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06 mai 2008

Cet étrange inframonde

 

 

La contrainte
Pensais ce matin à la contrainte. Pensais que la contrainte implique transgression de la contrainte et subterfuges et je pense que ce ne sont ni Perec ni Roubaud qui me contrediront ! Pensais à la contrainte (une de plus !) que je me suis donnée ici, mettre en ligne quelques notes chaque jour. Pensais à mon très mauvais subterfuge de piocher dans la masse du flotoir écrit quasi au jour le jour depuis 2000, environ 2500 pages de notes, réflexions, bouts de textes, etc.

 

Buisson [ceci n'est pas de la récupération !]
Dans Jean-Christophe Bailly (Le propre du langage, Le Seuil, 1997, sous l’entrée « buisson »), une très belle idée que je n’avais pas eue. Pas eue ! ? Je veux dire par là qu’il me semble souvent trouver dans les livres ce que je cherche, autrement dit des idées que je reconnais, des idées, des pensées, des sensations que j’ai formées, éprouvées, mais qui sont restées dans les limbes du non-dit, que je n’ai pas su extraire de cet étrange inframonde plus ou moins grouillant, obscur, très enchevêtré (un monde selon l’image que je me fais de nos réseaux neuronaux et la comparaison n’est pas si mauvaise car dans cet univers neuronal comptent au moins autant si ce n’est infiniment plus que les noyaux, je veux dire les cellules nerveuses, les connexions, cette façon inouïe dont les tentacules des poulpes-neurones s’en vont tâter celles des voisins, celles de l’éloigné aussi et parfois s’y accrocher, solidement ou éphémèrement). Et puis il y a les idées dont je n’ai jamais eu la moindre idée (resterait aussi à savoir dans les idées que je prétends avoir déjà eues, celles qui me sont propres, sans doute un lot infime, et celles qui sont le substrat de lectures et échanges antérieurs !). Alors celle de Jean-Christophe Bailly, curieusement je ne l’ai jamais pensée et pourtant elle est féconde et pourtant elle va chercher du côté du travail de Patrick Beurard-Valdoye par la conjonction qu’elle opère entre lexique et topographie.

« Autour des activités des hommes, autour de la techné, se sont formés par buissonnement, les mots. Le besoin de désigner s’est développé par le travail, le long des choses vues et manipulées, en les différenciant. Un vent a porté le pollen d’un mot vers une chose innommée, de cette chose innommée vers son nom. Ce vent a sans doute été d’une lenteur exemplaire, progressive, et c’est toujours lui qui souffle quand nous cherchons un mot. Les mots en effet, fidèles en quelque sorte à leur origine, ne sont pas déposés en nous dans un ordre quelconque ou selon une seule ligne (comme un unique et immense paradigme qui serait aussi un totem), mais comme des buissons, des essaims, des nuages, formant des communautés aléatoires, mouvantes, où toujours quelqu’un manque à l’appel.  [...] L’école du langage – la façon dont, enfants, nous apprenons les mots puis la possibilité de les relier entre eux par des phrases - est naturellement, structurellement une école buissonnière. » (p. 32)

→ question donc, comment se distribuent en nous les mots, sont-ils localisés, précisément, sont-ils logés au sein de constellations (et dans ce cas quels sont les principes d’appariement ?) ou disséminés un peu partout, au hasard, comme certaines données vont s'inscrire sur le disque dur d’un ordinateur (ce à quoi remédie la défragmentation ! mot terrible). Les drogues (Michaux ?) induisent-elles des courts circuits, rapprochant des constellations éloignées. Et la poésie ? Valéry a-t-il étudié dans ses Cahiers ce processus de la recherche d’un mot, ce qui se passe en nous quand nous sommes sur la piste du vocable dont nous avons besoin ;  et pourquoi donc  est-ce celui-là qui sort du chapeau ?  Et quelles cartes-mémoires, quelles empreintes, quelle topographie pour tout ce monde du lexique (et parallèlement, quelle mise en relation avec les principes, autrement dit le système syntaxique). Est-ce un hasard si l’entrée suivante, dans le livre de Jean-Christophe Bailly, sous-titré au demeurant "Voyage au pays des noms communs" est « Carte » ?