, que c'est d'aujourd'hui.
Un lyrisme (parce que oui, c’est bien un lyrisme) pour ce temps-ci. Pas un hasard si ça commence sur les marches de l'Opéra. C'est un ouvreur qui chante (mais un ouvreur, pas la diva) : « Cet homme écrit Fourcade, parlait à la limite du chant, limite où commence l'angoisse »
[Claude Pérez]
Dominique Fourcade, manque, POL, 2012. Lire les premières pages du livre.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 10h27 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5)
Valérie Solanas mon amour Valerie Solanas ma Robespierre ma robe et ma pierre ma matrice et mon petit test…
Les gens arrivent. Les gens repartent..
Les vies sont des couloirs.
Arkadina, vous nous avez précédées.
C’est tout ce qu’il reste de vous.
S’il vous plait. Merci.
Merci. De rien. C’est un plaisir.
Allez-y, je vous en prie.
Après vous. Je n’en ferai rien.
Vous aussi. Vous aussi vous avez du sang.
Du sang plein vos chaussures.
Mosaïque, parquets vernis… N’empêche.
Du sang plein les chaussures je vous dis !
Ça se voit…
Et comme l’autre dans sa cave, avec sa clef…
Ce sang-là, impossible de l’effacer. Le barbu veille.
Aujourd’hui c’est une femme à barbe…
L’ultime perfection de chaque chose rejoint sa fin…
Et vous, si chatoyante, vous voilà morte…
Mais tout n’est qu’une histoire de tempo…
Son déroulement…cette logique invisible…
Engrossée d’un fils
qui se devait de la précéder dans la mort…
Lui, sa pauvre chair visible
Ses vêtements de pauvre
Son théâtre injouable…
Et ce pansement autour de sa tête…
Comment il croyait que seule sa mère…
Sa tendre mère…
(entre le fantôme d’Arkadina en femme à barbe sexy. Elle danse un tango ralenti avec Nina puis s’adresse à elle)
Arkadina
Pardon ma chère, pardon
Je ne voulais pas vous déranger dans votre travail…
Je ne suis que de passage.
Ce soir il semble qu’il y a peu d’habitués.
Anton a cessé de glapir.
Il a sans doute eu sa dose de poisson.
Et Trigorine ? A-t-il reçu sa lettre ?
Vous pourriez regarder ?
C’était quoi le nom ?
Là-bas on ne m’informe pas de tout…
Continuez-vous à jouer ?
Là-bas, c’est impossible.
Penser, boire, faire des projets, on peut.
Faire l’amour aussi.
Les dents, les lèvres et les couleurs c’est possible.
Mais l’acte et le projet sont assez longs.
Je veux dire ils prennent du temps.
Beaucoup de temps.
C’est pas comme ici…
Le balancement, le rythme, l’assouvissement--- vous voyez ?
On est très nombreux. Le choix est formidable.
Comme disait Meyerhold « on n’a que l’embarras du choix… »
D’autant plus que…
Ah oui, c’est ça. J’avais oublié.
Là-bas, dupliquer, répliquer, reproduire n’a plus grand sens…
Tous les morts se caressent.
Ils parlent et se cajolent.
Sans le moindre problème.
Je t’aime. Moi aussi.
Ça me plait de te prendre dans mes bras.
Tes lèvres sont si belles.
Ta jolie queue.
Et le bout de tes seins.
Plus de lui ni d’elle.
Tous le font avec tous.
Un incessant va et vient.
Fréquents changements
Embouchés pénétrés.
Toutes avec toutes.
Ils le font. Ils respirent.
suite (7) le vendredi 18 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 10h25 dans Feuilleton | Lien permanent
Crimée
Debout sur une jambe tu laces ta sandalette,
et je vois un arbuste, à olives – électro-magnétiseur,
puis l’orbitation des choses, délicate causalité –
Qui bouge la pupille désintègre un lézard, comme par une prière.
La mer crépite en émetteur d’écume parasité
de mouches qui se regroupent, retourne-toi plus vite :
tu rencontres le khan, flanqué de deux échassiers,
picorant les axes de rotation, bataille de verre
en éclats. Dans l’humus clapotent les pavots.
Les éblouis – qu’ils aillent au Jugement par la pierre.
Mais circumnavigation s’amplifie, la précision originelle
du sang vivifie les envoûtés – les sauve.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
Traduit du russe par Jean-René Lassalle
Крым
Ты стоишь на одной ноге, застёгивая босоножку,
и я вижу куст масличный, а потом - магнитный,
и орбиты предметов, сцепленные осторожно, -
кто зрачком шевельнёт, свергнет ящерку, как молитвой.
Щёлкает море пакетником гребней, и разместится
иначе мушиная группка, а повернись круче -
встретишься с ханом, с ним две голенастые птицы,
он оси вращения перебирает, как куча
стеклянного боя. Пузырятся маки в почвах.
А ротозеям - сквозь камень бежать на Суд.
Но запуск вращенья и крови исходная точность
так восхищают, что остолбеневших - спасут.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
|○|
Les chats
Dans l’usine de production d’antibiotiques
errent les chats.
L’un – criblé de coquillages, dérivante
souche.
Un autre – maigre la langue pointée –
harpon à tison.
Le troisième – gigantesque comme un calme plat
sur le Golfe Persique.
Zigzaguant dans les halls pharmaceutiques
ils lèchent toutes pilules,
entre peste et choléra,
les grippes et la variole,
se faufilent entre les morts diverses.
Ils manipulent les choses, en tzars de l’indulgence,
et seulement quand ils crèvent, butent sur leur squelette.
Là le noiraud se recroqueville, et fouille dans la terre,
hallucinant qu’il y est enfoui.
Le blanc ici, anesthésié de drogues
se hérisse en graminées
autour de son cœur plumeté.
Les chats devinent qu’ils voient le paradis,
en devenant les points qui le tracent,
comme s’ils étendaient une bâche
avant de secouer l’arbre
aux pommes.
Ont capturé le paradis.
Alors ils partiront d’un pas mesuré
tels des mécaniciens longeant l’aile d’un avion,
captés par les forces de la disparition.
Et le paradis échappera à leurs griffes.
Et les dictateurs surgiront à leur rencontre.
Et leurs bottes écraseront les chats.
Néron se bat avec un chat.
Attila se bat avec un chat.
Ivan IV se bat avec un chat.
Lavrenti se bat avec un chat.
La Corée se bat avec un chat.
Kotov se bat mat avec un chat.
Un chat se bat avec un chat.
Mais le karaté des chats n’est rien comparé aux statues
des dictateurs.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
Traduit du russe par Jean-René Lassalle
Коты
По заводу, где делают левометицин,
бродят коты.
Один, словно топляк, обросший ракушками,
коряв.
Другой — длинный с вытянутым языком —
пожарный багор.
А третий — исполинский, как штиль
в Персидском заливе.
Ходят по фармазаводу
и слизывают таблетки
между чумой и холерой,
гриппом и оспой,
виясь между смертями.
Они огибают все, цари потворства,
и только околевая, обретают скелет.
Вот крючится черный, копает землю,
чудится ему, что он в ней зарыт.
А белый — наркотиками изнуренный,
перистый, словно ковыль,
сердечко в султанах.
Коты догадываются, что видят рай,
и становятся его опорными точками,
как если бы они натягивали брезент,
собираясь отряхивать яблоню.
Поймавшие рай.
И они пойдут равномерно,
как механики рядом с крылом самолета,
объятые силой исчезновения.
И выпустят рай из лап.
И выйдут диктаторы им навстречу.
И сокрушат котов сапогами.
