Lires croisés
Danse macabre
Lecture hier soir des Commourants
de Jude Stefan, livre auquel Tristan Hordé a consacré une note de lecture (Poezibao). Si je suis tout à fait en accord avec tout ce qu’il dit de ce livre, je
pointe certains aspects autres. En accord au demeurant avec ce que T. Hordé dit
de la lecture (en référence aux images-mémoire de Jacques Roubaud) : « les
mots qui vont intervenir dans un vers quelconque agissent, pour un nombre
indéterminé de lecteurs, sur un ensemble de souvenirs ; c’est la présence
simultanée de ces mots-là qui va provoquer chez ceux qui lisent,
éventuellement, le surgissement d’une image » [et c’est aussi, il me
semble, ce que je disais hier dans ces notes du flotoir !]. La lecture des Commourants a fait surgir en moi, de
façon insistante, la vision de certaines danses macabres médiévales (Sainte Appoline
de Brianny en Bourgogne en particulier ou Kermaria dans les Côtes d’Armor) : « le cri
éteint des églises désertées / aux corneilles vouées » (p. 52). Il y a quelque chose de quasi pictural et
aussi de théâtral dans cette poésie, incantatoire. La syntaxe même a des
allures de cohorte, de cortège, de théories enchaînant sans césure les phrases
entre elles (en une danse elle aussi macabre ?) et le longpoème donne le sentiment de s’engendrer lui-même, d’avancer
dans ce système d’auto-engendrement, c’est très surprenant. Forte dimension de
critique sociale, de satire, préoccupations écologiques (« quand
dominaient encore les chênes / à puissante ramure »), regards sans aménité
sur l’humanité. Seuls suscitent la ferveur le souvenir des femmes aimées et des
étreintes et certaines évocations de l'enfance « quand enfant je m'étendais sur le pré », pauvres barrages contre « la pourriture la moriture. »
Lires croisés
J’aime les lires simultanés, les lires croisés, les lires mêlés. Quelques pages
de ce livre, puis en sortir, pour ne pas perdre l’acuité de la sensation
lectrice, ne pas s’accoutumer à cet écrire-là, puis ouvrir un autre livre,
recevoir le choc de sa différence, écouter les échos. Pratique qui peut être
terriblement cruelle si les livres ouverts sont de qualité trop différente.
Aucun problème de cette sorte hier, dans le croisement de Stefan et Jaccottet, les
Commourants puis Ce peu de Bruits,
même méditation sur la mort de deux hommes à peu près contemporains (Jaccottet,
1925 & Stefan, 1930), qui vivent le deuil répété des amis qui
disparaissent, qui vieillissent, qui éprouvent le sentiment que leurs
possibilités créatrices sont atteintes par la limite d’âge (et il n’en est rien
bien sûr ! passe en écho le Louis René des Forêts de Pas à Pas jusqu’au
dernier : « Le peu de temps qu’il te reste à gémir sur ton sort, hâte-toi
d’en rire jusqu’aux larmes » ). Modes différents, thème universel.
Et Bailly en contrepoint, précisément en contrepoint,
dont j’ouvre Basse Continue après ma
lecture enthousiaste de L’instant et son
ombre, dont je retrouve d’emblée nombre d’échos dans ce livre de poésie qui
pourtant a été publié plusieurs années auparavant. Toute la thématique de
Bailly vient résonner avec les mots de Stefan et ceux de Jaccottet.
[et je repense à ma conversation avec Jean-Baptiste Para la semaine dernière,
comment donner le goût de lire aux enfants et aux adolescents ? Et si c’était
en leur proposant des lires croisés et aussi forts que Stefan, Jaccottet et
Bailly et non pas ces livres « pour enfants » qui les empêchent de
grandir et de trouver écho à ce qui les agite dans leur for le plus intérieur ?