De
la lecture de poésie
La lecture de poésie finit par induire une accélération de la lecture en
général (mais pas celle de poésie), roman, essais notamment. Pourquoi ?
Parce qu’elle rend extrêmement sensible aux redondances, aux expressions toutes
faites, au remplissage et que l’on parvient alors à enjamber allègrement ce qui
est superflu pour se concentrer sur la moelle…. à supposer qu’il y en ait un
peu.
Le passé composé ou simple (JC Bailly)
Poursuite de la lecture de Une Phrase
urbaine. Un chapitre intitulé « Passé simple » : « le
passé nous ne le rencontrons jamais en tant que tel, mais selon la forme
actuelle de sa présentation. » (85)
→ Cela que l’on voudrait toujours oublier, il faudrait pourtant toujours s’en
souvenir quand on cherche le passé, quand on tente de le faire revivre. Ce qui
est là, dans l’esprit, ce ne sont pas les faits tels qu’ils ont été vécus, ce
sont des faits maintes et maintes fois métamorphosés, en perpétuel remaniement par
l’appareil psychique. Pour toutes sortes de raisons, fort complexes. Ce n’est
pas le passé brut tel qu’il fut, c’est celui qui est associé de façon
inextricable et même constitutive à tout ce qui a été vécu depuis, assimilé,
compris, contourné, rejeté. Un peu comme une épave qui s’enveloppe petit à
petit d’algues, de secrétions minérales et qui de plus donne abri à toute une
faune marine. Ainsi le souvenir.
Traces (Jean-Christophe Bailly)
« Il arrive parfois que l’on se réveille à la suite d’un rêve et qu’au
lieu de la clarté, même diffuse, d’une image saisissable, arrangée comme une
scène et par conséquent représentable – racontable – l’on ne dispose que d’une
esquisse, ou plutôt, d’une trace déjà à demi effacée et que, cherchant à saisir
cette trace, à la tirer du puits où elle glisse et s’enfonce, on la voie au
contraire s’y engloutir, corps nocturne qui ne veut pas du jour, éclat rêvé que
la conscience, à peine éveillée pourtant, n’a pas pu, pas su faire
revivre. » (86) Méditation quasi proustienne, ici, dans toute cette page.
Le rêve, le retour dans une ville connue autrefois, le trou d'eau en soi alors que par des chemins qui me sont propres, je
pensais ce soir au pont de Briare et par association à Josée Lapeyrère car je
me souviens lui avoir dit qu'il faudrait qu'elle accroche ses in-votos à ce pont-là. Quelques semaines avant
sa mort.
La dormance du passé
« La ville, en son tissu vivant et tactile, est comme un gigantesque
dépôt d'images. » (87)
JC Bailly pose tout au long de ce livre la question de l’intervention sur la
ville, celle des autorités, des urbanistes, etc. et il note un « hiatus
entre le libre usage de la dormance du passé et ce qui prétend lui dicter son
éveil. » Car « les édiles ne savent rien, ou très peu de choses, des
pensées de ceux qui marchent dans la ville. »
→ cela aussi qui fait sans doute que dans une ville inconnue, on n’a de cesse
que de fuir les lieux censés incontournables
pour aller vers d’autres points ou lieux, non répertoriés comme « dignes
d’intérêt » et comme tels, dûment étoilés de 1 à 5. Souvent faciles à découvrir,
ces lieux hors, tant le tourisme est
affaire de focalisation sur un point étroit, tant la marche est exclue pour le
troupeau visiteur, qui ne doit jamais s’éloigner à plus de cent mètres de son
autocar. Le dos même du bâtiment célèbre est souvent un lieu presque sauvage,
désert, libre et vide. (ne nous a-t-on pas dit que le monument était
incontournable !!!)
Jean-Christophe Bailly a des pages dures sur le traitement de l'ancien dans les
villes « en un dégagement volontaire et volontariste du signe » (88).
Et il suffit de le lire pour que se pressent toutes sortes d’images de ces
interventions lourdes, intellectuelles, conçues de loin et qui dégradent le
lieu dit.
La déposition des images
« La lente et infinie déposition des images » (88), ce phénomène
toujours en cours d’exploration ! Notamment bien sûr par Benjamin,
Didi-Huberman et JC Bailly, parmi beaucoup d’autres.
Comme des sédiments, cette pluie de sédiments qui tombe sans fin au fond de la
mer.
→ Ce que j'aime dans Bailly c'est surtout quand il travaille dans ou sur la
réception des lieux et des paysages. Sa dimension proustienne à laquelle je
suis infiniment plus sensible, personnellement, qu’à son érudition. Et il me
semble qu’il y a souvent dans ses livres ce double mouvement, vers
l’objectivité nourrie et documentée d’une part, vers sa propre réception,
subjective mais aussi éminemment associative, en lien avec une très vaste
culture, d'autre part.
Peregalli, poussiéreux ?
