Creuser un tunnel avec un trombone
Paul Gadenne
« Toutes les heures où l'on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les heures de panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n'y a rien à faire, où il faut nécessairement s'arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là peuvent être pour nous les plus fécondes ; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile. (extrait d’un texte de Paul Gadenne à lire ici) »
→ Je suis toujours frappée du conservatisme d’une part du lectorat de Poezibao, non pas que les extraits de
Gadenne proposés hier grâce à Sophie Balso ne soient pas très beaux, non pas
que son œuvre ne soit pas importante, mais les très rares retours que j’ai sur
les quatre cents envois courriels quotidiens (et je ne parle pas des centaines
de personnes qui ont connaissance du choix de l’anthologie permanente, chaque
jour, par le net et tous ses fils !) portent toujours sur des valeurs sûres ou
des morts établis ! Ainsi de ce très courtois correspondant qui m'écrit : "Enfin du bon, merci" !
Raison de plus pour continuer à oser donner à lire autre chose avec les risques
d’erreurs de jugement inhérents à cette détermination. Je maintiens que
Pennequin ou Edith Azam m’en disent autant sur l’état du monde mais aussi sur la langue que bien d’autres. La poésie-prose de Pennequin me dérange, oui, elle me donne
du grain à retordre et du fil à moudre, ce n’est pas toujours agréable et
confortable de lire Pennequin mais Pennequin, comme Pazzottu d’ailleurs, autre lecture toute fraîche, me dit, à moi, auteur de ce flotoir mais aussi maître d’œuvre de Poezibao, engagée dans une réflexion
permanente sur la poésie, l’art, la littérature et la place du sujet, etc., des choses qui comptent.
Pennequin justement
qui déplore que le livre écrit par Mesrine ne soit pas bon, qui dit que
le style de Mesrine n’est manifestement
pas passé dans son bouquin, qu’on ne sait pas, qu’on ne saura donc pas comment
Mesrine pensait : "une tombe également pour Mesrine ce roman, c'est tellement mal écrit, tellement mal écrit avec de belles phrases" (20) Et je pense à ce DVD où Bill Evans parle du self-teaching et de sa longue quête de
son propre style. C’est en soi qu’il faut chercher et tant pis si il est
évident que le temps sera insuffisant pour aboutir à quoi que ce soit ! C’est
en soi qu’il faut chercher sa propre manière, par l’écoute, la remise en jeu, l’écoute
et encore l’écoute. Musique ou écriture, même chose. Faire, essayer, écouter,
reprendre, refaire, corriger, écouter. Mâcher, ressasser, par tri extraire l’infime
qui est soi de l’immense masse qui est l’autrui. Il faudrait sans doute ne plus lire,
ne plus écouter, ne plus ingurgiter jusqu’à l’overdose mais écrire sans but et
à perte de vue, complètement off et
jouer idem. Chercher, chercher soi seul, expérimenter, éprouver, recommencer.
Réduire l’infinie distance entre ce qui est vaguement entrevu au loin, comme
possible (qui serait ou que l’on pourrait atteindre) et ce qu’on est capable de
faire. Éclaircir l’idée et commencer à saper la distance, même si les chances sont aussi
réduites que celles du taulard qui creuse un tunnel d’évasion avec un trombone.