27 juin 2009

Vies au creux du texte

 

 

Mauricette
Mauricette, je pense à Mauricette, l’héroïne de Lucien Suel, ses séjours à l’hôpital psychiatrique, son amitié avec Christophe (je suis sûre que ce prénom est là en référence à Christophe Tarkos). La douleur, la souffrance intérieures.
Les grandes chagrins intérieurs sans cesse coiffés et enfoncés la tête sous l’eau, dirait-elle et cacher les siennes en petit panier vert de patience, s’inventer un fil à couper le chagrin en deux, quatre, douze, chaque petit morceau plus facile à retourner pour y voir derrière qu’une grande croûte calcinée et lourde

 

Walter, Lucien, Mauricette et la biographie
La biographie, geste impraticable selon Walter Benjamin mais dont Tackels montre à quel point il est constant. « Ne jamais utiliser le mot je », dit Benjamin, mais il enfouit les éléments de sa vie dans le creux du texte. On peut se demander aussi si ce n’est pas ce que fait Lucien Suel, dans La Patience de Mauricette comme il l’avait fait dans La mort d'un jardinier. Procuration mais à un point qui va très au-delà de la simple identification du romancier avec son personnage. Il y a tout ce jeu des identités, cher à ceux du Jardin Ouvrier, Ch’vavar au premier chef, mais Suel aussi, ce jeu qui donne vertige au lecteur, qui sans cesse sent se dérober ses certitudes de lecteur. Jeux sur l’identité qui sont sans doute, sous réserve d’analyse plus approfondie, à rapprocher mais aussi à distinguer très nettement de la question des hétéronymes chez Pessoa.  Qui parle ici ? Mauricette ou Lucien ? Ou quelqu’un d’autre dont le lecteur ne sait rien, une parente de Lucien, une figure agrégative en hommage à une lignée de souffrances ? Et sous le personnage de Mauricette, ne voit-on pas se lever les figures plus ou moins bien établies dans le for intérieur, fous littéraires, peintres et dessinateurs de l’art brut, compositeurs de jardins impossibles, etc. Une lignée dans les lignes du « roman », une résonance sur les marges du littéraire, du convenable, du convenu, du sérieux…. voix donnée au peuple des fous, des malades mentaux, des déprimés, des souffrants, des tristes et des mélancoliques (Lucien Suel a une étonnante connaissance de l’univers des hôpitaux psychiatriques, les détails ne trompent pas !).
(en lisant Walter Benjamin, une vie dans les textes de Bruno Tackels et La Patience de Mauricette, de Lucien Suel).

 

25 juin 2009

La citation, chair du texte

 

 

De la citation inductrice
Chez Walter Benjamin, Bruno Tackels détecte un art et une pensée de la citation : « les citations vont devenir la chair même du texte benjaminien. En les extrayant de leur contexte d’origine, il leur donne une nouvelle aura par laquelle les différentes citations vont s’éclairer mutuellement, au point d’accéder à une nouvelle existence, parfaitement libre de leur contexte initial »*
Prendre, prélever ici et là, recoudre ensemble, construire de nouvelles entités, installer dans un nouveau contexte des auteurs qui n’ont jamais pu se rencontrer, travailler l’écho, le jeu entre les approches, l’inter- fécondation.
S’approprier le matériau de la lecture -comme pierres ou coquillages ramassés ici ou là-, par l’écriture, la recopie, l’inlassable recopie qui permet d’assimiler, de faire sienne la citation, d’en faire chair ; la citation devient alors inductrice d’un texte nouveau qui serait plus qu’un développement ou une glose. La citation, rampe de lancement pour une nouvelle pensée traçante et fusant.