Bien déçue par le livre de Roberto Peregalli, Les Lieux et la poussière, qui enfile les lieux communs les uns au
bout des autres, le plus intéressant étant sans doute les nombreuses photos en noir
et blanc qui ponctuent le propos ; photos qui ne sont pas forcément belles
mais que leur traitement (en fait la mauvaise qualité de l'impression !)
pare de quelque chose.
→ Un peu comme ces mauvaises impressions que je fais en noir et blanc à partir
de portraits et qui ont un charme indéfinissable mais bien plus puissant qu'un
bon tirage. Le bougé, le tremblé, le passé sont-ils ici seulement de bien
piètres artifices ou signalent-ils autre chose?
Mais quand même, chez Peregalli
Il pousse à réfléchir sur ce que cela implique d'être passé de petites
fenêtres parcimonieuses au royaume dictatorial de la vitre qui gomme la
frontière intérieur extérieur et efface le bâti, ce que cela fait d'être passé
de l'éclairage â la flamme à celui de plus en plus artificiel de maintenant.
Dommage que des deux côtés des termes, il y ait trop de constats quasi
tautologiques du genre l’homme passe une
moitié de sa vie dans la nuit. (53).
Il y a désormais cette lumière uniforme qui devrait nous faire voir mieux les
choses et qui nous les rend au contraire indifférentes.
→ À rapprocher de ce que fait sur le corps et sur l'œil du photographe la
nature de la lumière : uniforme, ultra filtrée par une masse indistincte
de nuages, elle coupe les ailes ; gorgée d’eau, changeante, variée, elle
donne de l’élan et rend vivants, soi comme le monde.
« L'ombre comme la poussière est notre fond secret. On veut l'oublier. On
veut vivre un éternel midi » Ou encore « Maintenant qu'on peut tout
voir il n'y a plus rien à voir. » (57)
→ Est cela qui alimente l'immense pulsion photographique qui s'est emparée de
chacun et de tous, aurait-elle été latente chez la plupart et soudain libérée
par la technologie moderne ? Rêvons-nous tous de faire dans nos clichés
une découverte comme celle de Blow up ?!
→ Reportage universel ou besoin de revoir le monde en léger différé tel qu'on
ne le voit plus ? (l’équivalent du +7 des programmes télévisés ?). Le
revoir au ralenti & a posteriori puisqu’on ne sait/peut
plus le voir dans le fil du présent ?
Fred Griot
Je suis toujours avec intérêt, grandissant même, ses notes de travail.
« ce fait étonnant, quoique peut-être pas tant, de ne dire, redire, dans
sa vie, que quelques préoccupations majeures, deux ou trois, guère plus le plus
souvent, et de les ressasser dans son travail, ses écrits… fait que nous
rencontrons chez presque tous les auteurs, chanteurs, peintres, etc… sans doute
ces préoccupations sont-elles celles qui, charpentières, comme l'on parle des
branches charpentières d'un arbre pour désigner les plus importantes, nous ont
construits, et donc subsistent comme les nervures centrales d'une feuille et
irriguent le reste du corps vivant. source
Mots / Cambalé, cambouler
ai croisé l'amusement de deux garçons
cambalés en curieux véhicule…
Brigitte Célérier (source)
Apparemment une variante régionale (Midi) de cambouler, transporter.
« Camboulé ! Quel
drôle de mot ! C'est encore du patois ? [...] demanda Toine. – Bè ! Camboulé cela veut dire être
transporté ! (Toine, le petit
Fountgillenc, de Josèphe Gadois)
La flânerie et la lecture
Je continue à extraire le livre
de JC Bailly largement avancé sans que soit venue l'envie de retenir ou noter
quelque chose
Et là soudain j'extrapole à partir précisément de cette constatation. Page 192,
il parle du flâneur dans la ville, statut que j’endosse parfois. Me voilà donc
à penser que je vis souvent le livre comme le flâneur la ville : il se porte dans l'existant où l'évènement
s'étoile. Il ne recueille que des reflets, des scintillements, des éclats :
entre le flâneur et le fragment et l’indice s’écrit un roman discontinu qui a
ses pannes et ses éveils, ses bifurcations et ses impasses. La ville flânée est
un tissu de connexions infinies dont le flâneur n’est que le sujet provisoire. »
(192
→ la littérature est un tissu de connexions infinies dont le lecteur n’est que le
sujet provisoire ?
Et le comble du bonheur serait de flâner, un livre dans son sac. Puis de
s’arrêter selon l’inspiration et continuer la rêverie initiée par la flânerie
par celle de la lecture. Emmêlant l’atmosphère autour de soi et celle du livre.
Il faudra revenir d’ailleurs sur cette question peu abordée de la relation
entre le livre et le contexte dans lequel il est lu. Contexte extérieur et
contexte intérieur, circonstances et vie mentale.
Les délaissés
Belle page sur ce que l'on appelle aujourd'hui, paraît-il, des délaissés et que moi j'appelle encore terrain vague, même si le terme n'est
plus en usage.
