09 mai 2008

Creuser un tunnel avec un trombone

 

 

Paul Gadenne

« Toutes les heures où l'on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les heures de panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n'y a rien à faire, où il faut nécessairement s'arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là peuvent être pour nous les plus fécondes ; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile. (extrait d’un texte de Paul Gadenne à lire ici) »

→ Je suis toujours frappée du conservatisme d’une part du lectorat de Poezibao, non pas que les extraits de Gadenne proposés hier grâce à Sophie Balso ne soient pas très beaux, non pas que son œuvre ne soit pas importante, mais les très rares retours que j’ai sur les quatre cents envois courriels quotidiens (et je ne parle pas des centaines de personnes qui ont connaissance du choix de l’anthologie permanente, chaque jour, par le net et tous ses fils !) portent toujours sur des valeurs sûres ou des morts établis ! Ainsi de ce très courtois correspondant qui m'écrit : "Enfin du bon, merci" !
Raison de plus pour continuer à oser donner à lire autre chose avec les risques d’erreurs de jugement inhérents à cette détermination. Je maintiens que Pennequin ou Edith Azam m’en disent autant sur l’état du monde mais aussi sur la langue que bien d’autres. La poésie-prose de Pennequin me dérange, oui, elle me donne du grain à retordre et du fil à moudre, ce n’est pas toujours agréable et confortable de lire Pennequin mais Pennequin, comme Pazzottu d’ailleurs, autre lecture toute fraîche, me dit, à moi, auteur de ce flotoir mais aussi maître d’œuvre de Poezibao, engagée dans une réflexion permanente sur la poésie, l’art, la littérature et la place du sujet, etc., des choses qui comptent.

 

Pennequin justement
qui déplore que le livre écrit par Mesrine ne soit pas bon, qui dit que le style de Mesrine  n’est manifestement pas passé dans son bouquin, qu’on ne sait pas, qu’on ne saura donc pas comment Mesrine pensait : "une tombe également pour Mesrine ce roman, c'est tellement mal écrit, tellement mal écrit avec de belles phrases" (20) Et je pense à ce DVD où Bill Evans parle du self-teaching et de sa longue quête de son propre style. C’est en soi qu’il faut chercher et tant pis si il est évident que le temps sera insuffisant pour aboutir à quoi que ce soit ! C’est en soi qu’il faut chercher sa propre manière, par l’écoute, la remise en jeu, l’écoute et encore l’écoute. Musique ou écriture, même chose. Faire, essayer, écouter, reprendre, refaire, corriger, écouter. Mâcher, ressasser, par tri extraire l’infime qui est soi de l’immense masse qui est l’autrui. Il faudrait sans doute ne plus lire, ne plus écouter, ne plus ingurgiter jusqu’à l’overdose mais écrire sans but et à perte de vue, complètement off et jouer idem. Chercher, chercher soi seul, expérimenter, éprouver, recommencer. Réduire l’infinie distance entre ce qui est vaguement entrevu au loin, comme possible (qui serait ou que l’on pourrait atteindre) et ce qu’on est capable de faire. Éclaircir l’idée et commencer à saper la distance, même si les chances sont aussi réduites que celles du taulard qui creuse un tunnel d’évasion avec un trombone.

 

 

08 mai 2008

Ceci n'est pas une critique de Pennequin

 

 

Contraintes (ceci n’est pas une critique de Pennequin)
Ce soir je vais peut-être pas écrire parce que j’ai pas envie d’écrire, même s’il y a la contrainte, d’ailleurs la contrainte hier je l’ai contrainte à se taire et du coup je me suis tue aussi, pas de contrainte alors juste qu’hier j’en écrivais de la contrainte à faire la maligne la contrainte c’est fait pour qui la contrainte pour les cons tu dis pour les cons la contrainte alors pourquoi tu la suis qui donne la contrainte c’est toi non alors ce soir tu te dis non la contrainte quand même la barbe et puis si t’écris t’es sûre que tu vas écrire comme pennequin parce que de pennequin tu sors juste, juste il cause pennequin ça te frappe un coup là un coup ci, un coup ça, ring & ring à la tête et au ventre ça cogne ça pète ça crache c’est tout pennequin y en a qu’aiment pas pennequin tarkos prigent frontier manon pas de la poésie ils disent ce soir y en a un sur le journal qui dit que l’art contemporain c’étaient des trucs comme son gosse y peut en faire alors là pennequin et les prikos et les targent fastoche, je peux faire pareil et c’est peut-être ce que tu essaies de faire. Ben non justement pas si fastoche et ce que tu fais toi avec ta contrainte à la con c’est cacatoès, oui caca comme le toes tu répètes perroquet t’as le phrasé pennequin dans l’oreille bon c’est vrai t’es musicienne alors comme tu veux obéir à ta contrainte tu prends ton carnetcrayon et tu pennequines, t’as pris le pen et t’enquiquines tout le monde. Alors la contrainte, tais-toi !

 

 

06 mai 2008

Cet étrange inframonde

 

 

La contrainte
Pensais ce matin à la contrainte. Pensais que la contrainte implique transgression de la contrainte et subterfuges et je pense que ce ne sont ni Perec ni Roubaud qui me contrediront ! Pensais à la contrainte (une de plus !) que je me suis donnée ici, mettre en ligne quelques notes chaque jour. Pensais à mon très mauvais subterfuge de piocher dans la masse du flotoir écrit quasi au jour le jour depuis 2000, environ 2500 pages de notes, réflexions, bouts de textes, etc.

 

Buisson [ceci n'est pas de la récupération !]
Dans Jean-Christophe Bailly (Le propre du langage, Le Seuil, 1997, sous l’entrée « buisson »), une très belle idée que je n’avais pas eue. Pas eue ! ? Je veux dire par là qu’il me semble souvent trouver dans les livres ce que je cherche, autrement dit des idées que je reconnais, des idées, des pensées, des sensations que j’ai formées, éprouvées, mais qui sont restées dans les limbes du non-dit, que je n’ai pas su extraire de cet étrange inframonde plus ou moins grouillant, obscur, très enchevêtré (un monde selon l’image que je me fais de nos réseaux neuronaux et la comparaison n’est pas si mauvaise car dans cet univers neuronal comptent au moins autant si ce n’est infiniment plus que les noyaux, je veux dire les cellules nerveuses, les connexions, cette façon inouïe dont les tentacules des poulpes-neurones s’en vont tâter celles des voisins, celles de l’éloigné aussi et parfois s’y accrocher, solidement ou éphémèrement). Et puis il y a les idées dont je n’ai jamais eu la moindre idée (resterait aussi à savoir dans les idées que je prétends avoir déjà eues, celles qui me sont propres, sans doute un lot infime, et celles qui sont le substrat de lectures et échanges antérieurs !). Alors celle de Jean-Christophe Bailly, curieusement je ne l’ai jamais pensée et pourtant elle est féconde et pourtant elle va chercher du côté du travail de Patrick Beurard-Valdoye par la conjonction qu’elle opère entre lexique et topographie.

« Autour des activités des hommes, autour de la techné, se sont formés par buissonnement, les mots. Le besoin de désigner s’est développé par le travail, le long des choses vues et manipulées, en les différenciant. Un vent a porté le pollen d’un mot vers une chose innommée, de cette chose innommée vers son nom. Ce vent a sans doute été d’une lenteur exemplaire, progressive, et c’est toujours lui qui souffle quand nous cherchons un mot. Les mots en effet, fidèles en quelque sorte à leur origine, ne sont pas déposés en nous dans un ordre quelconque ou selon une seule ligne (comme un unique et immense paradigme qui serait aussi un totem), mais comme des buissons, des essaims, des nuages, formant des communautés aléatoires, mouvantes, où toujours quelqu’un manque à l’appel.  [...] L’école du langage – la façon dont, enfants, nous apprenons les mots puis la possibilité de les relier entre eux par des phrases - est naturellement, structurellement une école buissonnière. » (p. 32)

→ question donc, comment se distribuent en nous les mots, sont-ils localisés, précisément, sont-ils logés au sein de constellations (et dans ce cas quels sont les principes d’appariement ?) ou disséminés un peu partout, au hasard, comme certaines données vont s'inscrire sur le disque dur d’un ordinateur (ce à quoi remédie la défragmentation ! mot terrible). Les drogues (Michaux ?) induisent-elles des courts circuits, rapprochant des constellations éloignées. Et la poésie ? Valéry a-t-il étudié dans ses Cahiers ce processus de la recherche d’un mot, ce qui se passe en nous quand nous sommes sur la piste du vocable dont nous avons besoin ;  et pourquoi donc  est-ce celui-là qui sort du chapeau ?  Et quelles cartes-mémoires, quelles empreintes, quelle topographie pour tout ce monde du lexique (et parallèlement, quelle mise en relation avec les principes, autrement dit le système syntaxique). Est-ce un hasard si l’entrée suivante, dans le livre de Jean-Christophe Bailly, sous-titré au demeurant "Voyage au pays des noms communs" est « Carte » ?