Нерон в битве с котом.
Атилла в битве с котом.
Иван Четвертый в битве с котом.
Лаврентий в битве с котом.
Корея в битве с котом.
Котов в битве с котом.
Кот в битве с котом.
И ничто каратэ кота в сравнении со статуями
диктаторов.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
Présentation du poète Alexeï Parchtchikov par Jean-René Lassalle
[Jean-René Lassalle, choix et traductions]
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 10h08 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Alexeï Parchtchikov (ou Parshchikov) était un des poètes russes contemporains (1950-2009) les plus originaux. Traversant la Russie après sa naissance à la Mer du Japon, tenté par les États-Unis où les poètes « Language » lui font bon accueil, il se fixera finalement en Allemagne, à Cologne. Il avait écrit sa thèse sur le poète conceptuel Dimitri Prigov, puis vers 1980 fondé à Moscou le mouvement « méta-métaphorique » (ou métaréaliste) avec Ivan Jdanov et Alexandre Eremenko, se rapprochant aussi d’Arkadii Dragomochtchenko à Saint-Pétersbourg. Dans l’écroulement résonnant du système soviétique, ces poètes réfléchissent à rénover leur medium, mais pas par un rejet de l’image ou une concentration sur les rythmes de syntaxe comme en Occident. Au contraire ils surenchérissent en tressant métaphore sur métaphore, créant d’étranges paysages de chaos bouleversé comme à l’époque du groupe Obériou (les martyrisés Harms et Vvedenski dans les années 30-40), mais pris dans des kaléidoscopes volontairement artificiels, réflecteurs de langage, transposeurs de réel. Alexeï Parchtchikov a reçu l’important prix littéraire russe « André Biely », et est traduit en une quinzaine de langues.
Bibliographie sélective
Blue Vitriol, Avec Books, 1994, traduit par Michael Palmer (anglais)
Cyrillic Light, Moscou 1995 (russe)
Erdöl, Kook, Berlin 2011, traduit par Hendrik Jackson (russe et allemand en regard)
Traductions en français
Dans deux très bonnes anthologies :
Panorama poétique de la Russie Moderne, édité par Olga Severskaïa, in’hui, Bruxelles 1998.
Poètes russes d’aujourd’hui, édité par Boris Lejeune, La Différence, Paris 2005 (russe et français en regard)
Sitographie
Alexeï Parchtchikov lit en russe le poème « Les Chats » ici traduit : cliquer dans la lecture Penn Sound de 2000 sur « Cats »
Minutieuse analyse et traduction du poème-phare de Parchtchikov : « Oil » (pétrole), en anglais
[Jean-René Lassalle]
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 09h53 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
On connaît l’écriture de Stéphanie Ferrat : rétractée, comme cadenassée sur sa violence interne. On entend l’expérience comme assourdie, murée par le poème en même temps qu’il la fait entendre. Aucun épanchement ici. La parole est en constant risque d’arrêt, d’asphyxie : une poésie strangulée : « décaler le jour la lumière / n’empêche pas le passage du nœud » (p.29).
L’enjeu est celui du vivant : végétal, animal, humain, tout aussi bien. Mais cela inclut la question de la mort, puisque le vivant est par définition ce qui prend fin. Et la mort des bêtes rejoint celle des hommes : « on s’enfonce la mort par où elle vient // un chien un cheval // pas besoin de voir le sang / pour savoir qu’il flambe / puis s’écaille » (p.26). Dans tout le vivant on retrouve cette même détresse, la perte, les mains vides face à l’ « à venir / le long collier des morts / même fil » (p.35)
L’ellipse, le choix du moindre dire, rend le poème dur, âpre, cassant, mais on comprend cela comme une sécurité nécessaire. Sinon, tout serait emporté, même le poème. « Le matin où la mort éclot / les mots ne sont plus » (p.22) Donc ce n’est pas volonté de cryptage, ou un quelconque hermétisme, c’est strictement dire ce qui est possible pour que le poème tienne, résiste, ramène à parler en suturant une plaie d’être et de langue, une rupture. Plus l’expérience de départ bouleverse, plus l’écriture doit redonner du stable, du sûr, du fixe.
Même si des questions demeurent. Le livre s’achève sur l’une d’elles : « faut-il sans cesse / apprendre le visage / nouer le jour au vivant » (p.35). Personnellement, je réponds oui sans hésiter ; le livre, lui, laisse sur un silence, une tension blanche.
[Antoine Emaz]
Stéphanie Ferrat – Ventres –
Editions Potentille – 35 pages – 7,70€
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 15 mai 2012 à 10h47 dans Notes de lecture | Lien permanent
La revue Action poétique cesse sa parution après soixante-deux ans (1950-2012) sur un fort et beau numéro, avec un DVD Rom qui comprend la collection complète de 1950 à 2012. Initiative que l’on doit célébrer. Il va être passionnant de pouvoir se replonger dans le passé de cette revue mythique, dont il faut souligner notamment l’ouverture sur les poésies étrangères de tous les pays du monde.
Pendant quelques jours Poezibao a puisé dans cette mine pour l’anthologie permanente.
Voici après un inédit d’Emmanuel Hocquard, et un second extrait, de Paul Louis Rossi, puis le début d’une contribution de Joseph Julien Guglielmi, un dernier choix dans ce numéro si riche, un extrait d’un texte de Véronique Vassiliou, « Échantillons ».
Ma première chemise, c’est ma mythologie. À vrai dire, je me moque de ma première chemise mais pas de mon premier soutien-gorge. Un Rosy, rose crème.
On tire un fil rouge, hop, ensuite un fil vert, hop. C’est fascinant, un écheveau. Ma grand-mère gardait les restes de fils qui s’aggloméraient les uns aux autres pour composer une sorte de pelote multicolore, ronde et souple. C’est une histoire en écheveau. Longtemps, je n’ai pas compris le mystère de cette composition.
Un rouge orange en écho au jaune présent dans l’orange. Le vert s’accorde au bleu, il a du bleu dans le vert. Un peu de jaune en motif renverra au jaune de vert. Si l’on ajoute de l’orange, le rouge ira de soi. Le jaune de l’ensemble. Le violet rehausse le tout, c’est à cause du rouge. Selon le rouge, le noir mettra tout en relief. Finalement, toutes les couleurs vont bien ensemble.
Les motifs et les formes ne sont pas au second plan. C’est un drôle de paysage. C’est une nature vivante mais un peu morte aussi. Selon l’angle de vue la perspective change. L’angle de vue est de profil, de face, de dos
En ville les couleurs sont sur les vêtements, les voitures, les publications et les façades : observations.
J’ai une jupe qui réunit presque toutes les couleurs. Elle est ample, en soie. Aujourd’hui je la portais avec un pull en ton brun chocolat, à manches mi-rondes et encolure arrondie. J’avais un collier en feuilles d’argent et je portais des petits escarpins à brides couleur orange saumoné. Pour ne pas avoir froid, j’avais mon petit blouson en cuir noir sans col, acheté sur le marché. J’avais mon sac blanc grisé. Je portais le printemps. De la nature.
Quelques trouées : à Paris, la semaine dernière, j’ai trouvé une veste en velours noir dévoré. Des pois en dévorent le velours. Ce qui la singularise, c’est son col d’hirondelle. Elle est très souple. C’est une veste d’hiver et c’est le printemps. Les hirondelles viennent d’arriver. Leurs cris stridents traversent le ciel. Un col d’hirondelle permet-il de passer au printemps ?
Chaque saison est un printemps. Les vêtements changent de saison.