*Bruno Tackels, Walter Benjamin, une vie dans les textes, p. 162

 

24 juin 2009

Musiques de nuit

 

 

A propos du livre de Michel Schneider, Musiques de nuit, un livre où d'emblée je retrouve le ton propre à Michel Schneider, ton tragique toujours, au confluent de son amour et de son métier, la musique et la psychanalyse, qu'il tisse dans une approche très personnelle et émouvante, même si parfois il se laisse aller à un peu de pathos, et sème quelques lieux communs. Mais le sujet est si difficile qu'on peut bien lui pardonner !
Somptueux exergue de Nietzsche :
« L'oreille, organe de la peur, n'a pu se développer aussi amplement qu'elle l'a fait que dans la nuit ou la pénombre des forêts et des cavernes obscures, selon le mode de vie de l'âge de la peur, c'est-à-dire du plus long de tous les âges humaines qu'il y ait jamais eu : à la lumière, l'oreille est moins nécessaire. D'où le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre ».
Je relève  :
« Une musique commence et le temps semble s'ouvrir, sans qu'on sache si c'est du dehors qu'elle vient, du plus loin de soi-même, ou du dedans, parlant de ce que nous avons de plus intime. Comme si la musique était la voix de l'inconscient. Cette chose très étrange et très familière, proche et étrangère peut se résumer d'une phrase : [...] la musique est une sorte de langue étrangère que je ne parle pas mais qui me parle. Elle sait de moi ce que j'ignore. »
Je note aussi :
« Parler de la musique est difficile. Écrire sur elle, dangereux et peut-être inutile. Non parce qu'elle relèverait de l'incommunicable, de l'ineffable, du sentiment, du flou, de l'âme et du vague à l'âme ou que les mots détruiraient cet ensemble de mouvements affectifs en l'exprimant. Au contraire, elle est une pensée, plus exacte que la pensée verbale et ce sont les mots qui jettent le vague dans cette logique beaucoup plus serrée que celle de la langue. La musique est une pensée qui ne ment pas, qui ne se trompe pas[...] Elle est une pensée sans mots, la plus forte, la plus directe ».
Michel Schneider, Musiques de Nuit,  Editions Odile Jacob, 2001, p. 10 et 12
(Flotoir, Avril 2001)

 

23 juin 2009

"Poezibao" et réseaux sociaux

 

 

Un certain nombre de technologies du web permettent de constituer des réseaux, des groupes de personnes, centrés autour d’intérêts, de sujets communs.

Je tente ici de définir et préciser les raisons qui m’ont fait consacrer un temps certain à ces réseaux et les intégrer en définitive au travail de la revue Poezibao, comme compléments à forte valeur ajoutée. Je nommerai ici trois ensembles distincts, Netvibes, Delicious et Twitter.

 

•Netvibes est un portail personnel, dont une partie peut être rendue publique et qui permet de regrouper un certain nombre de ressources internet, sites et blogs principalement, mais aussi si on le désire suivi de fils RSS, de son courriel ou de diverses autres activités sur le net. Chaque entité est inscrite dans ces pages sous forme d’un widget, petit élément doté d’un contenu. Ce contenu est très variable : intégralité de notes publiées dans un blog ou simple lien pointant vers un site par exemple. Les widgets fonctionnent comme de mini-programmes, offrant toutes sortes de fonctionnalités (lecture de son courriel, jeux, informations pratiques, alertes sur l'actualité, météo,  etc.).
Il m’a semblé utile de créer un « univers Netvibes », en complément de Poezibao, que je ne tiens pas à encombrer de listes infinies et non éditées de liens (dans le sens non commentées de façon critique). Il regroupe un maximum de ressources sur la poésie (sites d’auteurs, d’éditeurs, de maisons de la poésie, de festivals ou d’évènements, etc.) et s’enrichit constamment. Univers Netvibes de Poezibao

 

•Delicious permet de gérer les favoris. Toute information collectée soit par le courriel soit par les fils RSS, à la condition obligatoire qu’elle comporte un lien, peut être enregistrée dans une page dédiée. Cette page de liens permet de proposer aux lecteurs intéressés une sorte de veille sur les évènements liés à la poésie, une « collection de liens » mise à jour en temps réel et qui peuvent pointer vers une note de lecture publiée ailleurs que sur Poezibao, une nouvelle parution présentée par un éditeur, un évènement, un festival, etc. Une part non négligeable de ces liens est reprise lors de la composition, deux ou trois fois par semaine, des pages agenda de Poezibao. Page Delicious de Poezibao

