ciel
petite grille fine de pluie et de gris sur toute la ville – il ne pleut pas vraiment mais micro-gouttes en suspension dans l’air – fraîcheur humide.
photo
[...] Retour par le Champ de Mars, nombreuses photos de reflets dans des flaques. Ces marches avec l’appareil de photo induisent un état intérieur particulier, à la fois de rêve et très réceptif, ouvrant sur une autre dimension que le mental, la réflexion, le ressassement du même. Cette quête crée aussi de nouveaux réflexes : chaque fois que je croise une flaque, je plonge dedans tête la première… et bascule dans un autre univers, inversé, image plus ou moins floue et étrange de la dite réalité (jamais fini de m’interroger et de plus en plus sur ce qu’on appelle réalité…).
Bergounioux, la voix de maintenant et le jugement
Nombreuses réflexions encore sur la réalisation du Bréviaire de littérature à l’usage des vivants (éditions Bréal, 2004) et cela cependant que je lis aussi son petit opus Aimer la grammaire). Il expédie (c’est lui qui le dit !) Hugo et note, en réfléchissant à la petite culpabilité que provoque cette attitude : « il me faut hausser la voix de maintenant, me rappeler le critère que j’ai retenu, c’est la puissance réfléchissante, donc éclairante, d’esprits emportés dans le mouvement de l’histoire dont ils ont tâché de déchiffrer les traits changeants, toujours déconcertants, quand ce fut le moment » (355)
→ premier élément à fixer profondément en tête : hausser la voix de maintenant et cela vaut, non seulement pour la question sempiternelle du jugement et des critères du jugement mais aussi bien au-delà, chaque fois au fond qu’une autre voix, qu’on peut rapidement dire celle du Surmoi, prétend dicter sa loi, détourner le filet fragile de la voix, un tout petit peu plus personnelle, d’aujourd’hui
→ mais si je relève ce passage, c’est bien aussi qu’il m’aide précisément dans la question, en effet d’autant plus reprise et ressassée qu’elle se pose concrètement chaque jour, question du jugement. Comment juger de l’importance d’une œuvre d’art ? La réponse ici donnée formule ce que j’ai essayé d’esquisser lorsque mon tout jeune correspondant allemand m’a interrogée et poussée dans mes retranchements conceptuels (infiniment fragiles, je m’en rends de mieux en mieux compte) sur la question de l’art contemporain. Il éprouve un rejet devant les formes les plus contemporaines de l’art et pose implicitement à ce sujet la question du jugement. Nous l’avons un peu abordée aussi pour la littérature et j’ai commencé à dessiner des sortes de cercles. M’est venue l’idée que je pourrais peut-être m’appuyer sur le classement dans une bibliothèque pour dresser devant lui ce qui me semble être des territoires très différents.
Merles
« L’obscurité est comme illuminée de chants d’oiseaux » (Bergounioux, 360)
Une fois encore, en une poignée de mots, un monde d’expérience, celui de l’aube, quand les merles se mettent à chanter à corps perdu, dans la rue encore silencieuse. L’importance démesurée de ce chant eu égard à l’écrasante dimension de l’environnement. Et en écho, la si touchante dédicace de Frank Venaille, dans son dernier livre C’est à dire, qui me parle de notre quartier commun, « ce quartier d’où les oiseaux, les merles surtout, ont disparu. ». Peut-être est-ce grâce aux arbres de la rue qu’ici encore, à 500 mètres, je les entends ?