 

 

05 mai 2008

Ce voile s'amincit, parfois se déchire

 

 

florence Pazzottu
J’ai terminé hier soir son livre La Tête de l’homme et vais tenter d’en faire une note de lecture pour Poezibao. J’aime son approche du réel et sa tentative de faire une « percée » dans ce réel à l’aide de l’écriture et singulièrement d’une forme poetico-narrative très particulière et intéressante.

 

D’un autre 5 mai, Michaux, Jaccottet et Bonnefoy....
D’un autre 5 mai, celui de l’an 2000, début du flotoir et contredisant mon idée que je n’ai commencé à lire vraiment de la poésie qu’en 2001 !

Parcourant, paresseusement, sans entrain, voire même avec un peu de distance moqueuse, dont je m'explique l'origine assez facilement, de vieux carnets, je n'en retiens presque plus rien. Sauf quelques merveilles cachées là (mais aussi au demeurant dans ma bibliothèque que je devrais entendre bruire de toutes ces voix amies. Donc, relevé deux merveilles de…. Michaux et ….. Jaccottet. Les invariants ne sont pas seulement thématiques !

Michaux, musique
« Comme l'eau avance dans le lit d'un fleuve, pareillement la musique avançait dans le lit de mon être, entretenant, entraînant ampleur et aspiration à l'ampleur » (in Le jardin exalté.)
Michaux écoute un disque sous l'effet d'une drogue et cette expérience amplifie extraordinairement ses sensations, mais mon idée est que peut-être, la drogue ne fait que mettre au carré ou au cube quelque chose qui est déjà là. C'est cela que nous fait la musique, à nous qui l'aimons et l'entendons vraiment ; c'est, entre autres choses, cela qu'elle nous dit, mais que nous ne savons ou ne pouvons plus re-connaître, à cause de multiples filtres, dont, il faut bien l'admettre, beaucoup sont de nature culturelle, intellectuelle. Mais au fond de la sensation musicale, il y a quelque chose de cet ordre-là, quelque chose qui s'adresse ontologiquement à nous.
Jaccottet, poésie
A mettre sans doute en résonance avec cette autre phrase :
« Il y a dans la poésie des ouvertures ou des entre-bâillements sur un espace autre qui ne serait pas un autre monde mais notre monde compris autrement ». (Philippe Jaccottet in le Monde des Livres du 15 juillet 1994.) P. Jaccottet qui dit aussi : « ce qui rejoint la méditation de Musil sur ce qu'il appelle l'autre état "der andere Zustand" qu'il rapproche plutôt de l'état mystique mais qui est aussi un état poétique, un état dans lequel notre perception du monde est modifiée. »
C'est même hallucinant de voir comment ces deux extraits de lecture, jetés (à quelques jours de distance ?) dans un petit carnet, se répondent !
Et du coup, je suis repartie en arrière dans ce petit carnet qui me rendait triste pour y repêcher cette phrase notée aussi dans le Monde des Livres, de Yves Bonnefoy cette fois et qui elle aussi, est comme un écho des mots de Michaux et de Jaccottet.
Bonnefoy, poesie
« La langue conceptuelle, celle que ne tempère plus l'observation des grands évènements symboliques de la nature et de l'existence est ainsi un facteur d'aliénation.
Mais quand on écoute le son du mot, ce son qui est l'autre moitié mais toujours étouffée, du signe, quand on lui donne le droit de laisser vibrer ses rythmes, vibrer ses assonances, se déclarer et s'approfondir sa musique, voici qu'on se trouve engagé dans une écriture au fait de cet autre rapport des mots entre eux. Leur articulation conceptuelle est affaiblie, avec l'idée qu'elle imposait de la réalité et de l'existence.
« Ce voile s'amincit, parfois se déchire, la présence de l'Un du monde y transparaît, comme un bien, c'est ce que je nomme la poésie. Cette poésie ne dit rien à proprement parler : elle montre. Elle ne montre pas même, elle permet de voir, à charge pour le lecteur de tenir ce pas gagné.t donc une expérience du monde et non pas une production simplement verbale pour une autre sorte, encore, de consommation. » (Entretien avec Patrick Kechichian, Le Monde, 7 juin 1994)
→ Et revoici les échos (cela dit n'est-ce pas le propre de l'écho de rebondir ?), revoilà, un peu plus loin toujours dans le même vieux carnet de 1994, Jaccottet : « l'attachement à soi augmente l'opacité de la vie. Un moment de vrai oubli et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu'on voit la clarté jusqu'au fond aussi loin que la vue porte »
Un peu comme une eau trouble qui soudain s'éclaircit, peut-être nettoyée par le passage d'un courant profond ?

 

 

03 mai 2008

Tempo et tact

 

 

Tact et tempo
Dans De la lecture, S. Plümper-Hüttenbrink relève le propos de Wittgenstein disant que toute lecture est une question de tempo et de tact.
Il me semble avoir déjà abordé la question du tempo, a contrario au demeurant de ce que dit ensuite Wittgenstein, qui préconise une lecture lente. La plupart du temps, mais pas toujours, j’opte pour une lecture rapide et cela quelle que soit la qualité du texte. Une lecture flottante, où je ne m’arrête pas aux détails, à ce qui fait signe trop manifestement dans le texte, où je me laisse prendre par l’aura du texte, sa direction, son inconscient en quelque sorte (bien sûr l’analogie ici faite avec l’écoute analytique n’est pas un hasard !). Je laisse monter mes propres impressions en regard de ces mots, je me laisse imprégner par eux, je les laisse entrer dans mon for intérieur pour aller y chercher ce qui peut, avec eux, entrer en résonance. Ou au contraire, je l’accepte aussi bien sûr, heurter, bousculer, déranger.
Le lire lent est beaucoup plus rare et il est en général signe d’une extrême gravité, le lire lent a à voir avec la question du temps, le lire lent, peut-être, a pour fonction de forer, de se donner le temps cette fois de sonder, beaucoup plus finement, ce qui est sous le texte. Non pas globalement mais pas à pas.
Le cas du Boitier de mélancolie est particulier car il s’agit, je tente l’expression, d’un livre d’images. Images toutes très fortes, choisies une à une par quelqu’un qui sait de quoi il parle, Denis Roche, images entrant aussi selon moi en conflit de page en page par les charges qu’elles portent, de telle sorte qu’il est difficile de tourner ces pages rapidement. Chaque double page, avec son texte et sa photo, requérant un temps d’accoutumance, d’acclimatation. Il y a rupture de tourne en tourne, il faut se laisser le temps d’entrer dans chaque configuration.
Et je sais que j’ai lu aussi lentement le livre de Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre. En raison de sa gravité sans doute, parce qu’il parle de photographies aussi.
Le tempo lento vient aussi dans les secondes, troisièmes lectures. Je lis maintenant lentement Patrick Beurard-Valdoye, alors que ma première lecture du Narré des îles Schwitters fut plutôt rapide et cursive. Je lis lentement Jean-Pascal Dubost, je lis lentement Auxeméry, d’autant que mes entretiens avec eux ont encore amplifié l’effet que me font leurs écrits. Chaque livre s’est chargé de tous ces échanges, des questions et des réponses qui furent apportées et aussi de devenir, celui de ma lecture et de nos échanges.
Il me semble que tact est plus difficile à appréhender, encore qu’il y ait une étroite parenté entre tempo et tact. Dans un premier temps, lisant ce mot, tact, j’ai pensé à ce geste instinctif, devant la photo de William Klein, de toucher l’image, d’y tracer les lignes de fuite et les diagonales. Mais cela va au-delà, j’entends ici tact pas tant dans le sens de la « délicatesse », de l’attention, encore que l’on puisse fort bien manifester une attention et une tendresse envers un texte, que dans le sens du toucher. Se laisser toucher par le texte, y compris matériellement, le texte a une texture, j’y reviendrai à propos de La Tête de l’homme de Florence Pazzottu, le texte peut se toucher presque comme un aveugle touche une sculpture.... il y a tâton, dans l’obscurité du texte, je confronte mes yeux, mon corps, ma posture au livre, à ce qui émane, très matériellement des pages du livre et qui est affaire à la fois de typo, de maquette, de forme donc, y compris celle adoptée par le texte, prose, poésie, formes fixes, vers libres, versets, etc., mais aussi de sens, de contenu. Il y aurait tact en ce sens que je sonde le texte, quasi matériellement, je l’ausculte, j’écoute sous le papier les pulsations. Je le touche, il me touche.

