Le fil n'était pas rouge
Mise
en abyme
« La photo est et sera toujours la mise en abyme par excellence. Elle
est l’esprit qui regarde l’abîme, elle est un morceau de l’abîme tranché net,
avec 4 angles droits terriblement coupants » (Denis Roche, Le Boîtier de mélancolie, p. 24)
Virginia
ne peut avoir de mère
Dans ce Boîtier de mélancolie,
admirable livre que tout étudiant en photographie (mais aussi tout photographe,
amateur ou professionnel, qui cherche à comprendre un peu ce qu’il fait)
devrait lire et relire en préambule à ses études, théoriques et pratiques, cette
note sur Julia Margaret Cameron : elle réalisa « un admirable profil
de la future mère de Virginia Woolf. » Et très étrangement je réalise que
selon moi, Virginia Woolf n’a pas, n’a jamais eu de mère (au sens strict,
biologique). Virginia ne peut être, contre toute logique, toute évidence (mais
pas selon toute vérité pour l’inconscient) qu’une femme qui n’a pas eu de mère,
qui n’a pas été engendrée (et cela n’a strictement rien à voir avec l’histoire
christique).
→ Et par ailleurs dans l’expression « la future mère de »,
n’y a t-il pas, là aussi, comme un précipité d’une des énigmes de la photo. Nous
qui voyons cette photo et savons que c’est la future mère (même si Virginia n’a
pas de mère !), nous lisons cette photo comme « future » ce qu'elle n'était évidemment pas quand elle fut prise....
Forme
& lumière
« La photographie est avant tout un problème de forme assujetti à
un problème de lumière » (opus cité, p. 60)
→ tellement évident, tellement simple et tellement inapprochable dans la réalisation.
Une
pensée enfuie
Elle me paraissait tellement accessible et nette, il y a une heure à peine que je ne l’ai pas notée. Elle est
introuvable même si comme le saumon je tente de remonter le cours des pensées
matinales en sens inverse, m’accrochant à quelques rochers et creux. Rien à
faire !
Le
fil n’est pas rouge
C'est Auxeméry, dûment interrogé sur Redding the line, ce titre pour moi énigmatique de la
photo d’Adamson, qui me donne la clé : « le pêcheur pris en photo par Adamson est en train
de préparer ou arranger sa ligne : je ne sais pas quel sens exact il faut
donner à l'expression "redding the line"; ce n'est pas le verbe redden
= "rougir" (au sens d'une personne qui devient coloré, sous le coup
d'une émotion); là c'est la racine redd » [et un peu plus tard] :
« c'est une terme d'origine écossaise, to redd : " mettre en ordre,
ranger."... et c'est employé aux USA, pas en anglais d'Angleterre (mais
même monsieur Webster ne le sait pas; c'est monsieur Harrap qui a la clé!).
Roubaud
Concernant les processus mémoriels évoqués hier, autour des photos des
Becher, je me demande si Jacques Roubaud ne procède pas ainsi : appeler un
souvenir x et ensuite laisser monter, comme dans un bain de révélateur, tout ce
qui s’est accroché, dans la mémoire, à ce souvenir-là.
Alors, perchée sur un tabouret (pourquoi les livres préférés sont-ils par la
vertu de l’ordre alphabétique, toujours les plus inaccessibles ? que ce
soit chez soi, ou dans les bibliothèques ou dans les librairies et idem pour
les disques, chez soi, en discothèque, chez le marchand de disques) alors, perchée sur un tabouret, j’ai procédé à un
sondage express dans la séquence des sept tomes parus du Grand Incendie de Londres et j’ai trouvé cette tête de chapitre,
qui n’a rien à voir avec l’objet présent de ma recherche - image-mémoire et image-souvenir
chez Roubaud - mais avec tout mon projet du flotoir peut-être : « Tout
souvenir écrit s’évanouit, il ne reste que sa trace devenue noire. » (N’en
est-il pas de même pour la photo, toute photo prise abolit l’objet, le sujet
photographiés, il n’en reste qu’une trace devenue noire ?).
→ et ce sondage express me révèle, si besoin était, l’ampleur inouïe de l’œuvre
de Roubaud et je me désole que tant et tant le cantonnent à quelques pirouettes
oulipiennes. Il y a du Proust dans cette entreprise du Grand Incendie, Roubaud dit quelque part qu’il écrit aussi un
Traite de mémoire. Il travaille au plus près sur les traces mnésiques....
reconstituant son passé non pas en vue d’une autobiographie (il se défend
souvent d’écrire une autobiographie) mais dans le cadre d’une réflexion sur la mémoire
et en quoi la mémoire nous constitue (ou nous destitue) en tant qu’êtres
humains.... C’est proprement fascinant et l’incursion me donne envie de
repartir de la première page du premier tome !
Michon, bien sûr !
Et le plus curieux est que dans ce mouvement de monter sur un tabouret
et d’aller chercher Roubaud, j’ai retrouvé la pensée enfuie ! En associant
cette escalade tout simplement à une autre, également périlleuse, menée hier
soir pour attraper un autre baron perché,
Michon, Le roi vient quand il veut. Je
voulais rechercher une note qui me hante depuis des jours et des jours et où
Michon dit que quand l’écriture marche,
il voit juste après les gens dans la rue comme des figures de Vélasquez. Mais
là-dessus je reviendrai un peu plus tard.