 

•Plus difficile sera sans doute d’expliquer ce qu’est Twitter et pourquoi je m’en sers. Twitter est bien un réseau social en ce sens qu’on y choisit les personnes dont on désire suivre les interventions et qu’on est soi-même choisi par les uns ou les autres. Les dites interventions sont caractérisées par le fait qu’elles sont limitées à 140 caractères. Elles peuvent comporter des liens. Ce système qui peut paraître très élémentaire et limité est en fait un outil de diffusion rapide d’information et de veille (il est très utilisé en ce moment par la résistance iranienne, car il semblerait très difficile à censurer). Il permet de relayer un certain nombre d’informations que l’on juge utiles mais aussi de faire part de ses activités, en temps réel et à partir d'un ordinateur ou d'un téléphone. Personnellement, je limite ce dernier aspect (what are you doing ?) strictement aux éléments professionnels, autour de la poésie, du livre, de la littérature.

Aux détracteurs de ces technologies, auxquelles il est souvent reproché d’être très chronophages, on peut proposer de les utiliser dans un cadre très précis, une veille sur un sujet donné.  Poezibao sur Twitter

 

22 juin 2009

Walter Benjamin, Pierre Jean Jouve et la critique

 

 

Walter Benjamin, Pierre Jean Jouve et la critique
Toujours centrale, dans la pratique de Poezibao et celle de la lecture, la question de la critique.
« Cette pensée paresseuse et atrophiée dont nous avons hérité, qui considère la critique comme un jugement de goût, alors qu’elle est d’abord et essentiellement focalisation, réflexion et analyse d’une mise en crise suscitée par l’œuvre proposée. (Bruno Tackels, Walter Benjmain, Une vie dans les textes, Actes Sud, 2009, p. 90)

Rapprocher ces propos inspirés à Bruno Tackels par la démarche critique de Walter Benjamin et ceux de Pierre Jean Jouve relevés il y a peu dans son livre sur Wozzeck.
« Ces systèmes formels nouveaux ne sauraient pourtant enfermer que deux réalités, qui sont celles de la musique dans sa longue tradition : réalité révolutionnaire et novatrice, et réalité essentielle ou permanente qui, selon le temps que nous occupons, nous a fait désirer de telles formes comme représentant nos vérités » (Pierre Jean Jouve, Pierre Jean Jouve/Michel Fano, Wozzeck d’Alban Berg, Christian Bourgois, 1999, p. 56)
L’attention critique devrait se porter sur ce point-là, focal, le plus attentivement possible : le lieu de la mise en crise, la forme nouvelle représentant une vérité du temps que nous occupons. Et sans doute cela seul est-il vraiment nécessaire. Mais c’est pépite à chercher dans des tombereaux de roches d’intérêt secondaire et de déchets.

Et dans son essai, très précoce (il a 23 ans environ), sur deux poèmes d’Hölderlin, Walter Benjamin précise que la critique doit se fonder à la fois sur une philosophie active de l’histoire, une théorie renouvelée du langage et une critique concrète des œuvres. (op. cit. p.92)

 

 

21 juin 2009

Toucher de la musique

 

 

Toucher, toucher de la musique, exploration du vide préexistant et du silence ou tohu-bohu établis, elle, elle s’établit, s’étale nappe, sonde accords, scrute et décape, revient au même endroit, qu’y a-t-il là, cherche, se cherche, explore encore, en microscope de l’invisible, autre dimension, fait sentir qu’il y a cela derrière la nuit, le silence, le rien, figuration instantanée et éphémère, apparition disparaissante – s’étoffe lambeaux, fantômes et se dédrape, s’incarne petite chair translucide, pulse et fond dans la masse océane – zigzag, requin et fermeture derrière un rideau écroulé, le son à la manœuvre, profiter de ce souffle, l’hégémonie terrasse et certitudes et cetera, silence les subtils ! nues les nuances, ridiculisées par le moteur, mais nappe, immensité montante, envahit interstices, se loge, s’accommode et dilate le dur de la matière, c’est l’infime pourtant, goutte de son creusant l’espace et le temps et l’arbre, cognée en ricochets cœurs battant, qu’entendre, qu’entendre là ?