 

 

02 mai 2008

L'éreintant travail de compréhension

 

 

l’éreintant travail de compréhension
Cette note du flotoir, mai 2006, dont je ne change pas une ligne :

 

Dans un article de Jean-Claude Lebrun dans l'Humanité du 18 mai 2006, à propos de Carnet de notes1 de Pierre Bergounioux.
Il s’agissait moins pour lui de banalement laisser trace que de donner une tangibilité à l’éreintant travail d’éclaircissement et de compréhension du monde qui, à l’âge de dix-sept ans, lui était définitivement apparu comme la seule tâche humaine qui vaille.
J'aime cette idée, elle me semble proche d'une certaine manière de ce que je fais avec le flotoir, même si cela parfois me paraît vain. J'aime aussi lire dans le même article : il l’a appris parmi d’autres choses en lisant une masse hallucinante de livres. Pierre Bergounioux figure en effet une manière d’exception encyclopédique dans le paysage littéraire. On éprouve une admiration mélangée d’effroi devant une telle surhumaine capacité à ingérer la connaissance par tous ses bouts possibles. Comme une course effrénée pour ne pas perdre une miette de présence consciente au monde. De la même façon qu’il se jette à corps perdu dans le façonnage du métal et du bois, dans une continue quête de forme qui participe du même motif. Mais il lui faut à chaque fois s’interrompre pour les besognes domestiques, les travaux de réparation et de construction, l’éducation qu’il faut donner pied à pied aux deux fils, mélange d’impatience excédée et de plaisir du partage.
Que cela te donne du courage pour continuer ton flotoir, quels que soient ses travers et ses traverses, ses torts et ses raisons. Comme il vient, sans trop savoir. Un fil que tu suis, un fil d'Ariane, dans ce travail d'élucidation, cette tentative de compréhension et d'un minimum d'appréhension de la réalité ou de ce que tu crois être la réalité qui t'entoure, le reflet de ce qui se passe dans une conscience parmi d'autres en ce début de troisième millénaire
1Il s’agissait du Tome 1.

 

Le héros, le sujet
Terminé hier la première lecture du livre d’Hélène Sanguinetti, Le Héros. Et me trouve confrontée à une grande perplexité et à une difficulté : comment en écrire de ce livre, comment en rendre compte, par quel bout le prendre ? Et si c’était précisément par ce qui échappe, par ce qui se dérobe, par ce qui se diffracte à chaque instant, du sens, du point de vue ?
Et si c’était, en cette sorte de mimétisme que j’aime à mettre en œuvre quand je tente de faire un travail critique, suivre ces diffractions, ces réfractions à l’infini du sens, des sens (double sens) possibles....
Et cela tandis que se déroule le champ sonore d’une autre invite à la déstabilisation, temporelle, sensorielle, conceptuelle : les pièces en quart de ton de Ivan Wyschnegradsky.... : « nouveau monde sonore, quelque chose de nébuleux, avec des pauses circulaires, des zigzags d’instants frappés, des comètes sonores ».
Ne pourrais-je en dire autant du livre d’Hélène Sanguinetti, autre approche du sens, où les circulations entre les temporalités, les registres, les références se font en permanence, en présence de « zigzags d’instants frappés ».... ?

 

Un seul livre, celui que tu composes
et si pour toi, les livres ne formaient qu’un seul immense livre, celui qui se compose en ton for intérieur, de ces milliers de pages lues, comme strates empilées, comme couches sédimentaires, lente percolation vers ce fond qui serait un grand livre ouvert, recueillant ce qui a filtré de tes lectures depuis l’origine ?
Et tu penses à cette remarque de Jean-Christophe Bailly, dans Le Propre du langage, (Voyages au pays des noms communs, à l'entrée "Bibliothèques", sauf que toi tu ne dis pas bibliothèque, assemblée de livres multiples, tu dis livre unique). :
« Chaque livre est composé de lignes et se ferme sur elles comme une boîte. Dans l’empilement infini des boîtes à lignes, la bibliothèque écrit et suspend le rêve d’une ligne continue qui est comme un murmure : non le bruit des pages tournées par les lecteurs, assez semblable à celui du pas avançant sur un lit de feuilles, mais venant se poser sur lui comme une matière diffuse, la poudre ou le pollen de toutes les voix qui se sont tues et qui parlent » (p. 24)

 

 

01 mai 2008

La toute petite pesée de l'insistance

 

 

Suite à fuite
Il y aurait fuite en avant, épuisante mais nécessaire et fuite en profondeur. Fuite verticale basse et fuite horizontale. Connaître toujours plus (même si ce n’est jamais que rien ou quasi rien) ou connaître un peu mieux. Lire toujours plus de livres nouveaux, ou lire encore et encore quelques livres. Les deux, mon général !

 

Prise
Il y aurait prise, avec plus ou moins d’acuité. Je regarde cette photo de William Klein, choisie par Denis Roche dans le Boîtier de mélancolie. Elle me saute aux yeux. Très étrangement elle appelle ma main qui vient se promener sur le papier glacé, je trace les lignes (de fuite), celles des quatre regards, le vide central, le jeu des diagonales. J’analyse, dépiaute, précise mais j’ai la quasi certitude que j’ai tout perçu (de ce que j’ai perçu, car l’expérience me démontre qu’il y a des choses – souvent évidentes – que je ne vois pas), que j’ai tout perçu d’emblée, que c’est dans l’emblée que ça a sauté à mes yeux.
Il en va de même pour un texte. Je crois plus à la première prise de vue, de lu, qu’au décorticage analytique qui n’est pas ma manière. Je viens de lire dans Kminchmint, la nouvelle revue de Ivar Ch’Vavar (dont j’apprends malheureusement qu’elle ne continuera pas à paraître sur papier, dont j’espère qu’elle va survivre sur le net, il faudra s’habituer à lire toujours plus de choses en toile !) une étude (et non pas une analyse) sur « Larme » de Rimbaud. J’ai lu très vite le poème et je m’aperçois lisant Ch’Vavar en déplier les complexités que de ce qu’il dit, j’ai presque tout perçu, lu, vu, su ; nu. Il l’habille de ses mots qui font sonner mes impressions.

 

L’entrée dans le texte
Étrangeté de l’entrée dans le texte, dans la musique, dans le tableau, la photo.
Parfois illico.
Parfois à retardement, lentement.
Sans attrait, sans entrain originels.
La toute petite pesée de l’insistance.
Frayer un désir.
Et soudain, ça mord, c’est parti.
Prise, dans le sillage
à barboter dans le clapot.
Parfois, pas de prise
ni surprise, ni éprise
surface glacée, factice
insensible au toc toc de la lecture
[claquer presto la porte
sans vergogne].
Quelque chose de matériel
dans le premier regard porté
une sensation, d’emblée :
non, nul, non advenu ;
tiens, si ?, désir
ou
oui, évidence, adhérence, silence.

 

 

30 avril 2008

La ressemblance par contact

 

 

Didi Huberman et l’empreinte
Hier rapatriant dans mon ordinateur le podcast de l’émission « Surpris par la nuit », je tombe en arrêt devant le titre du livre de Georges Didi-Huberman, sujet de l'émission : La Ressemblance par contact : archéologie, anachronisme et modernité de l'empreinte
Je serai un peu déçue par cet entretien, dont le ton m’a semblé convenu. Dieu sait pourtant que les sujets abordés par Didi-Huberman ont quelque chose de fascinant : l’image, le temps, l’anachronisme autour notamment de Walter Benjamin, Aby Warburg et Carl Einstein. A retenir l’expérience fondatrice pour l’enfant qu’il fut d’une sorte de tension extrême entre beauté et horreur : il était souvent présent dans l’atelier de son père, peintre dans la lignée d’un Max Ernst ou d’un Bellmer mais cet atelier abritait aussi une bibliothèque au contenu terrible : des livres sur la Shoah (et il faut ici se souvenir que Didi-Huberman a écrit un livre sur les photos des camps, la représentation de l’horreur), Images malgré tout. Toute une archéologie du désir de la recherche future.
A ce sujet, il développe l’idée qu’il y a deux sortes de chercheurs, ceux qui explorent tout d’un champ limité et les autres, auxquels il se rattache, explorant plutôt par chemins transversaux ou de traverse. Travail dans lequel l’association joue un grand rôle. Quant à sa méthode, elle rappelle celle de Barthes (et l’extraordinaire mur de fiches dans l’exposition de Beaubourg de 2003) : fiches, fiches et fiches, des milliers par sujet, sans idée préconçue puis soudain se fait une sorte de cristallisation, il étale les fiches, les associe alors qu’elles ne faisaient au préalable l’objet d’aucun classement, construit des tas, puis des paquets de paquets et au terme des ces manœuvres, le livre est composé !