Véronique Vassiliou, « Échantillons » (extraits) in Action poétique, dernier numéro, « L’intégrale », p. 138.
Véronique Vassiliou dans Poezibao :
bio-bibliographie, le + et le – de la gravité, une recension par Anne Malaprade, extrait 1
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 15 mai 2012 à 10h40 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Poezibao propose un entretien mené par Jean-Pascal Dubost avec Henri Droguet.
Ci-dessous le début de l’entretien. Ce dernier étant assez long, le fichier intégral en est proposé en téléchargement. Il suffit de cliquer sur le lien pour accéder au texte.
Jean-Pascal Dubost : La langue de tes poèmes est faite de houle et de tempêtes, ça gronde, c’est furieux, ça brinquebale et semble à l’abordage constamment, de quelque chose, d’un espace riche de lexique. L’un de tes livres porte en titre très précis les coordonnées de la ville où tu vis (48°39’N-2°01’W), Saint-Malo, ville au passé corsaire qu’on sait, et précisons que tu es natif de Cherbourg, autre ville portuaire, où tu as passé ton enfance. En quoi tes poèmes sont-ils imprégnés de ces deux lieux, Saint-Malo et Cherbourg ?
Henri Droguet : Oui j'ai vécu les 17/ 18 premières années de ma vie à Cherbourg, puis une dizaine à temps partiel, puis à temps plein, à Caen, enfin j'habite depuis 1981 à Saint-Malo, après une « escale » de quelques années à Dinard.
Appelons tout ça l'Armorique pour simplifier.
C'est un espace qui à quelques exceptions locales près (la plaine de Caen et la Côte de Nacre) a une certaine homogénéité géologique (socle hercynien à base de granite et de schiste), morphologique (prédominance bocagère et donc polyculture - élevage), météorologique (climat dit océanique).
Il y a là un répertoire élémentaire sommaire et fondamental : l'air sous la forme venteuse, l'eau qui est la mer omniprésente et toutes les sortes de pluies* le roc, les nuages les merveilleux nuages, et ce que j'appelle sommairement l'herbe pour désigner d'un mot toutes les espèces végétales. Ce biotope m'a constitué « mentalement », sentimentalement aurait-on dit au XVIIIe siècle, physiologiquement au moins pour une part, idiosyncrasiquement de fond en comble. Je suis largement le produit de ce décor où les ports, Cherbourg et Saint-Malo certes, mais aussi les moindres depuis Port-en-Bessin (Calvados) jusqu'au Crouesty (golfe du Morbihan), autant de séjours charmants, ont leur part.
Mais quant au rapport de cause à effet entre cet enracinement dans un espace délimité et mes poèmes je constate qu'aucun lieu géographiquement identifiable n'apparaît véritablement dans mes textes, parce que je ne représente pas, et surtout parce que je ne me présente pas moi-même, pas de confidences personnelles, pas de biographie, pas de Droguet was herele décor dans les poèmes ça reste un collage plus ou moins cohérent d'éléments généraux tendant presque à l'abstraction furieuse.
Mais s'il s'agit des formes de mon écriture oui il y a un rapport direct car c'est la météorologie locale, généralement mouvementée, qui a inspiré mes ramdams. La turbulence élémentaire connote essentiellement pour moi la vie, le tohu-bohu tonique, l'énergie du vivant. Il a fallu que mon écriture soit structurellement, morphologiquement, une sorte d'équivalent de ce tumulte des éléments, d'où les syncopes, le désordre soigneusement établi, il m'a fallu démantibuler et mettre en crise le vieux langage à force d'ellipses, d'anacoluthes, de paronomases, de parataxe, brouiller le sens et les sons, chambouler les rythmes, les pulsations. Il faut quelque chose de sauvage et de hagard dans tout ça parce que, c'est ce qu'écrivait Claude Roy en présentant mes textes dans le Cahier de Poésie 3 de Gallimard, dès 1980 : « Et dans un tout modeste coin du paysage géant en malouinoscope, un tout petit bonhomme, puce narquoise, râleuse, émerveillée. Les mains dans les poches, il regarde cette grande étendue d'eau, de landes, de bourrasques, cet univers prêt à ne faire de lui qu'une seule bouchée. Et il demande, Droguet (à l'océan? à Dieu? à qui?): "Est-ce que vous pourriez me dire ce que je fais là?" Mais le vent souffle si fort que la réponse se perd dans le naturel fracas de la nature. »
On ne saurait mieux dire, en tout cas moi pas.
* Rappelons que le taux de précipitations à Cherbourg est très largement supérieur au taux moyen hexagonal. J'ai eu une jeunesse imbibée.
Téléchargement Entretien avec Henri Droguet
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 mai 2012 à 11h42 dans Entretiens | Lien permanent
« La route est cette écriture qui s’efface au fur et à mesure »
1
Depuis quelques années déjà, la route fait partie de la vie ordinaire du poète et traducteur Dominique Grandmont. Plusieurs livres, e. a. « Mots comme la route », « Transversale nord » en ont transcrit les enjeux. Il est devenu accompagnateur bénévole sur un 20 tonnes gris et rouge et puis en route…
2
Qu’on songe seulement, comme le dit si bien Jean-Luc Bayard, à l’entame de ce livre d’entretiens, écrire c’est partir. Grandmont est, depuis « Ici-bas », avec quelques-uns – des aînés comme Fargue, Hardellet, des contemporains, Réda ou l’Italienne méconnue Giovanna Sicari – un poète de l’errance. Dans la longue tradition néo-réaliste des errances (de « Ladri » à « Profession reporter », en passant par « Au fil du temps »), Dominique G. est peut-être bien le seul tout de même à consigner dans le même mouvement visages, immeubles, gares de triages, entrepôts glauques, Grands Moulins de Gennevilliers, tarmac d’usines déjetées… Et le regard doit aller à ces traces pour se hisser à ces lieux de nulle part, d’où toute poésie grandmontienne part et se livre.
3
Qu’on se rappelle les titres tissés de route, d’ouverture au grand air, de foule, ces grands espaces de l’écriture, une fois le camion logé entre vitre et soi, c’est-à-dire au plus près des pneus, du monde, de ce que les yeux doivent chausser comme réalités neuves, forcément neuves, chaque jour ordinaire.
4
En matière d’ordinaire, le chroniqueur de « Foule ouverte asphalte » creuse cette belle matière des mots. Comme route ? Et pourquoi s’entretenir ? Les réponses sont multiples et, comme toujours chez DG, bien plus complexes que leur seul énoncé. Le monde ne va pas bien et l’écrire est une haute responsabilité. Il y a toujours chez Grandmont cette distance pavésienne et morale de retour-détour sur et par soi, au-delà du monde qu’il s’agit de transcrire au plus vif des routes et des mots. Comment dire ainsi l’ennui, « le compagnon de déroute », « le cœur gelé », l’intimité d’un camion qui a parcouru – et parfois en rond, puisqu’il faut en Ile-de-France aller là, revenir ici à Saint-Denis – des dizaines de milliers de kilomètres ?
Comment dire ? Quand « le poème (est) une contrebande ».
5
L’hyperréalisme des notations distillées au cœur des lettres qui tressent cet entretien, de ce que l’œil de DG voit, aiguise du réel, donne poids et densité à ce livre mobile « comme route ». Les vitres ne cachent pas tout et le poème est là, urgence de dire. Les accidents, les cimetières de tôles, la servitude du travail, ces « Africains aux cils blancs de farine ».
6
« Si la route est un art », on ne sait rien d’elle. L’ennui, dit-il encore, est le cœur du travail. Le poème s’écrit, dans le grand chœur de l’entretien, et sous le poème fusent les réalités : cartons, palettes, entreprises camouflées « derrière des thuyas », fruits fouillés dans des cageots retournés par des mains affamées.