 

 

20 juin 2009

Jouve/Wozzeck


 

Jouve parle de la puissance d’affectivité de Wozzeck : « on ne résiste pas à une force aussi proche de l’être, et de l’être surexistant. » Il poursuit : « la technique atonale de Wozzeck marque la charnière entre le chromatisme issu de Wagner, et la musique établie sur la constance de certaines suites d’intervalles qui, sous l’impulsion d’Arnold Schönberg, deviendra ″musique de douze sons″ par l’utilisation exclusive du total chromatique. Ces systèmes formels nouveaux ne sauraient pourtant enfermer que deux réalités, qui sont celles de la musique dans sa longue tradition : réalité révolutionnaire et novatrice, et réalité essentielle ou permanente qui, selon le temps que nous occupons, nous a fait désirer de telles formes comme représentant nos vérités »
→ Retenir et travailler l’idée de formes nouvelles surgissant pour correspondre aux vérités d’un temps donné, d’un temps occupé. La forme serait en quelque sorte secrétée par une nécessité intérieure, elle-même suscitée par une nouvelle façon d’être au monde, par un contact avec une réalité modifiée par rapport aux temps antérieurs, proche antérieur ou lointain antérieur. Le grand artiste, dans n’importe quel domaine, est celui qui le premier invente cette forme propre à représenter les vérités d’un temps donné.
Pierre Jean Jouve qui écrit un peu plus loin « l’esprit accepte la technique toujours considérable d’une œuvre moderne, à condition que cette œuvre parle la langue qu’il attend, la langue qu’il a formulée peut-être intérieurement avant de l’avoir entendue ». (Pierre Jean Jouve/Michel Fano, Wozzeck d’Alban Berg, Christian Bourgois, 1999, p. 56)

 

14 mai 2009

Lisant Claire Malroux, "traces, sillons"

 

 

Lisant Claire Malroux, traces, sillons (José Corti, 2009) : « il ne peut y avoir de bonne ou de mauvaise poésie. La poésie est ou n’est pas » (p. 140)
Claire Malroux qui ajoute au terme d’une  analyse des idées de Emily Dickinson sur les mots : « la poésie ″ouvre″ ou elle n’est pas » (p. 140)
« Ouvre » : à prendre au sens le plus concret, cette sensation presque physique, abordant un livre, un poème, que la page s’ouvre, se creuse, s’échancre, s’entre-parenthèse ou au contraire qu’elle reste glacialement et inexorablement lisse et sans mouvement, cadavérique.

 

 

01 mai 2009

"toucher autrement le monde"

 

En écho avec les intuitions récentes concernant Thierry Martin-Scherrer et de façon plus générale à propos de l’influence que peut avoir la passion musicale sur la pensée, cette phrase extraite du beau livre de François Noudelmann, Le toucher des philosophes (Gallimard, 2008), livre dans lequel il interroge la pratique musicale de Sartre, Nietzsche et Roland Barthes :

« la pratique du piano les a accompagnés, même quand ils n’en jouaient pas car elle constitue une disposition : une réceptivité à des corporéités sonores, imaginaires et instables qui débordent les significations [ce qui leur a permis] de penser, rythmer, entendre et toucher autrement le monde » (p. 177).

