Ce voile s'amincit, parfois se déchire
florence Pazzottu
J’ai terminé hier soir son livre La Tête de l’homme et vais tenter d’en
faire une note de lecture pour Poezibao.
J’aime son approche du réel et sa tentative de faire une « percée »
dans ce réel à l’aide de l’écriture et singulièrement d’une forme
poetico-narrative très particulière et intéressante.
D’un autre 5 mai,
Michaux, Jaccottet et Bonnefoy....
D’un autre 5 mai, celui de l’an 2000, début du flotoir et contredisant
mon idée que je n’ai commencé à lire vraiment de la poésie qu’en 2001 !
Parcourant, paresseusement, sans entrain, voire même avec un peu de distance moqueuse, dont je m'explique l'origine assez facilement, de vieux carnets, je n'en retiens presque plus rien. Sauf quelques merveilles cachées là (mais aussi au demeurant dans ma bibliothèque que je devrais entendre bruire de toutes ces voix amies. Donc, relevé deux merveilles de…. Michaux et ….. Jaccottet. Les invariants ne sont pas seulement thématiques !
Michaux, musique
« Comme l'eau avance dans le lit d'un fleuve, pareillement la musique avançait dans le lit de mon être, entretenant, entraînant ampleur et aspiration à l'ampleur » (in Le jardin exalté.)
→ Michaux écoute un disque sous l'effet d'une drogue et cette expérience amplifie extraordinairement ses sensations, mais mon idée est que peut-être, la drogue ne fait que mettre au carré ou au cube quelque chose qui est déjà là. C'est cela que nous fait la musique, à nous qui l'aimons et l'entendons vraiment ; c'est, entre autres choses, cela qu'elle nous dit, mais que nous ne savons ou ne pouvons plus re-connaître, à cause de multiples filtres, dont, il faut bien l'admettre, beaucoup sont de nature culturelle, intellectuelle. Mais au fond de la sensation musicale, il y a quelque chose de cet ordre-là, quelque chose qui s'adresse ontologiquement à nous.
Jaccottet, poésie
A mettre sans doute en résonance avec cette autre phrase :
« Il y a dans la poésie des ouvertures ou des entre-bâillements sur un espace autre qui ne serait pas un autre monde mais notre monde compris autrement ». (Philippe Jaccottet in le Monde des Livres du 15 juillet 1994.) P. Jaccottet qui dit aussi : « ce qui rejoint la méditation de Musil sur ce qu'il appelle l'autre état "der andere Zustand" qu'il rapproche plutôt de l'état mystique mais qui est aussi un état poétique, un état dans lequel notre perception du monde est modifiée. »
C'est même hallucinant de voir comment ces deux extraits de lecture, jetés (à quelques jours de distance ?) dans un petit carnet, se répondent !
Et du coup, je suis repartie en arrière dans ce petit carnet qui me rendait triste pour y repêcher cette phrase notée aussi dans le Monde des Livres, de Yves Bonnefoy cette fois et qui elle aussi, est comme un écho des mots de Michaux et de Jaccottet.
Bonnefoy, poesie
« La langue conceptuelle, celle que ne tempère plus l'observation des grands évènements symboliques de la nature et de l'existence est ainsi un facteur d'aliénation.
Mais quand on écoute le son du mot, ce son qui est l'autre moitié mais toujours étouffée, du signe, quand on lui donne le droit de laisser vibrer ses rythmes, vibrer ses assonances, se déclarer et s'approfondir sa musique, voici qu'on se trouve engagé dans une écriture au fait de cet autre rapport des mots entre eux. Leur articulation conceptuelle est affaiblie, avec l'idée qu'elle imposait de la réalité et de l'existence.
« Ce voile s'amincit, parfois se déchire, la présence de l'Un du monde y transparaît, comme un bien, c'est ce que je nomme la poésie. Cette poésie ne dit rien à proprement parler : elle montre. Elle ne montre pas même, elle permet de voir, à charge pour le lecteur de tenir ce pas gagné.t donc une expérience du monde et non pas une production simplement verbale pour une autre sorte, encore, de consommation. » (Entretien avec Patrick Kechichian, Le Monde, 7 juin 1994)
→ Et revoici les échos (cela dit n'est-ce pas le propre de l'écho de rebondir ?), revoilà, un peu plus loin toujours dans le même vieux carnet de 1994, Jaccottet : « l'attachement à soi augmente l'opacité de la vie. Un moment de vrai oubli et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu'on voit la clarté jusqu'au fond aussi loin que la vue porte »
→ Un peu comme une eau trouble qui soudain s'éclaircit, peut-être nettoyée par le passage d'un courant profond ?