 

Fiches !
[Notes autour de l’exposition Barthes du Centre Pompidou]

[...] de l'extraordinaire matériel de fabrication de l'œuvre : les manuscrits bien sûr qu'il est toujours si émouvant d'examiner, dans le désir où on se trouve de saisir quelque chose de la création en train de se faire mais aussi les carnets si beaux (comme le sont si souvent les carnets d'écrivains ou de peintres), avec un système de notations brèves d'une intelligence suprême dans son aptitude à saisir le maximum du monde avec le minimum de moyens ; quelques lettres et puis les fiches, le monde des fiches de Barthes, un univers en soi, riche de dizaines de milliers d'exemplaires, tous de même format. Bien décrit par Philippe Dagen dans un compte rendu de l'exposition paru dans le journal Le Monde (27.11.2002) : "le dernier mur, celui contre lequel pas et yeux butent [et qui] est couvert d'une installation surprenante : des centaines de fiches manuscrites, prises dans les boîtes où Roland Barthes les classait dans l'ordre alphabétique. Elles étaient sa mémoire, la suite de ses pensées, les éléments de ses livres futurs et d'une chronique personnelle émiettée". Ajoutons qu'elles sont, ces fiches, porteuses de l'écriture magnifique de Barthes, une écriture dont on note l'étonnante stabilité dans le temps, une écriture à l'image de la voix, posée, profonde, présente, une écriture qui semble sortir de la page dans sa lisibilité sans banalité. (Flotoir, mars 2003)

 

Du Jardin au Boîtier
Plongée – en apnée presque – dans Kchmintmint, la dernière revue en date d’Ivar Ch’Vavar. Et retrouvailles avec la curieuse exaltation provoquée par la récente anthologie de la revue antérieure, Le Jardin Ouvrier. Que je pourrais résumer en disant la force générale du très singulier, qu’il s’agisse de formes ou de langues. Comme si soudain je comprenais le titre de la revue Le Jardin Ouvrier : ce modeste au cordeau qui pousse là a saveur générale, parle à tous et parle de tout. Et plonge loin, profond ses racines (parcelles si petites que le sous-sol est commun). Le picard jamais entendu et pourtant familier. Un art collectif individuel !
Et puis je retourne au Boîtier de mélancolie. Et me sens malmenée par les sauts émotifs et conceptuels que me font faire les photos. Chaque univers cette fois tellement singulier et inassimilable aux autres. Au point que c’est presque une par une et en cent jours qu’il faudrait lire ces photos et les textes, parfois limpides, parfois énigmatiques de Denis Roche.

 

Ligne de fuite
Écrire, écrire une ligne, écrire une ligne de fuite, écrire une ligne de fuite vers, écrire une ligne de fuite vers le fond, en fuite toujours, non rebours, écrire une ligne de fuite en fuite devant les mots, pointe extrême fusant à l’avant des mots, coupé des mots ouvrant la nuit en avant, fonçant droit vers le point inaccessible, en fuite éperdue vers le trou, la béance, l’appel irrésistible, ligne de fuite, tâche aveugle, trou noir, vide à jamais.

 

 

29 avril 2008

Passion élective : lectrice

 

 

Gombrowicz et Sanguineti
J’ai été très frappée par un remarquable essai d’Edoardo Sanguineti, essai dont on doit la traduction à Henri Deluy et qui est publié dans le dernier numéro d’Action Poétique (n° 191-192, p. 126). E. Sanguineti interroge la relation à la poésie de W. Gombrowicz, intitulant son texte « Poésie et vérité », sous-titre, « Sur Contre les poètes, de W. Gombrowicz ».
Avec, presqu’en exergue, cette remarque de Gombrowicz : « Je me présente du côté candidat-artiste, je suis celui qui désire seulement être mûr – dans l’incessant, acharné conflit avec tout ce qui freine mon développement ».
Ses propos très polémiques contre les poètes reposeraient surtout sur une volonté farouche de lutter contre la sacralisation de la poésie et « contre toutes les religions de la parole », avec cette idée que, même si le mythe de la poésie pure a été mortellement blessé par la guerre, « la théologie poétique est tenace ». Il faut donc s’élever contre la « sacralité frauduleuse du lyrisme auratique ». Il y a chez Gombrowicz, selon E. Sanguineti, un « dégoût moral » qui lui fait repousser « toute tentative de refoulement esthétique du douloureux et du laid, du trouble et du vulgaire, du désagréable et de l’ambigu, du grotesque et de l’obscène ». Il s’agit d’ouvrir « au refoulé, au réprimé, au censuré ». « Si s’exprimer a un sens, c’est parce qu’on peut, on doit tenter d’exprimer, non l’inexprimable du beau, mais l’inexprimé du vrai, en soustrayant le laid des contrôles pudiques et édifiants de toute police artistique. Et la vérité repose dans la pulsion anarchique qui déchire les voiles de chaque souffrance que la société occulte »
Edoardo Sanguineti de conclure ces trois pages si fécondes, si importantes ainsi : « Si les œuvres des grands ont de la grandeur, simplement si elles ont un sens, c’est parce qu’elles témoignent, si jamais elles arrivent à témoigner, de la douleur irrémédiable des hommes. Ce n’est pas un problème d’esthétique mais d’éthique ».
→ Texte qui me semble d’un grand secours dans ce dilemme vécu quotidiennement dans la composition de Poezibao : la question du jugement. Sur quoi fonder le jugement, si je cherche à aller au-delà de la simple intuition ? Une des pistes de réflexion étant : d’où vient le texte, de quelles profondeurs ? Est-il le fruit d’un mimétisme, même subtil ou est-il l’expression d’une vérité essentielle ?

 

De Sanguineti à Sanguinetti
Je reviens au livre d’Hélène Sanguinetti, Le Héros, que j’ai laissé reposer quelques jours. Ce texte dégage une extrême étrangeté, très prenante. Le sens se perd sans cesse comme un filet d’eau dans le sable (la page a ses espaces désertiques, les mots sont assemblés comme de petits ergs), on le poursuit sans fin, on tente de le construire, il échappe, se reforme, on détecte une suite d’allusions, on croit avoir édifié un petit quelque chose et cela se perd à nouveau et pourtant l’attention est totalement captée. Et la jouissance de lecture intense.
Et je pense à la passe à poissons de Gambsheim sur le Rhin, ces milliers de litres d’eau jaune, trouble, où virevolte, tourneboulé, un poisson, de loin en loin. Dont on attend le passage, derrière la vitre. Qui regarde qui ? Qui attend que l’autre meure, s’éteigne ? L’espèce en voie de disparition, laquelle des deux ?

 

La femme de sable
et de lire tout doucement tu
taire-toi sable en bouche
mots aréneux fourmis
suis filigranes
enfonces éboules
en fond de puits
elle n’attend plus
immense paroi sans prises
découpe là-haut
rétrécie, noire, brillante
une étoile parfois
dans l’objectif
couchée sur le dos elle rêve
sable, sable et sable
épanchement sans fin
temps sans suspens
mort jamais encore
                               (archéologie d’une lecture enfouie)

 

ma passion elective : lectrice
« Comme si lire était désormais aussi ouïr, ausculter » (S. Plümper-Hüttenbrink, De la lecture, La main courante, 2006, p. 17).
→ L’autre chantier, toujours en devenir, en exploration, fouilles et construction, à côté des thèmes photo, plus épisodique, ou mémoire, tellement récurrent, lire. Qu’est-ce que lire ? Comment lire, pourquoi lire ? Et se définir avant tout lectrice, seul « titre » acceptable à mes yeux. Poète est inadmissible, photographe indu, peintre plus encore. Lectrice oui, lectrice des livres, du monde, de l’être humain. J’aurais pu être lectrice de l’être humain davantage, tentée que je fus pendant tant d’années par la pratique psychanalytique. Mais j’ai trop approché le trouble de l’âme humaine pour mettre en œuvre le désir de sortir de ma passion élective, lectrice, au profit de la passion analytique. Même s’il m’arrive de lire en analyste... (il s’agit alors de mettre en œuvre une forme particulière d’écoute plutôt que de tenter une interprétation).
Le Flotoir est avant tout le journal d’une lectrice. Lecture étant entendu ici comme moyen de connaissance au sens le plus large : exploration, ouverture, confrontation à soi-même, mise en danger, lecture aventureuse, audacieuse, insatiable, plurielle, extraordinairement curieuse de tout. Lecture mimétique (mais il me reste à explorer le sens de cette étrange remarque de S. Plümper-Hüttenbrink à propos de W. Benjamin : «  par un don de mimétisme dont il a le secret, il lit ce qu’il trouve à se faire dire » (p. 16). Il me semble que dans cette phrase se cache ma pratique de lectrice, aussi bien la lectrice écrivant pour elle à partir de l’impulsion, de l’induction déclenchée par le texte lu que la lectrice critique qui tente de rendre compte de sa lecture. Pas uniquement sur un plan esthétique, mais peut-être aussi sur un plan éthique.

28 avril 2008

La réponse à la lumière

 

 

Bailly, surgissement
d’une écoute, en voiture, d’une récente émission de Du jour au lendemain, avec JC Bailly. Il parle de mécanismes de surgissement.
→ sans doute une des choses qui me requiert le plus. Le surgissement. Comment tel souvenir, telle idée, telle pensée surgissent. Là, maintenant. Sur quel lit d’associations (je pense à cette phrase terrible de Sanguineti/Gombrowicz lue ce matin « c’est que nous sommes étendus "sur une gigantesque montagne de cadavres" » (Action poétique, n° 191/192).
Tout ce monde enfoui, passé historique, passé personnel, ce gigantesque lit de cadavres, de peaux mortes sur lequel nous tentons de tenir debout....
Je pense aussi à cet « effet palimpseste » dont parle Siegfried Plümper-Hüttenbrink dans les premières pages de son De la lecture.
Oui sans doute une des choses qui me requiert le plus

 

La carte postale
Pour Bailly, elle est un copeau, il souligne son autonomie, son caractère manipulable. Il montre comment tout un livre, L’instant et son ombre, est né d’une image sur une carte postale, une image vue déjà dans des livres mais pas "prélevée" alors par sa conscience et qui soudain s’impose, sous sa forme carte postale, la fameuse Meule de foin de Talbot qui elle-même va susciter – effet de surgissement – la réminiscence des  « photos » d’Hiroshima....
D’une image, il dit qu’elle est toujours en connexion avec une multitude d’autres, qu’elle est d’autant plus forte qu’elle est connectée et connectable, même si ces connections sont différentes d’une personne à une autre. Selon lui, la connectabilité est l’essence même de l’image.
J’ai rapporté quelques cartes copeaux d’Allemagne, dont une très énigmatique. Est-ce une photo cette vue cadrée dans un ovale de l’église du cloître de Alpirsbach dont la légende précise Albuminabzug. Auteur, Paul Sinner, 1881 (après recherches : il s’agit sûrement d’un tirage photo à l’albumine).
Question subsidiaire : aurais-je été sensible à cette image avant d’avoir lu Jean-Christophe Bailly et Denis Roche ? (à verser au dossier sur la lecture comme moyen d’agrandir ses perceptions, donc de lutter contre l’étroitesse du monde intérieur d’origine).