Remarque que je rapproche aussi de certaines des analyses d’Yves Bonnefoy dans son livre Notre Besoin de Rimbaud (le Seuil, 2009). « Sous le moi est un ″je″ qui, à l’amont du recours aux mots, garde le sujet parlant au contact de façons d’être au monde perdues de vue par la pensée ordinaire ».  (p. 28)
Yves Bonnefoy fait sans doute ici allusion aux expériences de l’enfant d’avant le langage, à cet informe, in-informé, informel encore du monde, mystérieux, inentamable, pas encore classifiable, impossible à mettre en coupe. Donc à couper de soi ou dont on se coupe. La visée de la poésie serait d’entrer en contact à nouveau avec ces contrées intérieures-là qui sont entièrement occultées, masquées par la conscience claire et la raison, par la formalisation induite par le recours aux mots, la logique et tout l’acquis, notamment l’acquis de la formation intellectuelle. Jamais ou si peu de place pour le pulsionnel, l’indifférencié, l’expérience du contact avec la réalité, en direct et sans médiateurs. Toujours des filtres, des voiles, une interposition.

Le rapprochement que j’imagine ici vient du fait  qu’il me semble que la visée de Thierry Martin-Scherrer est en partie du même ordre que celle dont parle ici Yves Bonnefoy, mais que pour lui le moyen de déjouer ce que Bonnefoy regroupe souvent sous le terme de conceptuel, est la musique. La musique qui permet, notamment via ces musiques originaires, entendues très tôt, de lever ces voiles, d’aller sous le moi. Musiques originaires qui si elles ont indéniablement une fonction que l’on pourrait baptiser « petite madeleine »  permettant de retrouver des scènes ou des sensations oubliées ont une fonction plus profonde encore, remettre le moi d’aujourd’hui en contact avec ce je originel, ce je au contact direct du monde, de la réalité et de ses sensations, avant que la chape des mots et des concepts ne se soit tombée sur lui.  

 

 

28 avril 2009

"avec pour avenir l'apprentissage de ce qui fut"

 

 

En lisant Thierry Martin-Scherrer
Parlant de Chopin : « avec pour avenir l’apprentissage de ce qui fut » (95), saisissante formule, dans sa brièveté, son mystère, son ampleur.
Ré-accoupler chaque sensation présente dont il faut extraire l’atome d’autrefois qu’elle contient peut-être encore, à la sensation engloutie dans l’eau très noire de l’oubli. Dans cette nuit, devoir, savoir, pouvoir s’immerger au risque du non-retour. Trouver de nouveaux chemins neuronaux, ouvrir des accès éboulés, se faire rampant dans le rhizome plus que volant dans l’arborescence, en quête du coagulé, de l’agglomérat, du précipité plus que du sang ou de la sève. Spores, portes ouvertes vers l’essaimage né de la fermentation. « Ses prises d’élection : impressions diffuses, embryons de pensée » (95)
La pensée et l’écriture de Thierry Martin-Scherrer semblent marquées très en profondeur par l’écoute musicale, qui a chez lui valeur d’expérience au sens le plus fort du mot. L’impact de la musique sur les sphères de la pensée, de l’imagination a modifié ou plus probablement a formé dès l’origine les mécanismes intérieurs, les détournant de la logique déductive au profit d’une logique très intimement associative, de nature à replier sur eux-mêmes affects et temporalités « sur un fil de temps contaminé par un principe de réversibilité. » Chopin est là son double, Proust n’est jamais loin. Ainsi que des figures de pianistes, elles-mêmes étranges constructions agrégatives nées d’écoutes répétées dont chacune retranche ou ajoute quelque chose au portrait intérieur fait de bribes identificatoires, de données biographiques avérées, de rêveries associatives, d’impensé scruté par l’écriture.
Thierry Martin Scherrer, Le Fantôme de Chopin, Editions Lettres Vives.

 

 

26 avril 2009

et si ruisseau et si cascade

 

Et si ruisseau et si cascade
et si ruisseau et si cascade et si eau, eau encore, sur la soif, sur le sec, sur l’infécond, sur l’à-vif, le brûlé, le brûlant, eau encore, micronisée, aérosol, geyser, millions de gouttes en  autant de mondes soufflés en un instant, attentat, atteinte à l’humide, au doux, rosée et vent, grêle et tempêtes mais eaux, eaux montant, descendant − se gonflent, s’absorbent, se rétractent, envahissent et désertent, nuit et brouillard, nuit et brouillard, eau noire diffuse, infiltration −  un filet d’eau, encore, au bord.