La route, certes, engage le poème, l’infléchit vers la conscience aiguë du réel investi, réinvesti, le temps d’une route, d’une écriture, d’un passage par soi pour énoncer le monde.
Pourtant, « la route est cette écriture qui s’efface au fur et à mesure… »
Le paradoxe, au cœur du réel grandmontien.
[Philippe Leuckx]
Dominique Grandmont, Foule ouverte asphalte, La Passe du vent, mars 2012, 144 p, 13€, site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 mai 2012 à 10h57 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4)
Alias Nina :
L’enfer n’est pas si loin et n’a pas l’air de flotter sur le vide.
Il se déroule devant mes yeux.
Il prend son temps.
Les jours et les nuits.
Page 121. Ligne 11 et 12.
« Si jamais tu avais besoin de ma vie, viens et prends-la »
Les chevaux vont bientôt être là.
J’espère que tes valises sont prêtes.
On peut placer l’action à Stockholm. Ou à Riga.
Comme elle j’ai joué mon existence sur un chiffre.
Mais moi c’était le I Ch’ing.
Mais où est donc passé ce panier de prunes très sucrées ?
Quand l’amour s’installe dans le cœur il faut le mettre dehors.
Encore ce discours imbécile.
Quand l’amour vient se poser sur les femmes, les femmes sont des steaks.
Et les mouches y pondent.
Voilà ce que j’écrirais si je savais écrire.
Pour être franche, je pensais à autre chose.
« On ne fait que manger, boire, dormir, et ensuite mourir… d’autres naissent et eux aussi mangent, boivent, dorment, et pour que l’ennui ne les abrutisse pas définitivement, ils mettent de la diversité dans leur vie avec des potins infâmes, de la vodka, des cartes, de la chicane…et les femmes trompent leurs maris, et les maris mentent, et font comme s’ils ne remarquaient rien, n’entendaient rien, et cette influence irrésistiblement vulgaire pèse sur les enfants, étouffe l’étincelle divine qui vivait en eux, et ils deviennent des cadavres aussi misérables que leurs pères et mères… »
Qu’est-ce que tu me veux ?
Alias Trigorine :
Le jour se lève.
C’est le moment de la performance.
Nous devons changer de salle…
C’est l’année de la Russie… Bortsch et Vodka à tous les étages…
Et sur le pain d’épice à la menthe de nos coussins secouons nos fables !!!
Allez les filles, bougez-vous, le décor change.
Alias Nina :
J’entrais en scène.
C’était un bar.
Je n’avais pas d’autre moyen de me produire.
Et je voulais Briller.
D’ailleurs ma lampe de poche
Je la portais au front
sans cesse allumée.
Une chose peut bien ressembler à une autre
mais rien ne l’empêche de briller.
En aparté et brusquement comme visité de l’intérieur Trigorine travesti se met à débiter le texte de l’acteur reine dans Hamlet (acte III scène 2)
Alias Trigorine :
Ah que plutôt, pour moi, le jour se change en nuit
En obscurité la lumière
Que l’aliment tourne en fil dans ma bouche
Que tout sommeil abandonne ma couche
Que tous mes espoirs désespèrent
Que je ne trouve sur la terre
Plus d’endroit où me reposer
Si jamais quand je serai veuve
Quelque sentiment qui m’émeuve
Je songe à me remarier…
EN VOIX OFF LE MÊME TEXTE EN RUSSE (TRADUCTION DE PASTERNAK) HAMLET ACTE III SCENE V
Alias Nina (jouant-parodiant Arkadina….)
« Ah ! jeunesse ! jeunesse ! »
« je pars et ne saurai jamais pourquoi Constantin a essayé de se tuer !... »
« j’ai de l’argent, mais je suis actrice, rien que les toilettes, c’est une ruine… »
« je n’ai pas d’argent. Je ne suis pas banquier, je suis actrice… »
« Ne me martyrise pas Boris…j’ai peur… je ne suis qu’une femme comme les autres. Il ne faut pas me dire une chose pareille… »
(se reprenant)
Les abeilles crèvent.
Les vaches crèvent.
Sorine croyait pas si bien dire…
Frontière des espèces. Bientôt chimères et mutants.
Monstres. Sexuations. Pratiques transgenres.
suite (6) le mercredi 16 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 mai 2012 à 10h46 dans Feuilleton | Lien permanent
La revue Action poétique cesse sa parution après soixante-deux ans (1950-2012) sur un fort et beau numéro, avec un DVD Rom qui comprend la collection complète de 1950 à 2012. Initiative que l’on doit célébrer. Il va être passionnant de pouvoir se replonger dans le passé de cette revue mythique, dont il faut souligner notamment l’ouverture sur les poésies étrangères de tous les pays du monde.
Pendant quelques jours Poezibao puisera dans cette mine pour l’anthologie permanente.
Voici après un inédit d’Emmanuel Hocquard, et un second extrait, de Paul Louis Rossi, le début d’une contribution de Joseph Julien Guglielmi.
Portrait rapide dans un miroir qu’on vexe
Comme le disait le Parmesan nain, la main raison
Plus grosse que la droite, pointe sur le voyeur
Et s’en sert pour se barrer peinarde comme pour épargner
La pub. Pains de plomb et tout le beans,
fourrure, agnostiques, plats, rings de corail courent ensemble
Dans un mouvement supportant la face, laquelle nage
Vers et au loin comme la main
Excepté qu’elle est en repos. C’est ce qui est
En cabane. Vasari dit, « François un jour se mit
À se tirer le portrait, se reluquant exprès
Dans un miroir qu’on vexe tel qu’en usent les casse-choses…
Par conséquent il causait une bille de bois à être faite
par un tourneur, et l’ayant divisée en deux et
Réduite à la taille du miroir, il se mit lui-même
Avec grand art à copier tout ce qu’il voyait dans la glace, »
Au premier chef sa réflection, de laquelle le portrait
Est la réflection une fois enlevée.
La glace chose à refléter seulement ce qu’elle voyait
Ce qui était assez pour son exprès : son image à lui
Glacée, embaumée, projetée à un angle de 180 degrés.
Le temps du jour ou la densité de la lumière
Adhérant à la face de garde
Vivement et intacte dans une vague récurrente
D’arrivée. Le soûl s’établit lui-même.
Mais combien loin peut-il nager dehors à travers les yeux
Et encore retourner sauf à son nid ? La surface
Du miroir étant qu’on vexe, la distance s’accroît
Signifiquement ; c’est assez pour faire la point
que le soûl est captif, traite humainement, gardé
En suspension, incapable d’avancer beaucoup plus loin
Que vous regardez comme il intercepte l’image.
[...]
Joseph Julien Guglielmi, in Action poétique, dernier numéro, « L’intégrale », p. 138.
