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03 mai 2008

Tempo et tact

 

 

Tact et tempo
Dans De la lecture, S. Plümper-Hüttenbrink relève le propos de Wittgenstein disant que toute lecture est une question de tempo et de tact.
Il me semble avoir déjà abordé la question du tempo, a contrario au demeurant de ce que dit ensuite Wittgenstein, qui préconise une lecture lente. La plupart du temps, mais pas toujours, j’opte pour une lecture rapide et cela quelle que soit la qualité du texte. Une lecture flottante, où je ne m’arrête pas aux détails, à ce qui fait signe trop manifestement dans le texte, où je me laisse prendre par l’aura du texte, sa direction, son inconscient en quelque sorte (bien sûr l’analogie ici faite avec l’écoute analytique n’est pas un hasard !). Je laisse monter mes propres impressions en regard de ces mots, je me laisse imprégner par eux, je les laisse entrer dans mon for intérieur pour aller y chercher ce qui peut, avec eux, entrer en résonance. Ou au contraire, je l’accepte aussi bien sûr, heurter, bousculer, déranger.
Le lire lent est beaucoup plus rare et il est en général signe d’une extrême gravité, le lire lent a à voir avec la question du temps, le lire lent, peut-être, a pour fonction de forer, de se donner le temps cette fois de sonder, beaucoup plus finement, ce qui est sous le texte. Non pas globalement mais pas à pas.
Le cas du Boitier de mélancolie est particulier car il s’agit, je tente l’expression, d’un livre d’images. Images toutes très fortes, choisies une à une par quelqu’un qui sait de quoi il parle, Denis Roche, images entrant aussi selon moi en conflit de page en page par les charges qu’elles portent, de telle sorte qu’il est difficile de tourner ces pages rapidement. Chaque double page, avec son texte et sa photo, requérant un temps d’accoutumance, d’acclimatation. Il y a rupture de tourne en tourne, il faut se laisser le temps d’entrer dans chaque configuration.
Et je sais que j’ai lu aussi lentement le livre de Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre. En raison de sa gravité sans doute, parce qu’il parle de photographies aussi.
Le tempo lento vient aussi dans les secondes, troisièmes lectures. Je lis maintenant lentement Patrick Beurard-Valdoye, alors que ma première lecture du Narré des îles Schwitters fut plutôt rapide et cursive. Je lis lentement Jean-Pascal Dubost, je lis lentement Auxeméry, d’autant que mes entretiens avec eux ont encore amplifié l’effet que me font leurs écrits. Chaque livre s’est chargé de tous ces échanges, des questions et des réponses qui furent apportées et aussi de devenir, celui de ma lecture et de nos échanges.
Il me semble que tact est plus difficile à appréhender, encore qu’il y ait une étroite parenté entre tempo et tact. Dans un premier temps, lisant ce mot, tact, j’ai pensé à ce geste instinctif, devant la photo de William Klein, de toucher l’image, d’y tracer les lignes de fuite et les diagonales. Mais cela va au-delà, j’entends ici tact pas tant dans le sens de la « délicatesse », de l’attention, encore que l’on puisse fort bien manifester une attention et une tendresse envers un texte, que dans le sens du toucher. Se laisser toucher par le texte, y compris matériellement, le texte a une texture, j’y reviendrai à propos de La Tête de l’homme de Florence Pazzottu, le texte peut se toucher presque comme un aveugle touche une sculpture.... il y a tâton, dans l’obscurité du texte, je confronte mes yeux, mon corps, ma posture au livre, à ce qui émane, très matériellement des pages du livre et qui est affaire à la fois de typo, de maquette, de forme donc, y compris celle adoptée par le texte, prose, poésie, formes fixes, vers libres, versets, etc., mais aussi de sens, de contenu. Il y aurait tact en ce sens que je sonde le texte, quasi matériellement, je l’ausculte, j’écoute sous le papier les pulsations. Je le touche, il me touche.