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15 avril 2008

Lires croisés

 

 

Danse macabre
Lecture hier soir des Commourants de Jude Stefan, livre auquel Tristan Hordé a consacré une note de lecture (Poezibao). Si je suis tout à fait en accord avec tout ce qu’il dit de ce livre, je pointe certains aspects autres. En accord au demeurant avec ce que T. Hordé dit de la lecture (en référence aux images-mémoire de Jacques Roubaud) : « les mots qui vont intervenir dans un vers quelconque agissent, pour un nombre indéterminé de lecteurs, sur un ensemble de souvenirs ; c’est la présence simultanée de ces mots-là qui va provoquer chez ceux qui lisent, éventuellement, le surgissement d’une image » [et c’est aussi, il me semble, ce que je disais hier dans ces notes du flotoir !]. La lecture des Commourants a fait surgir en moi, de façon insistante, la vision de certaines danses macabres médiévales (Sainte Appoline de Brianny en Bourgogne en particulier ou Kermaria dans les Côtes d’Armor) : « le cri éteint des églises désertées / aux corneilles vouées » (p. 52).  Il y a quelque chose de quasi pictural et aussi de théâtral dans cette poésie, incantatoire. La syntaxe même a des allures de cohorte, de cortège, de théories enchaînant sans césure les phrases entre elles (en une danse elle aussi macabre ?) et le longpoème donne le sentiment de s’engendrer lui-même, d’avancer dans ce système d’auto-engendrement, c’est très surprenant. Forte dimension de critique sociale, de satire, préoccupations écologiques (« quand dominaient encore les chênes / à puissante ramure »), regards sans aménité sur l’humanité. Seuls suscitent la ferveur le souvenir des femmes aimées et des étreintes et certaines évocations de l'enfance
« quand enfant je m'étendais sur le pré », pauvres barrages contre « la pourriture la moriture. » 

 

Lires croisés
J’aime les lires simultanés, les lires croisés, les lires mêlés. Quelques pages de ce livre, puis en sortir, pour ne pas perdre l’acuité de la sensation lectrice, ne pas s’accoutumer à cet écrire-là, puis ouvrir un autre livre, recevoir le choc de sa différence, écouter les échos. Pratique qui peut être terriblement cruelle si les livres ouverts sont de qualité trop différente.
Aucun problème de cette sorte hier, dans le croisement de Stefan et Jaccottet,  les Commourants puis Ce peu de Bruits, même méditation sur la mort de deux hommes à peu près contemporains (Jaccottet, 1925 & Stefan, 1930), qui vivent le deuil répété des amis qui disparaissent, qui vieillissent, qui éprouvent le sentiment que leurs possibilités créatrices sont atteintes par la limite d’âge (et il n’en est rien bien sûr ! passe en écho le Louis René des Forêts de Pas à Pas jusqu’au dernier : « Le peu de temps qu’il te reste à gémir sur ton sort, hâte-toi d’en rire jusqu’aux larmes » ). Modes différents, thème universel.
Et Bailly en contrepoint, précisément en contrepoint, dont j’ouvre Basse Continue après ma lecture enthousiaste de L’instant et son ombre, dont je retrouve d’emblée nombre d’échos dans ce livre de poésie qui pourtant a été publié plusieurs années auparavant. Toute la thématique de Bailly vient résonner avec les mots de Stefan et ceux de Jaccottet.
[et je repense à ma conversation avec Jean-Baptiste Para la semaine dernière, comment donner le goût de lire aux enfants et aux adolescents ? Et si c’était en leur proposant des lires croisés et aussi forts que Stefan, Jaccottet et Bailly et non pas ces livres « pour enfants » qui les empêchent de grandir et de trouver écho à ce qui les agite dans leur for le plus intérieur ?