Joseph Julien Guglielmi dans Poezibao :
bio-bibliographie, extraits 1, extraits 2, Au jour le jour, selected poems (par D. Cahen)
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 mai 2012 à 10h30 | Lien permanent
Rappel : agenda, liens, informations sont désormais publiés ici
Pour recevoir les mises à jour quotidiennes dans sa boîte aux lettres, voir ici
Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
« Anthologie permanente »
•James Sacré
•Oscarine Bosquet
•Valérie Rouzeau
•revue "Action Poétique" & Emmanuel Hocquard
•revue "Action Poétique" & Paul Louis Rossi
Feuilleton (Liliane Giraudon)
•"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 2/13
•"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 3/13
•"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 4/13
Notes de lecture
•"Mum is down" d'Oscarine Bosquet, par Anne Malaprade
•"Cargaison" de Claude Favre et Fred Griot, par Yannick Torlini
•"Nous nous attendons" d'Ariane Dreyfus, par Antoine Emaz
•"Les Travaux et les jours" de Guillaume Condello, par Pierre Vinclair
fiches bio-bibliographiques
•Oscarine Bosquet
Dernières parutions : livres reçus par Poezibao
[Poezibao a reçu] n° 213, samedi 12 mai 2012
○ Christian Prigent, la Vie moderne, P.O.L., 2012, 12€
○ Robert Marteau, Écritures, Champ Vallon, 2012, 20€
○ Marcel Migozzi, Empreintes (emprunts), empreinte d’écorces d’Alain Boullet, Éditions Thesaurus Coloris, 2012, 12€
○ Charles Juliet, Moisson, choix de poèmes, P.O.L., 2012, 9€
○ Georges Bonnet, Entre deux mots la nuit, L’Escampette, 15€
○ Paul Éluard, Liberté, un livre accordéon imaginé et conçu par Anouck Boisrobert et Louis Rigaud, Flammarion, 2012, 15€
○ 101 poèmes pour les enfants, choisis et présentés par Patricia Latour, Le Temps des cerises, 12€
○ Silvan Chabaud, Leis illas infinidas, les îles infinies, version francesca de l’autor, Jorn, 2012, 12€
○ Martine Morillon-Carreau, Poésie l’éclair l’éternité, Sac à mots, 2012
○ Françoise Biger, Corps de métiers, Éditions Henry, 6€
○ Jean-Baptiste Pedini, prendre part à la nuit, Polder, n° 153, 6€
○ Bénédicte Lefeuvre, Oratorio pour les charitables, Éditions Henry, 6€
○ Jean-Marc Proust, La bonne humiliation, Polder, n° 154, 6€
○ Jean Foucault, Éloge de la betterave, Éditions Henry, 6€
○ Cécile Glasman, Un Amour en hiver, Éditions Henry, 6€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 12 mai 2012 à 09h25 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao.
○Christian Prigent, la Vie moderne, P.O.L., 2012, 12€
○Robert Marteau, Écritures, Champ Vallon, 2012, 20€
○Marcel Migozzi, Empreintes (emprunts), empreinte d’écorces d’Alain Boullet, Éditions Thesaurus Coloris, 2012, 12€
○Charles Juliet, Moisson, choix de poèmes, P.O.L., 2012, 9€
○Georges Bonnet, Entre deux mots la nuit, L’Escampette, 15€
○Paul Éluard, Liberté, un livre accordéon imaginé et conçu par Anouck Boisrobert et Louis Rigaud, Flammarion, 2012, 15€
○101 poèmes pour les enfants, choisis et présentés par Patricia Latour, Le Temps des cerises, 12€
○Silvan Chabaud, Leis illas infinidas, les îles infinies, version francesca de l’autor, Jorn, 2012, 12€
○Martine Morillon-Carreau, Poésie l’éclair l’éternité, Sac à mots, 2012
○Françoise Biger, Corps de métiers, Éditions Henry, 6€
○Jean-Baptiste Pedini, prendre part à la nuit, Polder, n° 153, 6€
○Bénédicte Lefeuvre, Oratorio pour les charitables, Éditions Henry, 6€
○Jean-Marc Proust, La bonne humiliation, Polder, n° 154, 6€
○Jean Foucault, Éloge de la betterave, Éditions Henry, 6€
○Cécile Glasman, Un Amour en hiver, Éditions Henry, 6€
En faisant un copier/coller du nom de l’auteur et du titre du livre, puis en l’insérant dans la barre du navigateur, il est possible la plupart du temps de trouver en ligne de plus amples informations sur ces livres.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 12 mai 2012 à 09h14 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3)
Lui ? Une loque.
Un auteur en loques.
Nous ? Des locataires. Des traversées.
Nous sommes traversées.
Leurs textes nous traversent
La musique a ses lois. Sa grammaire.
Pas de phonétique ni de syntaxe.
Moi j’ai joué mon existence sur un chiffre.
Comme l’autre.
Rappelez vous :
Une jeune fille vit depuis son enfance au bord d’un lac, une jeune fille comme vous ; elle aime le lac comme une mouette, elle est heureuse et libre comme une mouette. Mais un homme passe par là, la voit et par hasard, par désœuvrement lui prend la vie, comme si elle était une mouette.
J’ai joué mon existence sur un chiffre.
Alias Trigorine :
Ne vois là dedans rien d’autre que ce que tu refuses d’entendre.
Je passe mes journées à attendre.
Mais ce n’est pas un poids. Ni même une souffrance.
Je reste là, dans ce temps suspendu.
Moi qui ai toujours fui les lieux de silence.
Tu sais bien et mieux que personne à quel point je tenais à ce voyage.
Au bout du compte on peut dire que ce n’est pas moi qui résiste mais mon corps, toute ma carcasse.
Ce qu’auprès de moi tu as trouvé de toi t’effraie.
Quelque chose où il entre beaucoup d’évènements logiques que tu as toujours pris soin de ne pas établir.
L’imagination de l’espace peut devenir un véritable trou.
Tes colères ont toujours eu cet aspect humide, répugnant pour les autres.
Alias Nina :
Les femmes surtout.
Alias Trigorine :
Il sera toujours question de femmes entre nous.
Et c’est un point bien obscur car ni toi ni moi n’en viendrons à bout.
Souviens-toi de cet auteur tchèque dont tu as vu les livres dans ma chambre.
Celui qui t’intriguait parce qu’il assurait qu’on n’est rien qu’une flaque de pisse si on croit être celui dans le corps duquel on s’éveille.
Parce que toujours on est un autre.
Celui que depuis l’enfance on s’escrime à vouloir démolir, effacer.
Ce type ne tient pas plus de place qu’un nuage sur nos têtes.
Un radis noir.
Je ne le traduirai pas puisque ce travail, j’y ai en partie renoncé.
Il ne sera donc jamais traduit, ce qui signifie qu’il n’existe pas.
On ne lira jamais ses livres. Deux fois mort.
Je vais le tuer une deuxième fois.
Alias Nina
Les femmes aussi sont des livres.
À traduire.
Alias Trigorine :
L’attraction a ses mystères.
L’angoisse souvent lui est liée.
J’ai toujours su qu’il ne fallait pas souffrir comme on dort mais plutôt comme on marche.
Ou comme on mange.
Si on ne devient pas actif à l’intérieur de sa propre souffrance elle vous emporte.
Tout m’empêcherait de simplement imaginer qu’une nuit je pourrais me retrouver entre tes cuisses.
Découvrir cette autre ville si différente de celle où tu as vécu, et que je désirais tant que tu connaisses.
La dernière fois aussi c’était l’été.
Mais tu verras là-bas, c’est presque doux.
Les promenades dans les parcs et les jardins sont interminables.
On peut facilement s’endormir.
Les nuits sont tièdes et n’ont pas cette moiteur d’ici.
Il y a une boisson à base de menthe fraîche, légèrement alcoolisée, et qu’on peut se faire monter dans les chambres à n’importe quelle heure.
Alias Nina :
Je n’aurai donc pas eu un seul voyage de toi.
Alias Trigorine :
Je te parle comme les autres à une femme interdite.
C’est sans doute là notre drame.
C’est que dès le premier instant cette chose m’a fait trembler puis rendu fou.
Dans notre histoire il n’y a pas de langue ni de syntaxe.
Alias Nina :
Pour toi surtout.