 

25 avril 2009

"fuir le sens" (en lisant Pascal Dusapin)

 

En lisant Pascal Dusapin
« Toute œuvre musicale nous convoque à une errance. Peut-être même à fuir le sens, du moins celui dont notre monde est saturé » (Pascal Dusapin, Une musique en train de se faire, Le Seuil, 2009, p. 107)
Tension entre la quête de sens et la fuite du sens, la volonté active, tenace, engagée et le laisser-faire rêveur et fécond. Aller et retour du pendule. Et peut-être par lire et écouter ? Lire et chercher un, le, du sens, écouter et le perdre le fuir y renoncer. Les deux aussi vitaux, nécessaires que dans la respiration, l’inspiration et l’expiration.

 

13 avril 2009

prenez-vous par la main

 

 

prenez-vous par la main
fleuves et sirènes d’usine, temps coule et se perd, résurgence & ensablement : montez des tentes, la terre n’a pas fini de secouer son meuble, dépareillée se souvient de sa nature de comète ou de lave − crus jugulés secousses tremendum et terramoto mais sous chape d’oubli et déni, tempêtes solaires et vents de sable, corrosion et autres sapes, détricotage d’entropie, aciers en fusion et arbres à l’abattage – autour des moteurs emballés, tams-tams, drums et cymbales, prenez-vous par la main & faites ronde tant que temps !

08 avril 2009

Ombres au jardin

 

 

Ombres au jardin
ombres ensombrent jours, portées en pique de ce qui vient – sous roc, sables, eaux-amertume et bains de bouche – gagnent du terrain, envahissement des chancres gloutons et perce-oreilles, faces de monstres tapis et les très grandes toiles de la grand-mère juive polonaise emportées dans la tourmente, les yeux bleu pâle qui regardent derrière ce qui vient et ce qui vient est ce qui fut, désastre, désolation, désespoir – trains dans la nuit, gares évidées, silhouettes arrêtées à jamais, lumières jaunes et vertes, forêts entraperçues, traverses, jungle dehors et jungle inside, bruits de troupes, ravines effondrées et fondrières éboulées – et le temps, broie, le temps, le temps à pas mesurés, calibrés, tout sera compté

 

 

07 avril 2009

Triptyque Monterey

 

 

H.M. / C.A 1
damier sur damier, déambulent sur diagonales vieux dragons et vieilles dentelles, dentition rumination – passe passe le furet de la mort, bonbons, esquimaux et caramels – eau sucrée ou perfusion – le noir, le blanc, le trajet, la trajectoire – sans son le monde muet, aphone, fantômes, cheminements ascensionnels, descensionnels, un bleuté de jour pourri attaque la face, l’envahit, lenteurs d’englouti – l’affairé, mouche en ambre – coulissent pans des heures, mouvements de flux, marées éclairs et l’œil était dans l’ascenseur – hublots, portes, fenêtres, longs glissements par pans et plans, la vie sans mode d’emploi, sans emploi, perdue en elle-même, vis sans fin, un reflet au loin, indéchiffrable.

 

Hôtel Monterey, Chantal Akerman
C’est un film mais c’est une photo, ce qui oblige à halluciner les corps manquants – dans la salle de bains, dans la baignoire, sur une chaise. Quelques êtres figés, Vermeer fugitivement (mais trop doux sans doute, Vermeer pour le temps suspendu peut-être), lignes de fuite et le silence, l’immense silence d’après le désastre, poussière retombée, quand tout s’est arrêté à jamais. Couloirs de nuit et les présences muettes, les présences absentes, les absences présentes, partout, devinées, tues, sous la surface de la pellicule.
Donne à penser à la perception avec enregistrement simultané, non conscients mais sans doute inscrits indélébilement dans le for intérieur, de ces formes, lumières, sons, odeurs présents dans certaines situations de la vie antérieure et singulièrement celles qui marquent ? Étrange partition intérieure, que raniment parfois un parfum, une mélodie, un cadrage, un éclairage.
École du regard par le dépouillement du cadre, le cadrage très géométrique, fixe. Par exemple, une chambre, un personnage assis tellement fixe qu’on se demande si on est devant une photo, puis cligne l’œil, minuscule changement de lumière, grain de la pellicule qui donne un très léger sentiment de bougé. Rendent palpables le mouvement de la lumière et celui du temps. Il passe !

