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23 avril 2008

En tournure de Vélasquez

 

 

Michon, donc
dont m’est revenue, de façon très insistante, cette remarque sur l’écriture : « j’ai un baromètre intérieur qui me fait savoir si un texte que je suis en train d’écrire marche ou pas, s’il est dans le vrai ou s’il n’est que fabriqué – et ce baromètre, c’est quelque chose comme l’intériorisation de la peinture : quand ça marche, c’est quand dans la vie, dans la rue, tous les êtres m’apparaissent comme s’ils venaient de sortir de la main d’un peintre : tous me semblent d’une beauté ou d’une vérité bouleversante, ils m’émeuvent jusqu’aux larmes. [...] La peinture n’est pas pour moi, ou pas seulement, plaisir d’esthète, ni objet de savoir – mais inducteur de connaissance, vérité révélée [...] Je ne crois qu’aux auteurs qui me donnent à voir un peu du monde. » (Pierre Michon, Le Roi vient quand il veut, Albin Michel, 2007, p. 68)
→ Et relisant cette citation, je constate qu’il faut ajouter ce passage que j’avais exclu dans un premier temps : « Une fois, la première fois, au début de la rédaction des Vies minuscules [...] c’était un matin dans un bus, je n’avais pas couché chez moi et je rentrais pour écrire, je repassais en esprit des phrases que j’allais mettre noir sur blanc. Je relève la tête, il y avait une femme en face de moi, ni belle ni laide, ni vieille ni jeune, et elle m’est apparue à l’instant avec violence comme un Vélasquez. [...] J’ai détourné la tête pour y échapper, et debout il y avait un autre Vélasquez avec un attaché-case, et derrière des petits Vélasquez avec des cartables, des princes superbes et des nabotes [...] ».
→ Dans un premier temps j’avais en effet supprimé ce qui pourrait passer pour plus anecdotique avant de constater que c’est précisément l’histoire et non pas la théorisation née de l’histoire qui avait frappé ma mémoire, que ce dont je me souvenais avec précision  c’était tous ces êtres entrant dans le champ visuel de l’écirvain en tournure de Vélasquez. La mémoire seule ne se serait sans doute pas souvenue, précisément, de cette affaire d’inducteur, alors même que le mot inducteur est un mot auquel je recours extrêmement fréquemment et que j’ai déjà beaucoup réfléchi sur la question des inducteurs (notamment de la lecture comme inductrice d’écriture, le en lisant, écrivant)....
→ Et je rapproche cette histoire d’une anecdote (c’en est une pour le coup) qui a surgi dans ma mémoire lorsque j’ai lu ces mots de Michon. Un jour, sortant de mon premier cours d’aquarelle et prenant le métro (similitude de contexte avec Michon), je vois le tissu des banquettes ! Cet orange qui coule dans le bleu, pixel par pixel, point par point du tissage, car je suis encore imprégnée de cette magie de l’aquarelle, la fusion des couleurs et de l’eau, la fusion des couleurs entre elles – se souvenir des pages extraordinaires que Michaux a écrites à ce sujet : L'aquarelle, « son eau, son trop d'eau, son inondation d'eau qui va tromper, bousculer l'objet de mon attente (si j'en ai un), le noyer illico, m'éveiller enfin, [...] immerger tout le rigide » (Catalogue de l'exposition Michaux à la Fondation Maeght, p. 42). – Bousculer l’objet de l’attente, éveiller, immerger le rigide, je rapproche ces termes de Michaux de la question de Michon, est-ce que ce que je suis en train d’écrire est dans le vrai ou est-ce fabriqué ? Question cruciale de toute écriture.
Sans doute tout cela aussi plaidoyer pour l’éducation artistique ! Lire les livres, regarder photos et peintures, écouter la musique pour apprendre à « voir un peu du monde ». Parce que littérature, arts plastiques, musique sont « inducteur de connaissance, vérité révélée ».

 

De la grammaire
Une réflexion née de la lecture d’un petit texte d’Henri Deluy dans le dernier numéro d’Action poétique (n°191/192, p. 68). Il y présente des traductions de deux poètes néerlandais et leur traductrice, Anna Maria von Soesbergen. Dont il dit que c’est avec elle qu’il y a trente ans, il a fait ses premiers pas dans la traduction,  « l’autre façon d’écrire ». Il apprend au lecteur qu’Anna Maria vient de mourir. Et soudain un tout petit adjectif possessif, un seul, quatre lettres dans un article qui en compte environ mille, « nos », suivis de enfants. S’ouvre la mer rouge et l’on comprend que cette Anne Maria dont on ignorait l’existence (n’étant pas au fait de tous les couples – et dieu sait s’il y en a – des microcosmes de la poésie, fut sans doute la compagne, peut-être la femme de Henri Deluy et qu’ils eurent des enfants : « nos enfants ont retrouvé, dans ses papiers ».... et par la seule présence d’un mot minuscule, tout le contexte change, les mots se chargent d’une autre émotion, le propos s’oriente différemment.
(Ceci est une réflexion sur la poésie)