 

La réponse à la lumière
Superbe formulation (de JC Bailly). A avoir en tête quand on prend n’importe quelle photo, quand on analyse n’importe quelle photo, anonyme, célèbre, faite par soi-même. Comment ce qui est là, dans cette image, répond-il à la lumière ?

 

Ombre et empreinte
La différence entre empreinte (la matière est marquée, touchée, gravée....) et l’ombre....
→ frontière abolie de façon exceptionnelle dans les photos d’Hiroshima, l’ombre de ce qui a été soufflé par l’exposition (étrange lapsus que cet exposition pour explosion !) s’étant imprimée dans le mur, cet antérieur aboli devenu ombre et empreinte à la fois. Ce que Bailly appelle le caractère spectral de la photo.

 

Tu fus colonne
Tu fus colonne, tendue, âpre
droite au vertige d’en-bas
tirée par tête et pieds axe noir
nuit entrant en nuits
ligne de fuite têtue obstinée
tige d’arc-
butant hors mort et suppôts

 

Le paradigme Blow-up
Le Boîtier de mélancolie de Denis Roche est d’autant plus fort qu’il ne joue pas sur cette idée de mélancolie, ni sur celle de nostalgie, si facile. Il est fort parce que trouble et troublant. Il va explorer les zones obscures de la photo mais de l’âme aussi et ce que la photo en révèle (ce serait le paradigme blow-up)

 

Lange logique
pas de lange logique
pour ce qui naît
glaireux, sanglant.

Bribes
Attention à porter à bribes de langage ; elles flottent, étranges, sur un flux conditionné par canaux et passes à poisson à s’ordonner dès son émission hors la source. Ne pas les transformer en radeaux de raison. Accueillir la méduse.

 

 

23 avril 2008

En tournure de Vélasquez

 

 

Michon, donc
dont m’est revenue, de façon très insistante, cette remarque sur l’écriture : « j’ai un baromètre intérieur qui me fait savoir si un texte que je suis en train d’écrire marche ou pas, s’il est dans le vrai ou s’il n’est que fabriqué – et ce baromètre, c’est quelque chose comme l’intériorisation de la peinture : quand ça marche, c’est quand dans la vie, dans la rue, tous les êtres m’apparaissent comme s’ils venaient de sortir de la main d’un peintre : tous me semblent d’une beauté ou d’une vérité bouleversante, ils m’émeuvent jusqu’aux larmes. [...] La peinture n’est pas pour moi, ou pas seulement, plaisir d’esthète, ni objet de savoir – mais inducteur de connaissance, vérité révélée [...] Je ne crois qu’aux auteurs qui me donnent à voir un peu du monde. » (Pierre Michon, Le Roi vient quand il veut, Albin Michel, 2007, p. 68)
→ Et relisant cette citation, je constate qu’il faut ajouter ce passage que j’avais exclu dans un premier temps : « Une fois, la première fois, au début de la rédaction des Vies minuscules [...] c’était un matin dans un bus, je n’avais pas couché chez moi et je rentrais pour écrire, je repassais en esprit des phrases que j’allais mettre noir sur blanc. Je relève la tête, il y avait une femme en face de moi, ni belle ni laide, ni vieille ni jeune, et elle m’est apparue à l’instant avec violence comme un Vélasquez. [...] J’ai détourné la tête pour y échapper, et debout il y avait un autre Vélasquez avec un attaché-case, et derrière des petits Vélasquez avec des cartables, des princes superbes et des nabotes [...] ».
→ Dans un premier temps j’avais en effet supprimé ce qui pourrait passer pour plus anecdotique avant de constater que c’est précisément l’histoire et non pas la théorisation née de l’histoire qui avait frappé ma mémoire, que ce dont je me souvenais avec précision  c’était tous ces êtres entrant dans le champ visuel de l’écirvain en tournure de Vélasquez. La mémoire seule ne se serait sans doute pas souvenue, précisément, de cette affaire d’inducteur, alors même que le mot inducteur est un mot auquel je recours extrêmement fréquemment et que j’ai déjà beaucoup réfléchi sur la question des inducteurs (notamment de la lecture comme inductrice d’écriture, le en lisant, écrivant)....
→ Et je rapproche cette histoire d’une anecdote (c’en est une pour le coup) qui a surgi dans ma mémoire lorsque j’ai lu ces mots de Michon. Un jour, sortant de mon premier cours d’aquarelle et prenant le métro (similitude de contexte avec Michon), je vois le tissu des banquettes ! Cet orange qui coule dans le bleu, pixel par pixel, point par point du tissage, car je suis encore imprégnée de cette magie de l’aquarelle, la fusion des couleurs et de l’eau, la fusion des couleurs entre elles – se souvenir des pages extraordinaires que Michaux a écrites à ce sujet : L'aquarelle, « son eau, son trop d'eau, son inondation d'eau qui va tromper, bousculer l'objet de mon attente (si j'en ai un), le noyer illico, m'éveiller enfin, [...] immerger tout le rigide » (Catalogue de l'exposition Michaux à la Fondation Maeght, p. 42). – Bousculer l’objet de l’attente, éveiller, immerger le rigide, je rapproche ces termes de Michaux de la question de Michon, est-ce que ce que je suis en train d’écrire est dans le vrai ou est-ce fabriqué ? Question cruciale de toute écriture.
Sans doute tout cela aussi plaidoyer pour l’éducation artistique ! Lire les livres, regarder photos et peintures, écouter la musique pour apprendre à « voir un peu du monde ». Parce que littérature, arts plastiques, musique sont « inducteur de connaissance, vérité révélée ».

 

De la grammaire
Une réflexion née de la lecture d’un petit texte d’Henri Deluy dans le dernier numéro d’Action poétique (n°191/192, p. 68). Il y présente des traductions de deux poètes néerlandais et leur traductrice, Anna Maria von Soesbergen. Dont il dit que c’est avec elle qu’il y a trente ans, il a fait ses premiers pas dans la traduction,  « l’autre façon d’écrire ». Il apprend au lecteur qu’Anna Maria vient de mourir. Et soudain un tout petit adjectif possessif, un seul, quatre lettres dans un article qui en compte environ mille, « nos », suivis de enfants. S’ouvre la mer rouge et l’on comprend que cette Anne Maria dont on ignorait l’existence (n’étant pas au fait de tous les couples – et dieu sait s’il y en a – des microcosmes de la poésie, fut sans doute la compagne, peut-être la femme de Henri Deluy et qu’ils eurent des enfants : « nos enfants ont retrouvé, dans ses papiers ».... et par la seule présence d’un mot minuscule, tout le contexte change, les mots se chargent d’une autre émotion, le propos s’oriente différemment.
(Ceci est une réflexion sur la poésie)

 

 

22 avril 2008

Le fil n'était pas rouge

 

 

Mise en abyme
« La photo est et sera toujours la mise en abyme par excellence. Elle est l’esprit qui regarde l’abîme, elle est un morceau de l’abîme tranché net, avec 4 angles droits terriblement coupants » (Denis Roche, Le Boîtier de mélancolie, p. 24)

 

Virginia ne peut avoir de mère
Dans ce Boîtier de mélancolie, admirable livre que tout étudiant en photographie (mais aussi tout photographe, amateur ou professionnel, qui cherche à comprendre un peu ce qu’il fait) devrait lire et relire en préambule à ses études, théoriques et pratiques, cette note sur Julia Margaret Cameron : elle réalisa « un admirable profil de la future mère de Virginia Woolf. » Et très étrangement je réalise que selon moi, Virginia Woolf n’a pas, n’a jamais eu de mère (au sens strict, biologique). Virginia ne peut être, contre toute logique, toute évidence (mais pas selon toute vérité pour l’inconscient) qu’une femme qui n’a pas eu de mère, qui n’a pas été engendrée (et cela n’a strictement rien à voir avec l’histoire christique).
→ Et par ailleurs dans l’expression « la future mère de », n’y a t-il pas, là aussi, comme un précipité d’une des énigmes de la photo. Nous qui voyons cette photo et savons que c’est la future mère (même si Virginia n’a pas de mère !), nous lisons cette photo comme « future » ce qu'elle n'était évidemment pas quand elle fut prise....