Alias Trigorine :
En ce qui me concerne, ce n’est pas un hasard si je deviens totalement impuissant.
Comprends moi.
Tous vivent enveloppés dans une rêverie profonde. Semblables à ce fard.
Ce avec quoi tu enduis ta peau.
Je te l’ai dit. Je le répète.
Tous les bateaux et tous les ponts ils sont détruits.
prochain épisode (5) le lundi 14 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 11 mai 2012 à 09h46 dans Feuilleton | Lien permanent
La revue Action poétique cesse sa parution après soixante-deux ans (1950-2012) sur un fort et beau numéro, avec un DVD Rom qui comprend la collection complète de 1950 à 2012. Initiative que l’on doit célébrer. Il va être passionnant de pouvoir se replonger dans le passé de cette revue mythique, dont il faut souligner notamment l’ouverture sur les poésies étrangères de tous les pays du monde.
Pendant quelques jours Poezibao puisera dans cette mine pour l’anthologie permanente.
Voici après un inédit d’Emmanuel Hocquard, un second extrait, de Paul Louis Rossi, un fragment de L’usure et le temps.
Le geste
Il faudrait tenter l’expérience d’inciser un texte banal. Et jauger sans préjugés la transformation de l’objet et le contenu final de l’expérience.
Inventer un art de la segmentation. Un peu comme on taille les arbres en automne. Comme on pratique l’art de la greffe.
J’ai inventé que Fra Angelico novice au couvent des Dominicains de Fiesole prenait conseil du jardinier – frère convers – pour la taille des branches et des boutures.
Il distinguait les branches à fruits – les branches gourmandes – les branches de faux bois – les branches chiffonnes.
Et le nom des cires à greffer – la poix de Sienne – la poix noire – la résine – la cire jaune – le suif de mouton.
De cent membres et visages qu’a chaque chose, j’en prend un tanstost à lécher seulement, tanstost à effleurer, et par fois à pincer jusqu’à l’os.
Michel de Montaigne
Si je choisis un fragment du texte – dans Montaigne – par exemple – pourquoi prend-t-il un relief soudain qui change sa nature. C’est que le sens tourne sur lui-même autour de l’objet comme une toupie.
L’art et la dissociation. Jusqu’à la chirurgie. Cependant la sensation qu’il faut savoir coudre. Trouver une méthode idéale de reconstitution.
A la vérité le fragment nous introduit à l’angoisse de l’incomplétude et de la destruction.
C’est pourquoi Fra Angelico s’intéressait à la colle avec du fromage – colla di cacio – que l’on ajoutait à la peinture. On fabriquait aussi une colle spéciale avec des museaux de chèvre, des tendons de mouton et des pieds de bouquetins
On diluait la détrempe – tempera – avec du miel et du jaune d’œuf.
Importance de la colle. Ce qu’on appelle le collage, même dans la pensée, nous introduit au sens de l’invention et de la construction.
[...]
Paul Louis Rossi, fragment de L’Usure et le Temps, in Action poétique, dernier numéro, « L’intégrale », pp. 250 à 252.
Paul Louis Rossi dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, lecture au Divan (mars 06), extrait 2 (L'imprononçable), Les Ardoises du ciel (présentation), extrait 3, ext. 4, notes poésie, ext. 5
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 11 mai 2012 à 09h31 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Guillaume Condello vient de publier au Dernier Télégramme Les Travaux et les jours, un ensemble de « tableaux/chants » reprenant non seulement le titre, mais l'ambition – et l'humilité – d'Hésiode, le poète-paysan. Les temps ayant changé, la voix de Condello – ou celle qu'il met en scène – nous raconte une histoire indécise, pleine d'aller-retour, mâtinant Hésiode de Virgile, de Lucrèce ou de Marx pour chanter les « travaux et les jours » de notre monde, c'est-à-dire retrouver le nœud bio-anthropologique qui fait du travail humain une exécution de la partition naturelle, lié à la terre, aux rythmes des saisons dont il poursuivrait l'immense œuvre tout en en subissant les contraintes. C'est précisément de cette articulation du corps travaillant et des rythmes de la nature que l'hyperindustrie du capitalisme contemporain croit nous dispenser – et c'est au nouveau tissage de cette boucle à première vue improbable que le livre de Condello s'emploie, s'occupant de « la tristesse des machines » et des paysages de banlieue et renvoyant, dans des images dont la force n'a d'égale que la simplicité, l'industrie à sa naturalité oubliée :
et les nuages au-dessus
des usines qui
extraient la
cellulose le
silice les
usines qui
laissent échapper
une fumée pour
les nuages
au-dessus (p. 24-25)
Mais Condello ne se contente pas de faire revivre l'articulation, opérée par Hésiode et oubliée par l'idéologie capitaliste, du travail humain aux rythmes de la nature, il lui reprend aussi la forme discursive, proposant pour la (post)modernité une forme d'épopée qui en conserve les dimensions essentielles : le héros, le thème de la fondation, le caractère collectif d'un chant en même temps narratif.
Une série de narrateurs tutélaires et de héros, en effet, rythme la progression de ce livre qui pour autant ressemble moins à un patchwork qu'à un seul long poème, Condello les « fondant » tous dans le creuset de son propre chant. Parmi ces voix, celles d'Hésiode, d'Homère, de l'Ancien Testament, de Virgile, de Lucrèce, de Rousseau, de Marx, d'Apollinaire, de Kurt Cobain ou de Thom Yorke se distinguent et se mélangent, apparaissant sur le modèle des Cantos de Pound tantôt comme différentes strates dans le chant, tantôt comme les instruments d'une symphonie dont Condello serait le chef d'orchestre. Que disent-elles ? Elles essaient de raconter une histoire, dans une épopée comme réduite à son squelette : un commencement et un héros, le héros de ce commencement, la fondation, l'histoire d'un homme allant ailleurs, au-delà, Christophe Colomb ou Marco Polo, d'un homme qui pourrait commencer, enfin – recommencer. Mais :
rien
au commencement
rien
n'était pas même
le commencement (p. 51)
et son œuvre fondatrice également échappe :
tu chantes mais
le vrai fondateur
erre
la chanson erre
dans les gorges
brûlées (p. 57)
Si bien que le chant de cette fondation lui-même désavoue ses propres prétentions :
en vérité je vous le dis
il n'est pas de
prophète (p. 129)
C'est, ce me semble, la force du livre de Condello, qui sans cela tomberait dans un kitsch qui n'a pas toujours épargné les tentatives modernes de faire revivre l'épopée : le chant qu'il y déploie s'abreuve autant à Derrida qu'à Hésiode, et l'ambition épique est toujours balancée par le soupçon déconstructionniste :
un homme
a franchi les
bornes dit-on
du monde
c'était […] c'était
un homme
peut-être
si l'histoire ne ment pas (p. 56)
« Peut-être ». « Si l'histoire ne ment pas ». L'épopée du grand homme et du commencement que chante l'aède moderne se prend dans le soupçon que sa voix porte aussi, que sa voix est. D'où, sans doute, le drôle de mètre utilisé par Condello, qui est une sorte de vers double, voire triple, décalant des morceaux de vers par tabulation jusqu'à créer une sorte de double ou triple chant (en fonction de notre façon de lire, par lignes ou par colonnes) conférant à son poème une sorte de virtualité et d'indécision fondamentale. Ainsi dans le passage suivant :
une voix nomme
les lieux que tu
traverses
te regardent
tu cherches
des yeux le lieu
indicible
de banlieue à
banlieue
le train erre les panneaux
te regardent
les couloirs
te regardent
tu bouches de musique
tes oreilles nulle
sirène ne retentit
dans les couloirs
un chant de guerre
entre les dents (p. 110)
Le système des tabulations permet en effet de lire d'autres histoires, présentes de manière seulement subliminale, que ce qu'on lirait en ne tenant pas compte des blancs : « une voix / te regardent […] tu bouches / sirène / un chant de guerre » sur la colonne 1, « banlieue / tes oreilles nulle / dans les couloirs / entre les dents » sur la colonne 2, « nomme / traverse / des yeux le lieu / entre les panneaux / de musique » sur la colonne 3. Or, une telle superposition, spatiale et non plus historique, des voix, explique sans doute que les nouveaux Travaux et les jours ne soient pas seulement des chants, mais aussi des « tableaux », ainsi que le précise le sous-titre, c'est-à-dire un système de coexistence spatiale de la pluralité, et non seulement d'enchaînement temporel, un ensemble de lignes et de colonnes. De ce fait, chaque poème de Condello se constitue comme le lieu d'une indécision essentielle, non seulement quant au contenu du texte, mais du fait de sa forme même, dont l'essentielle fragilité – conséquente de cette co-présence et de cette concurrence des discours – en fait, plus peut-être que de Pound, la continuation du Coup de dés de Mallarmé tel que l'a lu Quentin Meillassoux dans Le Nombre et la sirène : l'écriture d'une épopée des temps (post)modernes, remplaçant le personnel kitsch des héros antiques et leurs fondations par le tremblé fragile de la seule contingence, et substituant à tout discours sur l'être le chant vrillé d'un immense « peut-être ».