 

 

H.M/C.A. 2
Pans coupés, sens interdits ! sang à la rebrousse, sentiers dévalés, cœur à l’arrêt – contemplation des ruines, de l’immobile, temps figé, envitré – ce n’est : mort, c’est : sans vie – visages sans âge, cours immobiles, cils à peine, battement de loin en loin – couloirs à perte de vue, lignes et rectilignes filent leur train, travail de rails, font des barres parallèles – la visée du rien, le but sans fin, perspective sans résolution, radotage, ressassement, fin dépassée comme coma, no turn no return, hoquet à perpétuité et aucune accommodation possible.

 

05 avril 2009

"Perfection d'absence"

 

 

perfection d’absence
Ainsi commence-t-on perfection d’absence*  − étendue, vide, seules les voix, taraudent, tarabustent, toquent et taquent, ici, oui, nous, encore un peu, vies écrasées, bouches cousues au fil à plomb, barbelé, rideaux, sommes nous sommes nous sommes, voix dans l’eau, raclent le fond de la rivière, écoulements féminins, cataracte du tout petit, crépitent les poissons dans le panier, ne les prends pas Saskia, ils te glisseraient entre les mains – tu aurais peur, molle chair en paume douce, arrache le sûr et l’emporte ni vu ni su et toi mains vides et cœur à plat – fuir la berge ou s’affaler, épaules rompues, torse sectionné – finir par terre à laper le peu d’eau de la sale flache, coup de pied de l’âne, dépouille.

 

*Dominique Fourcade, Éponge modèle 2003, P.O.L.

 

 

02 mars 2009

Le peux-tu ?

 

 

Le peux-tu ?
Noire la fenêtre et si lointain le mot, et la peur – intervalles étranges à gravir, échelle crantée, sauts infinis et rebonds sur le vide attirant – mais l’attaque, bas des reins ! meutes celées forcent la pierre, éboulis d’ordres et d’ombres suspectes – il est déjà si tard, la lune et vénus levées ensemble disent nuit, plus de lumière pour chercher, l’opaque étale et l’insinuation des eaux montantes – forcent le passage mine de rien et décroche le cœur la mélodie passée au ciel encore azur, la prendre, ô dans tes bras, Saskia cette ritournelle, petite offrande dérisoire mais de tendresse, seul ce qui reste, la prendre, la sauver, le peux-tu, dis, le peux-tu, c’est un oiseau, palpitant dans ta paume, presqu’éteinte, presque morte, infime substrat à glisser contre ta peau à l’approche des tueurs, dis, le peux-tu ?

 

 

26 février 2009

"Vorrei e non vorrei"

 

 