On pourrait presque définir le délaissé comme une surface urbaine qui tend à redevenir un biotope (page 208.) « Ce
suspens même dans lequel on le découvre, le délaissé l'occupe en vérité avec
des graines et des croissances, des improvisations, exactement comme s'il y
avait sous la ville et avec elle, tenue par elle en retrait, toute une dormance
prête à s'éveiller à la moindre faute d'attention. »
→ Et ce constat souvent fait d’une possible, latente sédition botanique comme dans le livre de Pierre Senges, Ruines-de-Rome: « Lierre, ancolie,
barbe-de-bouc, ail musqué, cheveu-de-Vénus, renoncule en faux, herbe-au-bitume
sont, tout à la fois, le décor, les personnages principaux et les insidieux
narrateurs de Ruines-de-Rome, roman
d'une sédition botanique. »(source)
« C'est à peu près à toutes les échelles que s'insinue puis s'impose la
reprise végétale : la reconquête est très frappante, très rapide, et elle
advient partout y compris sur le bâti lui-même dès qu'on l'abandonne. »
(Bailly, 208)
→ Et même, sans bâti ! Dans tous les interstices qu’oublie la ville :
bas des murs, espaces entre les pavés ou les plaques d'asphalte, pieds de poteau,
cercle de terre autour des arbres. Partout ! petites pousses, tiges,
plantes miniatures, souvent photographiées et évoquées jadis avec Maryse Hache
(voir cette photo,
titrée « De la ténacité ») – (je viens de commander Sauvages de ma rue, guide des plantes
sauvages des villes de la région parisienne)
→ Je me souviens du projet de
recensement de toutes les zones blanches de la cartographie parisienne initiée
par Philippe Vasset
et du potentiel de rêverie de ce projet.
→ Mais je ne me souviens pas :
terrifiant parfois cette plongée dans des flotoirs
ou mails d’il y a deux ou trois ans ! L’ampleur de la destruction
mémorielle est terrible. N’étaient ces traces dans le flotoir, où tout cela qui a passionné, retenu, que l’on a aimé, qui
a été un temps fort de la vie, où tout cela s’en est-il allé ?
→ Curieux aussi de voir comme demeure toutefois une sorte de zone sensible dans
ce tissu apparemment complètement mité. Je n’aurais sans doute jamais repensé à
Philippe Vasset et à ces zones blanches dans la cartographie parisienne, si je
n’avais lu ces pages de J.C. Bailly.
→ une des fonctions de ce flotoir, en
cela un très modeste analogie avec le Temps
immobile de Claude Mauriac, récemment évoqué ? Développer, au sens
photographie du mot, ces zones sensibles, quand elles se présentent, lors de la
lecture ? Et constater leur étonnante récurrence, dont on n’a souvent
aucune conscience.
De l’imperfection (Bailly ou Peregalli)
« Quel que soit l'objet, sa perfection est un défaut » (212,
citation d’Urabe Kenkô par JC Bailly). Et Bailly de dire : « au sein de
l’objet urbain, tels seraient dès lors les délaissés, ou certains d'entre eux
tout au moins, et qu'il faudrait sélectionner : des gardiens de l'imperfection, des témoins de l'inachèvement. »
Ce qui renvoie au sous-titre de Peregalli ! : sur la beauté de l’imperfection.
Du souvenir, toujours
Et toujours le jeu des croisements puisque un peu plus loin Jean-Christophe
Bailly cite Shen Fu dont parle Judith Schlanger. Et je m'aperçois alors que
cette lecture si proche dans le temps est déjà en partie avalée dans la nuit.
Celle de l'oubli ou celle de la mémoire ou celle d'un procès intermédiaire que
demain peut-être les sciences neurologiques découvriront. Ce message presque
subliminal au moment du premier passage sur l'allusion de Bailly, un minuscule
temps d’arrêt dans le continuum de la lecture, puis l'amorce du processus de
récupération des données mentales en une courte exploration rétrospective des
lectures. L'arrêt sur la possibilité Schlanger puis le clair souvenir du
chapitre par elle consacré à deux auteurs chinois. Et si je continuais à tirer
sur le fil me viendrait davantage de matière.
Je quitte Bailly à l'orée du jardin pour aller retrouver la poussière, celle d'abord
de Peregalli, et surtout celle des routes de la prairie américaine de Robert
Pirsig.
Ruines encore, mais lassitude aussi (R.
Peregalli)
Et ce sont les ruines dont il va être question. Et que lis-je: il nous reste à trouver un chemin dans
l'interstice des choses faites par l'homme, une lézarde, une ruine (86).
Cela dit, je trouve ce livre très convenu et plat. On n’apprend pas
grand-chose, on ne retiendra pas grand-chose, sauf peut-être cela, important,
que la modification de l’éclairage, depuis l’arrivée de l’électricité, ne
laisse plus de zones d’ombre. Que tout est éclairé a giorno et de ce fait aplati, écrasé, indifférent.