[Pierre Vinclair]
Guillaume Condello, Les Travaux et les jours, Editions Dernier télégramme.
(Certains navigateurs étant susceptibles de ne pas reproduire les tabulations, Poezibao propose également l’article de Pierre Vinclair en fichier à télécharger)
Téléchargement Guillaume Condello, les Travaux et les Jours, lecture de Pierre Vinclair
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 10 mai 2012 à 10h06 dans Notes de lecture | Lien permanent
La revue Action poétique cesse sa parution après soixante-deux ans (1950-2012) sur un fort et beau numéro, avec un DVD Rom qui comprend la collection complète de 1950 à 2012. Initiative que l’on doit célébrer. Il va être passionnant de pouvoir se replonger dans le passé de cette revue mythique, dont il faut souligner notamment l’ouverture sur les poésies étrangères de tous les pays du monde.
Pendant quelques jours Poezibao puisera dans cette mine pour l’anthologie permanente.
Voici un premier extrait, un inédit d’Emmanuel Hocquard.
Un anniversaire
rouge objet
manche
lettres rouges
o rouge
Tautologie & littéralité
chaque proposition contient son énoncé élémentaire
un énoncé élémentaire n’est ni vrai ni faux
juste littéral (écho)
tout o est rouge
si rouge est la couleur
quelle est la couleur de rouge
une robe rouge est-elle rouge
(une robe incolore est transparente
mais transparente contient la couleur exclue)
passer une robe rouge
porter une robe rouge
ôter une robe rouge
voir une robe rouge
Calculer avec rouge
addition de rouge
grains de grenade dans une coupe en verre
division en rouge
un mur de briques
multiplication des rouges
les coquelicots des dunes
cinq poissons rouge
un titre rouges
d’une lettre à l’autre le rouge n’est pas exactement le même
rouge ici
comme rouge
le retour des kakis
un baiser
à quelle distance
une tache rouge
rouge préposition
rouge sur ou intérieur rouge
Emmanuel Hocquard, inédit, Action poétique, dernier numéro, « L’intégrale », p. 147 et 148.
Emmanuel Hocquard dans Poezibao :
bio-bibliographie, lecture Double Change (05), Condition de lumière (parution), extraits 1, Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité, (par A. Malaprade), Ruines à rebours (A. Malaprade), ext. 2, ext. 3,
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 10 mai 2012 à 09h47 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Pour une fois, commençons par la fin : les deux textes donnés en « annexes », Cerises interlocutrices* et Les bouées que nous prenons, ne sont pas du tout accessoires. Ils pourraient être lus comme une sorte d’introduction ou de préface de l’auteur, tant ils éclairent la visée et la manière de travailler, à partir de deux poèmes précis et présents dans le livre. Il est tout à fait intéressant d’entrer dans l’atelier d’Ariane Dreyfus, de lire les différents états du poème, de comprendre le pourquoi de l’évolution de tel ou tel vers. Ecrire est un travail de précision, pas un pur élan inspiré ; un travail de retour sur soi autant que d’attention à l’autre, à la réception. Un travail aussi de défiance vis-à-vis de ses propres « tics ». Un travail enfin de pesée gain/perte pour chaque variante possible. Ces pages permettent aussi l’accès au soubassement du texte : on mesure combien la force originaire du poème est finalement et volontairement bridée jusqu’à n’être qu’indication rapide au lieu de se déployer en un flot lyrico-sentimental : « mon livre vise à l’affleurement de drames banals et jamais exposés » (p.150). Je pourrais donner plusieurs de ces « affleurements » mais ce serait les mettre au premier plan alors que le travail d’écrire ne vise pas à leur mise en valeur, sinon par leur présence maintenue dans un environnement textuel qui dit tout sauf le « drame ».
Dans ces textes « annexes », le projet du livre est aussi clairement énoncé : « je travaille à un livre hanté par l’œuvre de Gérard Schlosser, en « miroir de peinture », comme le dit une amie. J’ai envie d’écrire dans la lumière de sa pensée, de son rapport au monde tel que je le ressens en regardant ses tableaux, non pas pour décrire ou reproduire ceux-ci, mais pour provoquer un effet approchant. » (p.112) Donc il s’agit d’un livre dans la proximité d’une peinture, en « reconnaissance à Gérard Schlosser », comme l’indique le sous-titre, mais pas du tout d’un livre illustrant la peinture de Schlosser, à proprement parler. Au fil des poèmes, le peintre peut être évoqué, « Le rose vient d’être ouvert, il hésite / Il pose son pinceau dans le pot de pinceaux » (p.105). Mais ce n’est aucunement une présence invasive. Le poème a son autonomie, sa tenue, tout comme dans les livres précédents Ariane Dreyfus pouvait passer par d’autres formes artistiques (cinéma, danse…) permettant un détour pour mieux ramener à son œuvre personnelle.
Les scènes d’intérieur dominent, mais le paysage (mer, campagne, pas de ville) n’est pas oublié. Dominent l’été et l’harmonie : « La nature est cette communauté surprenante où nous introduit le corps » (p.81). Sensualité, participation au monde : le corps comme interface multiple entre soi, l’autre, le dehors. Mais c’est toujours dans ce livre comme un bonheur possible : le temps s’absente, reste un accord immédiat avec le réel, nature ou corps de l’autre : « Une pierre que l’après-midi tient au chaud / C’est mieux les lèvres,/ Changeant de forme dans les baisers / Alors que l’angoisse n’arrive à rien » (p.89).
Poésie amoureuse, oui, mais curieusement décalée par l’éviction du rapport je/tu et son remplacement par il/elle, qui provoque comme une impression de suspension. On ne sait pas si la scène est vécue ou décrite à partir d’un tableau de Schlosser. Expérience personnelle ? Rêverie à partir de personnages peints ? Flou entre les deux ? Par contre, on retrouve bien l’érotisme sans violence particulier à la poésie d’Ariane Dreyfus. Etre au plus près du corps, c’est le caresser : « C’est si calme d’aimer » (p.58). Erotisme de la tendresse : « Il plie le bras pour qu’elle y mette sa tête / A deux ils font un corps » (p.92). Les objets participent à ce jeu qui peut envelopper autant que découvrir, sans rien de pervers : pull, chemisier, couverture… Le désir a toute sa place de simple désir.