Vorrei e non vorrei (Lire, ecouter)
(En lisant la biographie de Jouve de Béatrice Bonhomme).
Jouve, très perturbé pendant l’adolescence, passe des heures à improviser au piano1. Pour lui il s’agissait de « soigner le corps organique de la parole par l’attouchement guérisseur du son » accomplissant ainsi « l’acte emblématique du souci de la poésie moderne : la cicatrisation de la blessure du verbe au contact de la matière sonore » (propos de Michèle Finck, cités par Béatrice Bonhomme, p. 217)
Michèle Finck qui écrit par ailleurs :
Je propose de placer l’ambiguïté oscillatoire, consubstantielle aux rapports entre poésie et musique, sous le signe d’un air emprunté au Don Giovanni de Mozart : “Vorrei e non vorrei”. Voici l’hypothèse risquée : le poète est vis-à- vis de la musique en proie à la tentation conflictuelle d’une adhésion et d’un retrait, comme Zerlina son double féminin. La formule de Zerlina “vorrei e non vorrei ” (“je voudrais et ne voudrais pas”, selon la traduction de Jouve), peut être lue comme le sésame de l’instabilité inquiète du dialogue entre le poète moderne et le musicien. Le poète “voudrait et ne voudrait pas” le duo avec le musicien : telle est l’équation interprétative placée au centre de l’approche comparatiste de la poétique du son. Le propre de la poésie moderne est d’exiger d’elle-même que toute adhésion à la musique (“vorrei ”) engage un possible retournement contre la musique (“non vorrei”). Pas de “vorrei” d’adhésion, adressé par la poésie à l’art sonore, qui ne soit un “vorrei” critique. La poétique du “vorrei e non vorrei” est une poétique de l’union dans la désunion : noeud tensionnel des rapports entre poésie et musique. (Document poésie et poétique du son en littérature comparée, disponible ici)

 

 

1.On raconte aussi que Giacinto Scelsi, au cours d’une très profonde dépression de plusieurs années, restait assis des jours entiers à son piano en frappant indéfiniment une seule et même note : « Pendant un internement en hôpital psychiatrique, il ne joue au piano qu'une seule note (un la bémol) dont il explore toutes les possibilités sonores avec les harmoniques provoquées par les vibrations par sympathie. Entre deux internements, il se rend à Paris et fait éditer par Guy Levis Mano ses recueils de poésie, et fait la connaissance d'Henri Michaux, avec qui il se lie d'amitié (notice Wikipédia)

 

 

25 février 2009

Ce que cherche le chercheur

 

 

ce que cherche le chercheur (ecrire)
Ce que cherche le chercheur, heures noires de nuit, bruit-filet au fond, un fil à filer se filer en fil − glisse sous la roche posée, savon au bord d’eau, l’enfant bordé, pinces à draps − pénétrer la pierre, savoir son vide atomique, s’immiscer battant pavé, piqueur, forer passage pas à pas − de fil en fil broder, tirer l’avancée, navette e la nave va à vau l’eau enfin touchée − par capillarité aspirer gouttes (lacets, pieds presque…), goutte à goutte au plus près du rien, avant le rideau, lueur d’eau, ver luisant, serpentin et glace sans tain.

 

 

24 février 2009

Inentamé, inentamable

 

 

inentamé, inentamable (Lire)
La capacité de travail repose beaucoup sur l’obsession et l’angoisse, deux moteurs très dynamiques ! Avec cette conscience que la masse de ce qu’il y aurait à faire, à lire, à écouter, à découvrir est inentamée et inentamable… d’autant qu’elle s’accroît au fur et à mesure que l’on avance, découvrant toujours plus l’immensité des lacunes et tout ce qu’il faudrait, a minima, avoir lu et qu’on n’a pas lu. Que faire d’autre alors que, précisément, travailler, noter, essayer de comprendre, retenir (ce sont à peu près les mots, de Valéry, placés en exergue du flotoir, il y a maintenant plus de huit ans !) ?
L’important, c’est de ne pas lâcher ; c’est cela sans doute aussi qui signe, signerait, signera le vieillissement : lâcher, relâcher l’effort, la tension. Là sont les voies pour le cheval de Troie du vieillir, aussi bien cérébralement que psychologiquement. Penser à la verdeur, dans le grand âge, de certains musiciens comme Rubinstein, Richter, Rostropovitch…. ceux là ont continué à mobiliser de très nombreuses aires de leur cerveau (c’est un des immenses bénéfices de la pratique musicale) ce qui les a préservés du ramollissement.

 

 

Citation exacte de Valéry : « Retenir, noter, comprendre, combiner, prolonger, préciser. Nettoyer la place — Rompre. Revenir à ses références absolues — se rassembler.  ». Les Cahiers, 1922, U, IX, 47 et dans le tome 1 des Cahiers dans La Pléiade, p.344.