Le statut du lecteur
Autre immense réflexion, quid du lecteur, son rôle, ses « droits », son statut, question que pose Bergounioux et dont j’ai commencé à discuter avec Jean-Pascal Dubost : « il faudra préciser en préambule, le statut du lecteur, suggérer que c’est de lui qu’il est question, dans l’ouvrage – De te fabula narratur*-, que le meilleur de lui-même, des processus historiques qui l’ont constitué, à son insu [on retrouve ici me semble-t-il la notion d’habitus évoquée il y a peu dans ce flotoir], c’est aux pages des bons livres qu’il peut en trouver l’explication, avec la possibilité, s’il le désire de s’affranchir, de se changer » (369)
→ donc double bénéfice de la lecture, se situer, se comprendre dans le flux du temps et de l’histoire, mais aussi, processus dynamique, se changer. Ce qui, si on lit bien, est au fond tout à fait sidérant. Mais correspond à l’expérience de toute une vie. Tout devoir ou presqu’aux livres (la radio très importante aussi, mais finalement essentiellement quand elle parle de livres, d’art, de musique). Ajouter la musique mais ses modes de faire sont très complexes et il me semble, beaucoup plus difficiles à élucider. Voilà aussi pourquoi il est si grave que tant et tant ne lisent pas ou plus. La lecture c’est la prise de conscience, quelque chose du monde, de son fonctionnement, quelque chose des autres êtres humains, que je ne savais pas ou n’avais pas compris ou perçu entre dans ma conscience, la trouble (comme une…flaque), et parfois la modifie, la dynamise (encore une fois, alors que le propos est constamment à la limite du dépressif et du désespoir, très étonnant effet stimulant et très concrètement, de ces notes de Carnets de Bergounioux : elles donnent envie de faire).
Bergounioux complète sa réflexion un peu plus loin par cette remarque admirable : « la figure idéale-typique du lecteur contemporain, soucieux de reconnaître sa profondeur présente et l’aube de sa liberté aux pages restées du grand passé » (372) – position exaltante même si très inconfortable de ce corps-esprit du lecteur, coincé dans le puits du temps, entre profondeur du passé et élan vers l’avenir. Puisage et élan, simul !
*[Horace, après avoir peint la folie de l'avare, qu'il compare à Tantale, s'interrompt pour dire à son interlocuteur supposé :
Quid rides ? mutato nomine, de te fabula narratur.
Tu ris ? change le nom, ce sera ton histoire.]
Bouillir de l’impatience qui…
« il serait tragique de bouillir encore de l’impatience qui m’a jeté, ma vie durant, vers le monde, ses énigmes, ses hôtes, ses trésors, ses réserves enfouies, ses replis, ses merveilles, ses secrets » (380)
Non, Pierre Bergounioux, pas tragique, nécessaire encore et encore et la preuve ce sont vos Carnets, vos livres, nombreux je crois, depuis le moment, juin 2003, où vous écrivez cela, au terme il est vrai d’une année terrifiante dans un collège défavorisé.
Vous ajoutez : « ce qui m’avait touché, meurtri, exalté, arraché à moi-même, pour le meilleur ou pour le pire, il me semble l’avoir saisi, approché, compris un peu, dépouillé de ses pouvoirs ».
Bergounioux, mémoire
« Les moments écoulés, quoiqu’on les ait vécus avec toute l’intensité dont on était capable et comme à la pointe de soi, deviennent, à la lumière des suivants, une approximation malheureuse dont le souvenir afflige. On n’est pas. On devient. On n’arrivera pas. On meurt en chemin »
→ Expérience très simple pour comprendre mieux cette note, choisir un fait marquant de notre aujourd’hui et un autre, cru marquant, d’hier ou d’avant-hier (jours, mois, ans) : on comprend immédiatement ce que Bergounioux veut dire. Le premier riche de tous ses détails et surtout vibrant de quelque chose encore, comme une corde de violoncelle (j’écris violoncelle en hommage à Mireille Gansel) qui a été touchée, le second, étoupe de poussière, étouffante, grise, donnant envie d’éternuer pour s’en débarrasser au plus vite !!!!
son heure, résolument
visage neuf, mimiques ancestrales à petit répertoire, souffrance, plaisir, dégoût, détente – horlogerie tous engrenages enclenchés depuis masse informe de l’origine – le devenir projeté et la prescience de l’inanité des images inventées, autre elle sera – mais vie, sang qui pulse en réseau minuscule, respirs saccadés mais inlassables, la petite horloge tourne et donne son heure résolument