Les titres des poèmes contribuent à créer cette atmosphère de normalité, de naturel : ce sont des paroles de la vie quotidienne, sans contexte ni lien direct ou évident avec le poème qu’ils annoncent : « Arrête, veux-tu », « On est arrivés hier », « Je vais au jardin », « Tu aurais dit une chose pareille ? », « Je me sens vieux »…
Un dernier élément, déjà présent depuis longtemps chez Ariane Dreyfus, mais qui rejoint peut-être la peinture de Schlosser : privilégier le détail. En allant vite, on pourrait parler d’une pente métonymique de cette poésie : une partie du corps, un geste, un objet… sont révélateurs de bien plus qu’eux-mêmes. Ils portent une vie. Le livre devient comme un miroitement d’éclats de vivre, même si chacun est composé comme un tableau dans lequel le poème peut ouvrir une profondeur, voire un à-pic : « Est resté ou est revenu / La couverture cette fois est à gauche / Genou / Pliant sa jambe son pied est posé / Sur l’autre jambe // La moitié d’un losange / En-dessous c’est un peu d’ombre c’est creux // S’arrêtant de lire pour garder ouverte la page / Où c’est écrit / « Les rues de Vienne sont pleines de Juifs qui ne sont pas là » » (p.66).
Le titre d’un poème peut parfaitement exprimer la poésie de ce livre : « Une musique qui parle, pas une qui déclame ». Exact.
[Antoine Emaz]
Ariane Dreyfus – Nous nous attendons, Le castor Astral – 155 pages – 14€
*on peut lire ce « chantier de poème » dans Poezibao.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 09 mai 2012 à 11h56 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2)
Pas du corps. De l’ensemble des corps.
Un cœur qui s’ouvre.
Je me souviens.
On travaillait dans le lit d’une rivière.
On la dévalait. On charriait des pierres.
On avait transporté de vieux matelas.
On les entassait en tas, très haut.
Il fallait escalader les matelas.
Je ne savais rien de la célébration.
Je ne sais rien de la célébration.
Je sais seulement comment je ne suis pas morte.
Comment j’ai arraché cet amour de mon cœur.
Je n’ai rien arraché.
J’ai vu mon amour mort.
Ce corps froid.
Constantin Gavrilovitch.
Les mains. Comment on avait placé ses mains de chaque côté du corps.
Posées là.
Oui, deux poissons.
On a arraché les yeux. Ils sont là.
Je ferme les yeux et je les vois.
Ces mains qu’il n’a jamais posées sur moi.
Treplev. Treplev.
Treplev mon amour.
Alias Nina :
Et cette conne qui entend « ondinisme » quand on lui dit « triolisme » !
C’est quoi ça !
Moi, quand je joue, je suis toutes.
Toutes les trois.
Et je peux aussi bien être nue.
Si on demande --- je le fais.
Je pisse. J’écarte les jambes. Doucement. Et je pisse.
Avec lenteur.
Alias Trigorine :
Pour toi c’est une jouissance de me dire des choses désagréables
Alias Nina :
Je m’arrête quand je veux.
Mes sphincters je les contrôle.
Dessous -- visage ou pas-- je contrôle.
Et mon texte, je le sais. Si j’improvise -- j’improvise.
La table (ils parlent tous de travail à la table) je peux m’y coucher.
Attendre.
Pourquoi ce sourire sur ta bouche ?
Et cette liquidité de la langue anglaise…
C’est pas comme la russe…
Sometimes, I start a sentence in English
Y termino en Espanol…
Je n’ai pas d’obligation contractuelle à fournir.
Il faut agir.
Je ne veux plus jouer mais être.
Cette nuit n’est pas un épisode.
Cette nuit marque une étape.
Rien n’est simple. Rien n’a jamais été simple.
On exagère toujours.
On se fait des idées.
Maintenant c’est fini. Tout ça est fini.
Quand ça a commencé ?
Comment il a fait.
Attachée. Il m’a attachée. J’étais sa chose. Il le savait.
Non, il ne savait rien.
C’est lui qui était attaché. À elle.
Moi je suivais. Je les suivais.
Lui il écrivait des livres dans les livres.
Les livres des autres. Ou leurs vies.
Il notait tout. On ne le voyait pas mais il notait tout.
Il appelait ça son lexique. Son lexique d’interprétation…
Et toutes ces filles qui gloussaient après lui…
Pas capable d’en faire jouir une seule. Mais toutes dans son lit.
Comment je le sais ?
Bien sûr que je le sais.
Je le sais. C’est tout.
Sa pine ? Au repos une cacahuète, en action un spaghetti …
Maintenant qu’elle est morte il change de camp.
Il se tourne.
Plus rien ne l’intéresse.
Chez moi plus rien ne l’intéresse.
J’exécute, c’est tout.
J’exécute les monologues.
Les monologues sont devenus des soliloques.
Un soliloque n’est pas un monologue.
épisode 4 le vendredi 11 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 09 mai 2012 à 11h53 dans Feuilleton | Lien permanent
Il est quelle heure je suis heureuse il y a un arbre
La guerre le nucléaire heureuse il y a un arbre
Ce mille milliardième oiseau éteint un arbre
Une promesse de forêt d’oubli de je m’en vais
Quelle heure du soir comme du matin
Un arbre dressé franc qui remplit mes deux yeux
La page le paysage la fenêtre aussi bien
Un humain par seconde meurt il y a un arbre
Où la fille à l’escarpolette en l’air s’envoie
La joie en quels temps pays de vivre quoi
Il y a un arbre n’empêche pile juste ici
Levant couchant il tient en embranchement
La lune et le soleil le soleil et la lune
Un arbre un arbre voyageur impeccable.
*
Non je ne reviens pas vers vous je viens c’est tout
Je ne vous dirai rien autour d’un verre à pied
Ne suis pas très causante encore moins conviviale
Quand vos paroles sont tellement toujours les mêmes
Interchangeables et creuses formules des tics en toc
Vive les chiens éperdus les chats égratignés
Les âmes errantes les fantômes distingués
Le sourire à l’envers de la lune dans ma tasse
J’ai l’amour spontané de mon prochain sauf quand
Mon prochain s’intéresse de trop près à mon goût
À ma personne gentille et froide et solitaire
Alors là je m’éloigne à grandes enjambées
Du buffet dînatoire où j’étais conviviée
Et je rentre chez moi savourer mon congé.
Valérie Rouzeau, Vrouz, Editions La Table Ronde, 2012, p.32 et 156.
[Choix d’Ariane Dreyfus]
Valérie Rouzeau dans Poezibao :
bio-bibliographie, fiche de lecture Récipients d’air, fiche lecture de Kekzakkalu, extrait 1, extrait 2, extrait 3, fiche de lecture de Valérie Rouzeau, Sylvia Plath, un galop infatigable, extrait 4, extrait 4bis, extrait 5, extrait 6, extrait 7, Quant je me deux (par Ariane Dreyfus), Quand je me deux (notes de F. Trocmé), extrait 8, Pas Revoir et Neige rien (en poche, par B. Moreau), ext. 9, Venaille, Desbordes-Valmore et Rouzeau en poche (par A. Emaz), ext. 10, Vrouz (A. Emaz), Vrouz (J. Morin), Vrouz (J.Demarcq)
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 09 mai 2012 à 11h50 dans Anthologie permanente | Lien permanent