En tournure de Vélasquez
Michon, donc
dont m’est revenue, de façon très insistante, cette remarque sur l’écriture :
« j’ai un baromètre intérieur qui me fait savoir si un texte que je suis
en train d’écrire marche ou pas, s’il
est dans le vrai ou s’il n’est que fabriqué – et ce baromètre, c’est quelque
chose comme l’intériorisation de la
peinture : quand ça marche, c’est quand dans la vie, dans la rue, tous les
êtres m’apparaissent comme s’ils venaient de sortir de la main d’un peintre :
tous me semblent d’une beauté ou d’une vérité bouleversante, ils m’émeuvent
jusqu’aux larmes. [...] La peinture n’est pas pour moi, ou pas seulement,
plaisir d’esthète, ni objet de savoir – mais inducteur de connaissance, vérité
révélée [...] Je ne crois qu’aux auteurs qui me donnent à voir un peu du monde.
» (Pierre Michon, Le Roi vient
quand il veut, Albin Michel, 2007, p. 68)
→ Et relisant cette citation, je constate qu’il faut ajouter ce passage que j’avais
exclu dans un premier temps : « Une fois, la première fois, au début
de la rédaction des Vies minuscules [...]
c’était un matin dans un bus, je n’avais pas couché chez moi et je rentrais
pour écrire, je repassais en esprit des phrases que j’allais mettre noir sur
blanc. Je relève la tête, il y avait une femme en face de moi, ni belle ni
laide, ni vieille ni jeune, et elle m’est apparue à l’instant avec violence
comme un Vélasquez. [...] J’ai détourné la tête pour y échapper, et debout il y
avait un autre Vélasquez avec un attaché-case, et derrière des petits Vélasquez
avec des cartables, des princes superbes et des nabotes [...] ».
→ Dans un premier temps j’avais en effet supprimé ce qui pourrait passer pour
plus anecdotique avant de constater que c’est précisément l’histoire et non pas
la théorisation née de l’histoire qui avait frappé ma mémoire, que ce dont je
me souvenais avec précision c’était tous
ces êtres entrant dans le champ visuel de l’écirvain en tournure de Vélasquez. La
mémoire seule ne se serait sans doute pas souvenue, précisément, de cette
affaire d’inducteur, alors même que
le mot inducteur est un mot auquel je recours extrêmement fréquemment et que j’ai
déjà beaucoup réfléchi sur la question des inducteurs (notamment de la lecture
comme inductrice d’écriture, le en lisant,
écrivant)....
→ Et je rapproche cette histoire d’une anecdote (c’en est une pour le coup) qui
a surgi dans ma mémoire lorsque j’ai lu ces mots de Michon. Un jour, sortant de
mon premier cours d’aquarelle et prenant le métro (similitude de contexte avec
Michon), je vois le tissu des
banquettes ! Cet orange qui coule dans le bleu, pixel par pixel, point par
point du tissage, car je suis encore imprégnée de cette magie de l’aquarelle,
la fusion des couleurs et de l’eau, la fusion des couleurs entre elles – se
souvenir des pages extraordinaires que Michaux a écrites à ce sujet : L'aquarelle, « son
eau, son trop d'eau, son inondation d'eau qui va tromper, bousculer l'objet de
mon attente (si j'en ai un), le noyer illico, m'éveiller enfin, [...] immerger
tout le rigide » (Catalogue de l'exposition Michaux à la Fondation Maeght,
p. 42). – Bousculer l’objet de l’attente,
éveiller, immerger le rigide, je rapproche ces termes de Michaux de la
question de Michon, est-ce que ce que je suis en train d’écrire est dans le vrai ou est-ce fabriqué ? Question cruciale de
toute écriture.
Sans doute tout cela aussi plaidoyer pour l’éducation artistique ! Lire
les livres, regarder photos et peintures, écouter la musique pour apprendre à « voir
un peu du monde ». Parce que littérature, arts plastiques, musique sont « inducteur
de connaissance, vérité révélée ».
De
la grammaire
Une réflexion née de la lecture d’un petit texte d’Henri Deluy dans le
dernier numéro d’Action poétique (n°191/192, p. 68). Il y présente des
traductions de deux poètes néerlandais et leur traductrice, Anna Maria von Soesbergen.
Dont il dit que c’est avec elle qu’il y a trente ans, il a fait ses premiers
pas dans la traduction, « l’autre
façon d’écrire ». Il apprend au lecteur qu’Anna Maria vient de mourir. Et
soudain un tout petit adjectif possessif, un seul, quatre lettres dans un
article qui en compte environ mille, « nos », suivis de enfants. S’ouvre la mer rouge et l’on
comprend que cette Anne Maria dont on ignorait l’existence (n’étant pas au fait
de tous les couples – et dieu sait s’il y en a – des microcosmes de la poésie,
fut sans doute la compagne, peut-être la femme de Henri Deluy et qu’ils eurent
des enfants : « nos enfants ont retrouvé, dans ses papiers »....
et par la seule présence d’un mot minuscule, tout le contexte change, les mots
se chargent d’une autre émotion, le propos s’oriente différemment.
(Ceci est une réflexion sur la poésie)