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16 avril 2008

Mort serait le thème de la fugue

 

 

Passage
et blanche, et cerne, et lente, petite fille
flamme sans feu, d’eau bue
à jamais oubliée au fond du temps

 

Jaccottet, Ce peu de bruits
Je continue avec beaucoup d’émotion le livre, terrible à certains égards, de Philippe Jaccottet, que je rapproche, lui aussi, de Pas à pas, jusqu’au dernier de Louis-René des Forêts (dans ma petite warburgbibli, je pourrais ranger côte à côte, se tiendraient-ils compagnie, compagnies silencieuses, des Forêts, Stefan et ses commourants et Jaccottet et sans doute bien d’autres qui ne viennent pas à l’esprit pour l’heure). Paradoxe de ce livre, Ce peu de bruits qui explore la déréliction d’une fin de vie, la dépression, car il faut bien la nommer sans doute ainsi, la déploration de tous les deuils (le livre ouvre de façon saisissante par un obituaire, une liste, datée, chronologique, de dix décès d’amis proches entre le 21 mai 1999 et le 17 novembre 2001 – et y figurent, bien sûr, des Forêts et du Bouchet). Paradoxe car dans ce climat si sombre, presque ralenti, le lecteur est comme suspendu au texte de Jaccottet, happé par ses mots et tourne les pages comme s’il lisait un livre à suspens(e). Le suspens (non pas le suspense au sens de l’attente, peut-être la suspense, mise en marge de la loi commune, la mort) mais plutôt l’en-suspens, précisément, et cette toute petit part du et néanmoins, autre titre de Jaccottet. Devenu pour moi emblématique et que j’entends comme : oui la mort, le désespoir, la destruction universelle, et pourtant, et néanmoins, mais encore, un peu de sens à trouver dans le simple fait d’être là, d’attester de la littérature, de la musique, de l’homme encore un tout petit peu vivant, alors même qu’il s’enfonce dans une nuit sans retour.... ; « cette buée qui assure qu’on est encore vivant » (Ce peu de bruits, Gallimard, 2008, p. 23).
Et
« la dernière sonate pour piano de Schubert » : « Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l’aspiration du vide ; voilà ce qui mérite, définitivement, d’être aimé : la tendre colonne de feu qui vous conduit, même dans le désert qui semble n’avoir ni limites, ni fin ». (p.31)

 

En contrepoint
M.o.r.t serait le thème de la fugue. En contrepoint, dans les lires croisés, Jean-Christophe Bailly encore et sa Basse continue « car c’est comme ça que c’est venu / par des voix, des échos, des balises », (p. 28), trois termes que j’emploie constamment et qui, si je faisais une analyse statistique de mon lexique dans ce flotoir aux 2000 pages, feraient la course en tête ! Voix, échos, balises.... ; et puis Hélène Sanguinetti dont le livre Le Héros est arrivé hier avec une dédicace qui me touche infiniment (pour vous, gardienne – passeuse – vivante), livre qui pour l’instant fonctionne comme une énigme excitante mais où bruit et tremble un double sens (de lecture), articulé à la fois sur l’intelligence et l’émotion.

 

Correspondances
Et enfin, une courte mais très belle correspondance entre Vera Feyder et Georges Perros, avec un climat presque beckettien de deux qui se cherchent, se proposent sans cesse de se retrouver « j’irai en septembre à Paris », presqu’un leitmotiv, sans jamais apparemment se rejoindre matériellement et qui sur cette base de très peu de rencontres, ont éprouvé des affinités suffisamment fortes pour échanger ces quelques lettres qui attestent d'une vraie proximité intérieure. Par chance la correspondance, si elle semble ne pas être complète de toutes ses lettres, est riche de celles des deux interlocuteurs, dont dans sa dédicace Vera Feyder dit qu'ils échangèrent « entre vifs écorchés de naissance : mots contre maux ». (Georges Perros, Vera Feyder, Correspondance, 1966-1977, La Part Commune, 2007)

 

Et la nuit venant
... sensation de cette compagnie silencieuse, les invoquant par leurs prénoms, obtenant une sorte d’effet de décalage par cet usage inusuel de leurs prénoms : Philippe, Louis-René, Jude, Hélène, Jean-Christophe, Vera, Georges (en écho avec un beau poème de Lisa Robertson lu hier dans le dernier Action poétique). Pour moi sinon aussi réels (mais qu’est-ce qu’être réel ?), mais aussi présents, aussi aimants paradoxalement, aussi accompagnant que mes proches. Autre mode du proche, sans doute. Tendre colonne de feu qui me conduit dans le désert.