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22 avril 2008

Le fil n'était pas rouge

 

 

Mise en abyme
« La photo est et sera toujours la mise en abyme par excellence. Elle est l’esprit qui regarde l’abîme, elle est un morceau de l’abîme tranché net, avec 4 angles droits terriblement coupants » (Denis Roche, Le Boîtier de mélancolie, p. 24)

 

Virginia ne peut avoir de mère
Dans ce Boîtier de mélancolie, admirable livre que tout étudiant en photographie (mais aussi tout photographe, amateur ou professionnel, qui cherche à comprendre un peu ce qu’il fait) devrait lire et relire en préambule à ses études, théoriques et pratiques, cette note sur Julia Margaret Cameron : elle réalisa « un admirable profil de la future mère de Virginia Woolf. » Et très étrangement je réalise que selon moi, Virginia Woolf n’a pas, n’a jamais eu de mère (au sens strict, biologique). Virginia ne peut être, contre toute logique, toute évidence (mais pas selon toute vérité pour l’inconscient) qu’une femme qui n’a pas eu de mère, qui n’a pas été engendrée (et cela n’a strictement rien à voir avec l’histoire christique).
→ Et par ailleurs dans l’expression « la future mère de », n’y a t-il pas, là aussi, comme un précipité d’une des énigmes de la photo. Nous qui voyons cette photo et savons que c’est la future mère (même si Virginia n’a pas de mère !), nous lisons cette photo comme « future » ce qu'elle n'était évidemment pas quand elle fut prise....

 

Forme & lumière
« La photographie est avant tout un problème de forme assujetti à un problème de lumière » (opus cité, p. 60)
→ tellement évident, tellement simple et tellement inapprochable dans la réalisation.

 

Une pensée enfuie
Elle me paraissait tellement accessible et nette, il y a une heure à peine que je ne l’ai pas notée. Elle est introuvable même si comme le saumon je tente de remonter le cours des pensées matinales en sens inverse, m’accrochant à quelques rochers et creux. Rien à faire !

 

Le fil n’est pas rouge
C'est Auxeméry, dûment interrogé sur Redding the line, ce titre pour moi énigmatique de la photo d’Adamson, qui me donne la clé : « le pêcheur pris en photo par Adamson est en train de préparer ou arranger sa ligne : je ne sais pas quel sens exact il faut donner à l'expression "redding the line"; ce n'est pas le verbe redden = "rougir" (au sens d'une personne qui devient coloré, sous le coup d'une émotion); là c'est la racine redd » [et un peu plus tard] : « c'est une terme d'origine écossaise, to redd : " mettre en ordre, ranger."... et c'est employé aux USA, pas en anglais d'Angleterre (mais même monsieur Webster ne le sait pas; c'est monsieur Harrap qui a la clé!).

 

Roubaud
Concernant les processus mémoriels évoqués hier, autour des photos des Becher, je me demande si Jacques Roubaud ne procède pas ainsi : appeler un souvenir x et ensuite laisser monter, comme dans un bain de révélateur, tout ce qui s’est accroché, dans la mémoire, à ce souvenir-là.
Alors, perchée sur un tabouret (pourquoi les livres préférés sont-ils par la vertu de l’ordre alphabétique, toujours les plus inaccessibles ? que ce soit chez soi, ou dans les bibliothèques ou dans les librairies et idem pour les disques, chez soi, en discothèque, chez le marchand de disques) alors, perchée sur un tabouret, j’ai procédé à un sondage express dans la séquence des sept tomes parus du Grand Incendie de Londres et j’ai trouvé cette tête de chapitre, qui n’a rien à voir avec l’objet présent de ma recherche - image-mémoire et image-souvenir chez Roubaud - mais avec tout mon projet du flotoir peut-être : « Tout souvenir écrit s’évanouit, il ne reste que sa trace devenue noire. » (N’en est-il pas de même pour la photo, toute photo prise abolit l’objet, le sujet photographiés, il n’en reste qu’une trace devenue noire ?).
→ et ce sondage express me révèle, si besoin était, l’ampleur inouïe de l’œuvre de Roubaud et je me désole que tant et tant le cantonnent à quelques pirouettes oulipiennes. Il y a du Proust dans cette entreprise du Grand Incendie, Roubaud dit quelque part qu’il écrit aussi un Traite de mémoire. Il travaille au plus près sur les traces mnésiques.... reconstituant son passé non pas en vue d’une autobiographie (il se défend souvent d’écrire une autobiographie) mais dans le cadre d’une réflexion sur la mémoire et en quoi la mémoire nous constitue (ou nous destitue) en tant qu’êtres humains.... C’est proprement fascinant et l’incursion me donne envie de repartir de la première page du premier tome !

 

Michon, bien sûr !
Et le plus curieux est que dans ce mouvement de monter sur un tabouret et d’aller chercher Roubaud, j’ai retrouvé la pensée enfuie ! En associant cette escalade tout simplement à une autre, également périlleuse, menée hier soir pour attraper un autre baron perché, Michon, Le roi vient quand il veut. Je voulais rechercher une note qui me hante depuis des jours et des jours et où Michon dit que quand l’écriture marche, il voit juste après les gens dans la rue comme des figures de Vélasquez. Mais là-dessus je reviendrai un peu plus tard.