 

Forme & lumière
« La photographie est avant tout un problème de forme assujetti à un problème de lumière » (opus cité, p. 60)
→ tellement évident, tellement simple et tellement inapprochable dans la réalisation.

 

Une pensée enfuie
Elle me paraissait tellement accessible et nette, il y a une heure à peine que je ne l’ai pas notée. Elle est introuvable même si comme le saumon je tente de remonter le cours des pensées matinales en sens inverse, m’accrochant à quelques rochers et creux. Rien à faire !

 

Le fil n’est pas rouge
C'est Auxeméry, dûment interrogé sur Redding the line, ce titre pour moi énigmatique de la photo d’Adamson, qui me donne la clé : « le pêcheur pris en photo par Adamson est en train de préparer ou arranger sa ligne : je ne sais pas quel sens exact il faut donner à l'expression "redding the line"; ce n'est pas le verbe redden = "rougir" (au sens d'une personne qui devient coloré, sous le coup d'une émotion); là c'est la racine redd » [et un peu plus tard] : « c'est une terme d'origine écossaise, to redd : " mettre en ordre, ranger."... et c'est employé aux USA, pas en anglais d'Angleterre (mais même monsieur Webster ne le sait pas; c'est monsieur Harrap qui a la clé!).

 

Roubaud
Concernant les processus mémoriels évoqués hier, autour des photos des Becher, je me demande si Jacques Roubaud ne procède pas ainsi : appeler un souvenir x et ensuite laisser monter, comme dans un bain de révélateur, tout ce qui s’est accroché, dans la mémoire, à ce souvenir-là.
Alors, perchée sur un tabouret (pourquoi les livres préférés sont-ils par la vertu de l’ordre alphabétique, toujours les plus inaccessibles ? que ce soit chez soi, ou dans les bibliothèques ou dans les librairies et idem pour les disques, chez soi, en discothèque, chez le marchand de disques) alors, perchée sur un tabouret, j’ai procédé à un sondage express dans la séquence des sept tomes parus du Grand Incendie de Londres et j’ai trouvé cette tête de chapitre, qui n’a rien à voir avec l’objet présent de ma recherche - image-mémoire et image-souvenir chez Roubaud - mais avec tout mon projet du flotoir peut-être : « Tout souvenir écrit s’évanouit, il ne reste que sa trace devenue noire. » (N’en est-il pas de même pour la photo, toute photo prise abolit l’objet, le sujet photographiés, il n’en reste qu’une trace devenue noire ?).
→ et ce sondage express me révèle, si besoin était, l’ampleur inouïe de l’œuvre de Roubaud et je me désole que tant et tant le cantonnent à quelques pirouettes oulipiennes. Il y a du Proust dans cette entreprise du Grand Incendie, Roubaud dit quelque part qu’il écrit aussi un Traite de mémoire. Il travaille au plus près sur les traces mnésiques.... reconstituant son passé non pas en vue d’une autobiographie (il se défend souvent d’écrire une autobiographie) mais dans le cadre d’une réflexion sur la mémoire et en quoi la mémoire nous constitue (ou nous destitue) en tant qu’êtres humains.... C’est proprement fascinant et l’incursion me donne envie de repartir de la première page du premier tome !

 

Michon, bien sûr !
Et le plus curieux est que dans ce mouvement de monter sur un tabouret et d’aller chercher Roubaud, j’ai retrouvé la pensée enfuie ! En associant cette escalade tout simplement à une autre, également périlleuse, menée hier soir pour attraper un autre baron perché, Michon, Le roi vient quand il veut. Je voulais rechercher une note qui me hante depuis des jours et des jours et où Michon dit que quand l’écriture marche, il voit juste après les gens dans la rue comme des figures de Vélasquez. Mais là-dessus je reviendrai un peu plus tard.

 

 

21 avril 2008

Souffles, sons, silence seuls

 

 

Repli
L’idée de retrouver le livre, un livre, apaise comme certains (et jadis) l’idée du verre. Et la micrographie, signe d’une sorte de repli du soir comme une plante qui se rétracte quand monte l’obscurité. Réduire la voilure, fermer les écoutilles, s’abriter dans le carré : la marine à la rescousse pour signifier la plongée en régime sous.

 

 

Son(x) 33
La petite église suédoise. Vide ou presque. L’orgue qu’on accorde (j’ignorais qu’on accordât les orgues), gammes égrenées, notes légèrement décalées, oscillant autour de leur valeur juste. Voix modeste de la dame ecclésiale. Présentation de l’organiste, danoise.
Monte un bruit étrange, sourd, lointain & proche. L’orgue et sa soufflerie ? Mais il est allumé, il s’est déjà fait entendre. Une mécanique lente qui s’ébranle, dans les hauteurs. Un son encore très diffus me guide : cloches ! Avant le concert, on sonne la cloche (coutume me semble-t-il des églises protestantes). Et ce que j’ai entendu,  c’est le « pas de la cloche », la mise en branle qui sollicite la charpente, elle aussi à la peine. Elle craque et bruit d’enclencher le mouvement. Je songe à toutes ces charpentes de cathédrales ou d’églises, à ces nuits d’hiver si noires dans le lointain Moyen-âge, au tocsin et aux glas. Et comme les charpentes alors se mettaient à « travailler » dans l’accompagnement de tout un clocher, de tout un village, dans l’alerte ou le deuil.
Cloche éteinte, l’orgue et ses jeux. Scheidt & Buxtehude (ils semblent encore si proches de cette nuit des temps), Bach (il change la nature du temps historique, l’interrompt peut-être ?), puis Kellner (il fait songer à Mozart), Mendelssohn, (tellement maître et fou du choral) et Mauri Viitala, artiste contemporain, né en Finlande en 1948 (il fait songer à Messsiaen).

 

 

Squelette sonore
Vider du je – vidange – la maison d’os
D’os faire tuyaux vibraphones bâtons de pluie
raison ensevelie, anse à ressac
toute substance re-polarisée
captation d’ondes
octaves empilées en vide de membres
squelette & membranes charpentés de notes
souffles, sons, silences seuls, sonneries au cœur

 

 

Du nom lu (mémoires)
Comme l’autre jour, du nom de Jean-François Lyotard, ces deux noms, à l’orée du Boitier de mélancolie de Denis Roche : Ernd et Hilla Becher. Est-ce que ce sont ces deux photographes allemands qui photographient usines, pylônes, silos & châteaux d’eau ? Et dont le travail fit il y a quelque temps l’objet d’une exposition et d’un article, sans doute dans le supplément du Monde, le Monde2 ? Tout cela se révèle progressivement, monte du fond, lorsque les yeux balaient ces mots. Je ne les aurais sans doute pas retrouvés, seuls & seule. Mais soudain, je vois ces Becher comme des constructions métalliques ; Ce mot Becher, dont j’ignore s’il a un sens en allemand, est dans ma mémoire une construction, un emmêlement de poutrelles métalliques. Ma mécanique neuronale a, par compression, créé un curieux amalgame. Ce nom avec ces images, engrammées, liés ensemble, resurgissant liés ensemble dès que Ernd et Hilla Becher sous mes yeux, des mois après. Cela en dit long sur le processus associatif à l’œuvre dans la mémoire humaine (et si finement utilisé par la psychanalyse). N’est-ce pas aussi le principe qui régissait les arts de mémoire, jadis ? La mnémotechnie & sa proposition de ranger les souvenirs à mémoriser dans les différentes parties d’une construction, pour en faciliter la remémoration. Visualiser la niche dans le mur nord, pour retrouver ce poème ou le nom de cette fleur ?
N.B. : Becher en allemand signifie godet, gobelet. Et des godets industriels, il me semble qu’il y en a beaucoup dans l’œuvre des Becher !

 

 

Denis Roche|Photo
« La photographie est un jeu de fantômes »
→ Étonnant comme lisant Denis Roche, qui n’est pourtant pas réputé lyrique, la gorge se noue et l’émotion étreint !

 

 

Redding the line (mémoires)
Autre question autour de la mémoire : pourquoi regardant le portrait "Redding the line" de David Octavius Hill et Robert Adamson, 1845 (Le Boitier de mélancolie, p. 21), pensé immédiatement aux photographies – que j’avais complètement oubliées – de Gustave Roud, photos du jeune faucheur dont il était épris. Lie les deux photos, un même trouble. Trouble de l’un et l’autre photographe (et pour les mêmes raisons ?) ou trouble de qui regarde ces photos ?
Trouble renforcé par l’énigme du titre, dont Roche ne parle pas.

 

 

Du tempo de la lecture
Avec Basse continue de Jean-Christophe Bailly qui décidément m’ennuie, un désir de fuite en avant, lire comme une flèche pour arriver au bout. Avec Denis Roche et ce Boitier de mélancolie (mais ce fut aussi le cas avec Bailly et L’Instant et son ombre !), tempo moderato, désir d’aller tranquillement, de s’arrêter pour ne pas lire trop à cet instant, ne pas diluer, affadir le choc émotif de ces premières pages. Ces diptyques magnifiques, photos qui coupent le souffle d’évidence et de temps accumulé et textes, les laisser vibrer, sans les recouvrir immédiatement.

