Passion élective : lectrice
Gombrowicz et Sanguineti
J’ai été
très frappée par un remarquable essai d’Edoardo Sanguineti, essai dont on doit
la traduction à Henri Deluy et qui est publié dans le dernier numéro d’Action Poétique (n° 191-192, p. 126). E.
Sanguineti interroge la relation à la poésie de W. Gombrowicz, intitulant son
texte « Poésie et vérité », sous-titre, « Sur Contre les poètes, de W. Gombrowicz ».
Avec, presqu’en exergue, cette remarque de Gombrowicz : « Je me
présente du côté candidat-artiste, je suis celui qui désire seulement être mûr –
dans l’incessant, acharné conflit avec tout ce qui freine mon développement ».
Ses propos très polémiques contre les poètes reposeraient surtout sur une
volonté farouche de lutter contre la sacralisation de la poésie et « contre
toutes les religions de la parole », avec cette idée que, même si le mythe
de la poésie pure a été mortellement blessé par la guerre, « la théologie
poétique est tenace ». Il faut donc s’élever contre la « sacralité
frauduleuse du lyrisme auratique ». Il y a chez Gombrowicz, selon E. Sanguineti,
un « dégoût moral » qui lui fait repousser « toute tentative de
refoulement esthétique du douloureux et du laid, du trouble et du vulgaire, du
désagréable et de l’ambigu, du grotesque et de l’obscène ». Il s’agit d’ouvrir
« au refoulé, au réprimé, au censuré ». « Si s’exprimer a un
sens, c’est parce qu’on peut, on doit tenter d’exprimer, non l’inexprimable du
beau, mais l’inexprimé du vrai, en soustrayant le laid des contrôles pudiques
et édifiants de toute police artistique. Et la vérité repose dans la pulsion
anarchique qui déchire les voiles de chaque souffrance que la société occulte »
Edoardo Sanguineti de conclure ces trois pages si fécondes, si importantes
ainsi : « Si les œuvres des grands ont de la grandeur, simplement si
elles ont un sens, c’est parce qu’elles témoignent, si jamais elles arrivent à
témoigner, de la douleur irrémédiable des hommes. Ce n’est pas un problème d’esthétique
mais d’éthique ».
→ Texte qui me semble d’un grand secours dans ce dilemme vécu quotidiennement dans
la composition de Poezibao : la
question du jugement. Sur quoi fonder le jugement, si je cherche à aller
au-delà de la simple intuition ? Une des pistes de réflexion étant :
d’où vient le texte, de quelles profondeurs ? Est-il le fruit d’un
mimétisme, même subtil ou est-il l’expression d’une vérité essentielle ?
De Sanguineti à Sanguinetti
Je reviens
au livre d’Hélène Sanguinetti, Le Héros,
que j’ai laissé reposer quelques jours. Ce texte dégage une extrême étrangeté,
très prenante. Le sens se perd sans cesse comme un filet d’eau dans le sable
(la page a ses espaces désertiques, les mots sont assemblés comme de petits
ergs), on le poursuit sans fin, on tente de le construire, il échappe, se
reforme, on détecte une suite d’allusions, on croit avoir édifié un petit
quelque chose et cela se perd à nouveau et pourtant l’attention est totalement
captée. Et la jouissance de lecture intense.
Et
je pense à la passe à poissons de Gambsheim sur le Rhin, ces milliers de litres
d’eau jaune, trouble, où virevolte, tourneboulé, un poisson, de loin en loin. Dont
on attend le passage, derrière la vitre. Qui regarde qui ? Qui attend que
l’autre meure, s’éteigne ? L’espèce en voie de disparition, laquelle des
deux ?
La femme de sable
et de lire
tout doucement tu
taire-toi sable en bouche
mots aréneux fourmis
suis filigranes
enfonces éboules
en fond de puits
elle n’attend plus
immense paroi sans prises
découpe là-haut
rétrécie, noire, brillante
une étoile parfois
dans l’objectif
couchée sur le dos elle rêve
sable, sable et sable
épanchement sans fin
temps sans suspens
mort jamais encore
(archéologie d’une lecture enfouie)
ma passion elective : lectrice
« Comme
si lire était désormais aussi ouïr, ausculter » (S. Plümper-Hüttenbrink, De la lecture, La main courante, 2006,
p. 17).
→ L’autre chantier, toujours en devenir, en exploration, fouilles et
construction, à côté des thèmes photo, plus épisodique, ou mémoire, tellement
récurrent, lire. Qu’est-ce que
lire ? Comment lire, pourquoi lire ? Et se définir avant tout lectrice, seul « titre »
acceptable à mes yeux. Poète est inadmissible,
photographe indu, peintre plus encore. Lectrice oui, lectrice des livres, du
monde, de l’être humain. J’aurais pu être lectrice de l’être humain davantage,
tentée que je fus pendant tant d’années par la pratique psychanalytique. Mais j’ai
trop approché le trouble de l’âme humaine pour mettre en œuvre le désir de
sortir de ma passion élective, lectrice,
au profit de la passion analytique. Même s’il m’arrive de lire en analyste... (il
s’agit alors de mettre en œuvre une forme particulière d’écoute plutôt que de
tenter une interprétation).
Le Flotoir est avant tout le journal
d’une lectrice. Lecture étant entendu ici comme moyen de connaissance au sens
le plus large : exploration, ouverture, confrontation à soi-même, mise en
danger, lecture aventureuse, audacieuse, insatiable, plurielle,
extraordinairement curieuse de tout. Lecture mimétique (mais il me reste à
explorer le sens de cette étrange remarque de S. Plümper-Hüttenbrink à propos
de W. Benjamin : « par un don de mimétisme dont il a le secret, il
lit ce qu’il trouve à se faire dire » (p. 16). Il me semble que dans cette
phrase se cache ma pratique de lectrice, aussi bien la lectrice écrivant pour
elle à partir de l’impulsion, de l’induction déclenchée par le texte lu que la
lectrice critique qui tente de rendre compte de sa lecture. Pas uniquement sur
un plan esthétique, mais peut-être aussi sur un plan éthique.