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12 avril 2008

L'invisibilité bordant continument le visible

 

 

Bailly, encore
A propos du photographe : « l’ombre de sa psyché vient s’immiscer dans le spectacle du monde, comme une réserve d’invisibilité bordant continument le visible » (ibid. 86).
Ce serait une réponse à cette question : deux personnes au même endroit, visant dans la même direction avec le même appareil au même instant, prendront-elles la même photo ?
Cela induit aussi qu’il y a une part de projection (dans le sens analytique ici). Caricaturant quelque peu, on peut se demander, reprenant ma problématique, si celui qui va se suicider 5 minutes après et celui qui vient de rencontrer l’amour de sa vie prendront la même photo ?
Et ne peut-on aussi rapprocher ici la photo du poème. Il s’agirait dans le poème de mêler un peu de l’invisibilité au visible, d'inlisibilité au lisible....

 

Monet et séries
Je note que Monet travaillait par « campagnes » de thèmes, je pense à Auxeméry et à bien d’autres qui travaillent par séries. Monet que « la brièveté des états de vie de la lumière affolait » (Bailly, 97). Hier matin, les ombres, si présentes, si nettes, si là, immanentes, sur le mur et un instant après, plus rien, comme si le là n’avait jamais été là, pur rêve, pure imagination, pure projection. Vacillement de l’esprit, était-ce, l’ai-je vu ? Et ce mur neutre, plat, qui n’a rien retenu, où l’ombre n’a pas laissé la moindre trace, la moindre marque de passage (comme une vie ? - Ce qui renvoie à la dernière partie du livre de JC Bailly sur les « photos » créées par le flash d’Hiroshima incrustant dans le mur une silhouette dans le temps même où le corps était soufflé et désintégré par l’explosion). Persistance rétinienne, imprégnation mémorielle, empreinte photographique mais dans le réel, plus rien, abolition complète, effacement. Comme si de rien n’était. Cette expérience-là, en partie inconsciente, de l’effacement de toute chose serait à l’origine de la pulsion de photographier.....

Bailly toujours
« Comprendre ce que dit dans son silence une image » (99). Une attitude juste à l’égard d’une photo, un regard flottant, en écho avec le « ce que tu vois, pas ce que tu sais », ces mots d’un poème de Maryse Hache : « tu vois selon le nom / vois selon le visible » (poème inédit).

 

Mémoire de l’air (du temps)
Passant l’autre jour dans cette rue, non loin du domicile de l’enfance et de la jeunesse, me souvenant brusquement que j’y venais, toute petite fille, pour y essayer un manteau, chez une couturière ! M’interrogeant sur la petite fille qui avait été là, tentant de la voir, de l’imaginer, ne comprenant pas qu’elle ait pu être moi, voulant tant qu’elle le soit. Pensant à la mémoire de l’eau, imaginant une mémoire de l’air (du temps), que tous ceux qui sont passés par là ont laissé trace, que le vide apparent de l’air est comble, rempli de minuscules fragments attestant de tout passage là, que l’on pourrait prélever une carotte dans cet air-là pour analyser les variations du climat et qui sait quelque chose de l’être de ceux qui passèrent, là. Bien avant la traçabilité totale qui se profile aujourd’hui dans les sociétés dites avancées.
d’une lettre à Patrick Beurard Valdoye,:

Vous vous souvenez certainement de l'affaire dite de la mémoire de l'eau.... affaire classée et de façon assez infamante pour son inventeur. Mais j'ai toujours gardé cette idée en tête, incapable d'en juger sur le plan scientifique, mais la trouvant très belle sur le plan métaphorique. Il me semble que pour vous il y a une mémoire du lieu, de chaque centimètre carré de terre parfois dans certaines régions et qu'il vous arrive de travailler sur ces lieux en prélevant comme on le fait dans les glaces des pôles, des carottes que vous explorez ensuite strate à strate. Il me semble que c'est une des clés de lecture de Diaire, à partir des lieux fréquentés par Jeanne d'Arc...... même chose pour les mots, il me semble, que vous pratiquez une sorte d'archéologie des mots, les grattant à la petite cuiller pour savoir ce qu'ils peuvent nous dire du temps passé (mais aussi présent)(le 20 février 2008).