 

 

19 avril 2008

Courbure et correspondances

 

 

Courbure infinitésimale
Nous ne faisons que courber infinitésimalement l’espace-temps, microgramme sur la platitude à perte de vue. Indécelable, indétectable.

 

Hélène Sanguinetti, suite
Petits pans de prose, en curieuse disposition non encore élucidée, qui seraient exploration sous toutes ses facettes de l’idée, du concept, de la figure, du mythe, du héros ? Je ne sais pas. Et me dis, aller jusqu’au bout, d’autant que j’aime cette lecture, en lecture flottante.... sans chercher à comprendre dans ce premier temps. Laisser jouer la lumière du texte, car il y a une lumière, une sorte de vibration, sans chercher à la capturer et à la décomposer dans le prisme de l’analyse.

 

Lumière (62, peut-être)
Ce matin, dans le gris métallique d’une lumière orageuse, à l’horizon, sur les coteaux, enchâssé, le vert d’un bois, comme le cuivre verdi des toits de cathédrale. Vert cuivre dans gris plomb.

 

D’une balade à la bibliothèque

Recherches en écho avec les lectures récentes, Jean Christophe Bailly dont je trouve Tuiles détachées, Denis Roche dont j’emprunte Le Boitier de mélancolie (quel nom plus extraordinaire donner à l’appareil de photo !?), Bill Evans, Gerry Mulligan et Mingus en écho à mes discussions jazz avec Auxeméry, la poésie du XVIe siècle, en écho cette fois à ma correspondance avec Jean-Pascal Dubost.... toujours les correspondances, les échos, lectures et écoutes par constellations... Et Malcolm de Chazal, précisément, sur ce thème des correspondances :

« Toute la vie est dans les rites. C’est le jeu des correspondances
[...] Et tout le mouvement de la vie est en vue de correspondre
[...] Tout le rituel entre l’homme et la vie a été faussé, quand est venu Narcisse »
(Poèmes, apparadoxes, suivi de L’Univers magique, Œuvres XV, Léo Scheer, 2005.

Et enfin un  très joli petit livre de Jacques Lacarrière, Ce que je dois à Aimé Césaire, dont je me dis qu’il me servira peut-être à trouver une célébration un peu originale pour Poezibao ! À l’écart de toutes ces nécros rabâchées à longueur d’ondes et de colonnes

 

 

18 avril 2008

Le nu du nom

 

 

Fil d’alerte encore
Ce fil d’alerte jouant son plein rôle et sonnant alarme, j’ai fait une brève recherche. Et compris que chez certaines araignées, l’angle supérieur droit de la toile est vide à l’exception d’un fil unique, ce fameux fil d’alerte qui conduit directement au refuge de l’araignée, une sorte de tube à cette extrémité-là de la toile. Je suppose que toute tension, même infime, en un point de la construction arachnéenne est amplifiée par le jeu des soies puis transmise par ce fil inducteur, sirène ondulatoire qui avertit l’araignée de l’arrivée du dîner ou d’une menace sur le piège orbiculaire !
Il faudrait creuser la raison pour laquelle Jean-Christophe Bailly dit que « le fil d’alerte de l’homme c’est le langage : « nous autres, avec notre bave, avec notre salive noire /appelée à devenir voix et /voix vive dans l’air (p. 46). « Une mince pellicule, une apparence/sauvée in extremis par la voix/c’est cela peut-être que, de point en point/le même point errant, je le répète/je voudrais coudre ou tendre/ici maintenant en disciple de l’araignée » (p. 87).
Point errant et disciple de l’araignée, l’écriture, l’écrivain. Ecriture non pas en pattes de mouche mais d’araignée....

 

Lecture contradictoire
Étrange expérience avec ce livre, Basse Continue. Je me fraie, péniblement, un chemin dans plusieurs longues séquences (dont une à New York). M’ennuyant. Rien ne m’accroche (l’oreille, ni le cœur, ni la tête, ni le ventre concernés, l’un, l’autre, l’un et l’autre, celui-ci, parfois, miraculeusement, si rarement, tous, tout). Et puis soudain, sur l’expression éponyme, Basse Continue, la lecture s’emballe, démarre, l’intérêt se déclenche. Entrée dans un monde d’évocations de sons : « et maintenant écoute » (p. 78), injonction à laquelle on cède sur le champ (le chant ?)

 

Son nom de vie dans le monde quitté
Un peu plus loin dans Basse Continue (p. 83), ce poème, qui tourne autour de la mort, d’un enterrement : je regarde le nom de Jean-François Lyotard. Je regarde ce nom, à l’encre, sur le papier, imprimé, se détacher. Fixant ce nom (derrière lequel transparait la couverture d’un numéro de la revue L’Arc acheté il y a des années et des années). Pensant à la chair derrière ce nom. Pensant à ce nom donné un jour, ce prénom, ce patronyme, donnés au petit enfant qui allait devenir Jean-François Lyotard. Tout l’habillé de ces syllabes aujourd’hui (même si on ne parle plus beaucoup de lui), toute la laine qui a poussé sur le nu de ce nom. Et qu’il y eut (mesure-t-on assez la beauté déchirante du passé simple ?) un être de chair & d’os derrière les lettres de ce nom, et que cette chair & ces os se sont défaits, que les lettres, elles, sont restées assemblées ; resteront assemblées peut-être un peu plus qu’il n’est de coutume pour le tout venant que nous sommes. Regardant ce nom sur la page, que le poème me semble apposer au bord de la tombe ouverte et éprouvant l’étrangeté de ce nom, là, sur cette page. Étrange de toute cette concrétion. Car même si « la mort est précise /c’est là que le dé achève sa course », elle n’attaque pas de même tous les noms. De Gertrude Deschaussé ne reste qu’un nom vide, de Jean-Sébastien Bach, une basse continue. Le nom de Bach ne s’est pas vidé de toute substance, mais s’accroit substantiellement en permanence. Le nom de Gertrude s’est éteint de lui-même avec la disparition de la dernière personne susceptible de penser à elle. Le nom de Bach se propage de génération en génération et ne cesse de recevoir pensées, émotions, expériences. De Gertrude le nom énucléé, de Bach, le plein nom, le plain chant.

 

 

17 avril 2008

Fil d'alerte

 

 

les premières heures
de la matinée sont les heures pour soi. S’éloigner du rivage où tout appelle, êtres et choses. Dériver sur le flotoir.

 

Fil d’alerte
De la mémoire ! Hier, lisant Basse Continue de Jean-Christophe Bailly, je tombe sur un long passage dédié aux araignées et à leur « fil d’alerte ». Je sais bien sûr que j’ai déjà lu quelque chose mais la machine à trier et mettre en relation ne sort pas les bonnes boîtes. Je pense au livre de Bailly sur la photo, mais je suis quasiment certaine que ce n’est pas là que j’ai lu cette histoire d’araignée. Je ne résous pas seule le problème mais ce matin, explorant mes notes récentes, je comprends que j’ai été mise en relation pour la première fois avec cette idée qui m’a tant frappée (et qui me donne aujourd’hui envie d’explorer un peu cette question des araignées !) par le biais de la revue Inculte, dans laquelle Arno Bertina lisait Basse Continue et citait ce passage ! Et c’est un tout petit peu plus tard, que par un hasard apparent, Maryse Hache m’a invitée à lire L’instant et son ombre. On est bien dans le Lire par constellations.

 

Comme tout soudain
comme tout soudain se replie, se referme, pétales, volets, lumières éteintes une à une aux fenêtres, eaux taries, voix détimbrées, sol sec ou gelé, fruits pourris, jonchées de chagrins laissés pour compte.

 

Lui écrit de tout
Lui écrit de tout, fou, dans ses carnets. Toi, tu monnayes le peu, le rien, dans ton tien ; tu voudrais l’allant sans cesse. Coucher dans les sillons et laisser le sable couler. Roche métamorphique ré-avalée par la terre, « ces pierres usées, tachées, prêtes à retourner au sol d’où on les a extraites », graine, poussière, copeau de cendre. Le monde contenu entier en une infime pointe noire, dense, profonde • bille d’ébène. Nidifie l’espèce en voie d’extinction. La chaleur est mortelle, elle garde un peu d’eau en ses joues fraîches vouées à desquame. Carnet à desquames. Peaux de mues.

 

Lire croisés
Une certaine déception à la deuxième partie du livre de Philippe Jaccottet, Ce peu de bruits, le fil devient trop ténu, l’insignifiance affleure mais l’auteur le sait qui dit « comme si les derniers signes devaient venir du plus insignifiants » (p. 90), qui dit aussi « paroles mal maîtrisées, mal agencées, paroles répétitives pour accompagner encore le voyageur comme une ombre de ruisseau » (p. 101).
Un peu de mal aussi (n’était-ce donc pas la lectrice qui était moins réceptive ?) à entrer dans la poésie de Jean-Christophe Bailly, dont je me demande si je ne préfère pas en lui le penseur, capable de formules magnifiques nées de sa pratique poétique mais qui me semble, pour le peu que j’en ai lu à cette heure, susciter plus de réflexion et d’intérêt profond par l’essai que par le poème. Poème où je retrouve les mêmes thèmes que dans l’essai. Il faut aller sans doute plus avant dans cette construction en soixante temps alors que je n’en suis  qu’au dix huitième.... Ensuite retrouver Hélène Sanguinetti : mystère et séduction toujours entiers, de quoi parle-t-on ici, je ne le sais pas, n’ai peut-être pas à le savoir vraiment, il faudrait sans doute laisser la raison raisonnante, oublier le côté enquête qui me paraît inhérent à toute lecture de poésie (déformation professionnelle peut-être ?), pour se laisser aller à ce qui émane du texte, en une lecture flottante, non prédatrice, ouverte.

 

 

16 avril 2008

Mort serait le thème de la fugue

 

 

Passage
et blanche, et cerne, et lente, petite fille
flamme sans feu, d’eau bue
à jamais oubliée au fond du temps

 

Jaccottet, Ce peu de bruits
Je continue avec beaucoup d’émotion le livre, terrible à certains égards, de Philippe Jaccottet, que je rapproche, lui aussi, de Pas à pas, jusqu’au dernier de Louis-René des Forêts (dans ma petite warburgbibli, je pourrais ranger côte à côte, se tiendraient-ils compagnie, compagnies silencieuses, des Forêts, Stefan et ses commourants et Jaccottet et sans doute bien d’autres qui ne viennent pas à l’esprit pour l’heure). Paradoxe de ce livre, Ce peu de bruits qui explore la déréliction d’une fin de vie, la dépression, car il faut bien la nommer sans doute ainsi, la déploration de tous les deuils (le livre ouvre de façon saisissante par un obituaire, une liste, datée, chronologique, de dix décès d’amis proches entre le 21 mai 1999 et le 17 novembre 2001 – et y figurent, bien sûr, des Forêts et du Bouchet). Paradoxe car dans ce climat si sombre, presque ralenti, le lecteur est comme suspendu au texte de Jaccottet, happé par ses mots et tourne les pages comme s’il lisait un livre à suspens(e). Le suspens (non pas le suspense au sens de l’attente, peut-être la suspense, mise en marge de la loi commune, la mort) mais plutôt l’en-suspens, précisément, et cette toute petit part du et néanmoins, autre titre de Jaccottet. Devenu pour moi emblématique et que j’entends comme : oui la mort, le désespoir, la destruction universelle, et pourtant, et néanmoins, mais encore, un peu de sens à trouver dans le simple fait d’être là, d’attester de la littérature, de la musique, de l’homme encore un tout petit peu vivant, alors même qu’il s’enfonce dans une nuit sans retour.... ; « cette buée qui assure qu’on est encore vivant » (Ce peu de bruits, Gallimard, 2008, p. 23).
Et
« la dernière sonate pour piano de Schubert » : « Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l’aspiration du vide ; voilà ce qui mérite, définitivement, d’être aimé : la tendre colonne de feu qui vous conduit, même dans le désert qui semble n’avoir ni limites, ni fin ». (p.31)

 

En contrepoint
M.o.r.t serait le thème de la fugue. En contrepoint, dans les lires croisés, Jean-Christophe Bailly encore et sa Basse continue « car c’est comme ça que c’est venu / par des voix, des échos, des balises », (p. 28), trois termes que j’emploie constamment et qui, si je faisais une analyse statistique de mon lexique dans ce flotoir aux 2000 pages, feraient la course en tête ! Voix, échos, balises.... ; et puis Hélène Sanguinetti dont le livre Le Héros est arrivé hier avec une dédicace qui me touche infiniment (pour vous, gardienne – passeuse – vivante), livre qui pour l’instant fonctionne comme une énigme excitante mais où bruit et tremble un double sens (de lecture), articulé à la fois sur l’intelligence et l’émotion.

 

Correspondances
Et enfin, une courte mais très belle correspondance entre Vera Feyder et Georges Perros, avec un climat presque beckettien de deux qui se cherchent, se proposent sans cesse de se retrouver « j’irai en septembre à Paris », presqu’un leitmotiv, sans jamais apparemment se rejoindre matériellement et qui sur cette base de très peu de rencontres, ont éprouvé des affinités suffisamment fortes pour échanger ces quelques lettres qui attestent d'une vraie proximité intérieure. Par chance la correspondance, si elle semble ne pas être complète de toutes ses lettres, est riche de celles des deux interlocuteurs, dont dans sa dédicace Vera Feyder dit qu'ils échangèrent « entre vifs écorchés de naissance : mots contre maux ». (Georges Perros, Vera Feyder, Correspondance, 1966-1977, La Part Commune, 2007)

 

Et la nuit venant
... sensation de cette compagnie silencieuse, les invoquant par leurs prénoms, obtenant une sorte d’effet de décalage par cet usage inusuel de leurs prénoms : Philippe, Louis-René, Jude, Hélène, Jean-Christophe, Vera, Georges (en écho avec un beau poème de Lisa Robertson lu hier dans le dernier Action poétique). Pour moi sinon aussi réels (mais qu’est-ce qu’être réel ?), mais aussi présents, aussi aimants paradoxalement, aussi accompagnant que mes proches. Autre mode du proche, sans doute. Tendre colonne de feu qui me conduit dans le désert.

 

 

 

15 avril 2008

Lires croisés

 

 

Danse macabre
Lecture hier soir des Commourants de Jude Stefan, livre auquel Tristan Hordé a consacré une note de lecture (Poezibao). Si je suis tout à fait en accord avec tout ce qu’il dit de ce livre, je pointe certains aspects autres. En accord au demeurant avec ce que T. Hordé dit de la lecture (en référence aux images-mémoire de Jacques Roubaud) : « les mots qui vont intervenir dans un vers quelconque agissent, pour un nombre indéterminé de lecteurs, sur un ensemble de souvenirs ; c’est la présence simultanée de ces mots-là qui va provoquer chez ceux qui lisent, éventuellement, le surgissement d’une image » [et c’est aussi, il me semble, ce que je disais hier dans ces notes du flotoir !]. La lecture des Commourants a fait surgir en moi, de façon insistante, la vision de certaines danses macabres médiévales (Sainte Appoline de Brianny en Bourgogne en particulier ou Kermaria dans les Côtes d’Armor) : « le cri éteint des églises désertées / aux corneilles vouées » (p. 52).  Il y a quelque chose de quasi pictural et aussi de théâtral dans cette poésie, incantatoire. La syntaxe même a des allures de cohorte, de cortège, de théories enchaînant sans césure les phrases entre elles (en une danse elle aussi macabre ?) et le longpoème donne le sentiment de s’engendrer lui-même, d’avancer dans ce système d’auto-engendrement, c’est très surprenant. Forte dimension de critique sociale, de satire, préoccupations écologiques (« quand dominaient encore les chênes / à puissante ramure »), regards sans aménité sur l’humanité. Seuls suscitent la ferveur le souvenir des femmes aimées et des étreintes et certaines évocations de l'enfance
« quand enfant je m'étendais sur le pré », pauvres barrages contre « la pourriture la moriture. » 

 

Lires croisés
J’aime les lires simultanés, les lires croisés, les lires mêlés. Quelques pages de ce livre, puis en sortir, pour ne pas perdre l’acuité de la sensation lectrice, ne pas s’accoutumer à cet écrire-là, puis ouvrir un autre livre, recevoir le choc de sa différence, écouter les échos. Pratique qui peut être terriblement cruelle si les livres ouverts sont de qualité trop différente.
Aucun problème de cette sorte hier, dans le croisement de Stefan et Jaccottet,  les Commourants puis Ce peu de Bruits, même méditation sur la mort de deux hommes à peu près contemporains (Jaccottet, 1925 & Stefan, 1930), qui vivent le deuil répété des amis qui disparaissent, qui vieillissent, qui éprouvent le sentiment que leurs possibilités créatrices sont atteintes par la limite d’âge (et il n’en est rien bien sûr ! passe en écho le Louis René des Forêts de Pas à Pas jusqu’au dernier : « Le peu de temps qu’il te reste à gémir sur ton sort, hâte-toi d’en rire jusqu’aux larmes » ). Modes différents, thème universel.
Et Bailly en contrepoint, précisément en contrepoint, dont j’ouvre Basse Continue après ma lecture enthousiaste de L’instant et son ombre, dont je retrouve d’emblée nombre d’échos dans ce livre de poésie qui pourtant a été publié plusieurs années auparavant. Toute la thématique de Bailly vient résonner avec les mots de Stefan et ceux de Jaccottet.
[et je repense à ma conversation avec Jean-Baptiste Para la semaine dernière, comment donner le goût de lire aux enfants et aux adolescents ? Et si c’était en leur proposant des lires croisés et aussi forts que Stefan, Jaccottet et Bailly et non pas ces livres « pour enfants » qui les empêchent de grandir et de trouver écho à ce qui les agite dans leur for le plus intérieur ?

 

14 avril 2008

Le couple temps/lumière

 

 

Lire par constellation
Jean-Christophe Bailly cite Denis Roche que par un apparent hasard, j’ai intro