Lisant Dominique
Fourcade
[Ce bonheur éprouvé à revisiter, le matin, pour en transcrire quelque
chose dans ce flotoir les pages lues, avec intensité, la veille au soir, comme
attestation d’une permanence de l’être, de soi, de la présence des livres et de
leur force motrice]
« L’écho est un mot en soi. Un des plus beaux du monde. Droit de suite,
droite de sieste, l’écho détecté, l’écho détective une vie en un » (Citizen
Do, p. 18)
L’écho détecté, celui que l’on perçoit, il faut souvent tendre l’oreille et
attendre, l’écho détective, celui qu’on suscite, que l’on ″fabrique″, le
son-sonde que l’on émet pour en apprendre un peu sur le mur, sur la paroi, l’obstacle.
N’est-ce pas ce que je fais à longueur de textes, lisant écrivant, le soir. Envoyer
des sondes vers des obstacles ou des cibles, des opacités ou des transparences
et tenter de détecter le ″retour″.
De Fourcade à Sautou
Des univers complètement différents bien sûr mais une forme très particulière
de mélancolie qui me paraît les rapprocher, mélancolie entée sur le manque et
dans le bercement. De part et d’autre, bercement et balançoire. Ecriraient-ils « d’ici, de ce berceau » ? !
« Bercez comme un ballon » dit l’un ( in Frédéric Renaissan), « pour la protection, l’écriture n’est d’aucun
secours. Mais bercer les uns et les autres, le chien compris, elle peut le
faire » (in Citizen Do, p. 17)
Ce pouvoir étrange
Ce pouvoir étrange, parfois, d’une poignée de mots ou de lignes, si
seuls, si pauvres dans leur page fermée, d’ouvrir un monde de résonances
multiples comme le fait un impact léger sur un gong : cette poignée de
mots d’une page 20 chez Eric Sautou et voilà la rêverie sur les murs de pierre
de John Cowper Powys réanimée, et voilà le chemin creux qui conduisait des
dernières maisons du village à la forêt d’Halatte et voilà une brassée de
sensations-souvenirs. Ces « chemins de pierre » s’ourlent de tant de
chemins, chemins parcourus réellement et chemins empruntés dans les livres,
chemins qui ont à voir avec la rêverie et le rêve qui toujours semble-t-il
empruntent des chemins, presque toujours labyrinthiques.
Conduite thématique
Chez Eric Sautou, sentiment que deux ou trois thèmes sont conduits en un seul
et même lancer syntaxique s’emmêlant comme parfois les thèmes ou les cellules
musicales (mélodies ou rythmes) chez Bach. Etrangeté de cette phrase nouvelle
constituée de trois phrases distinctes, fragmentées, mélangées, imbriquées,
inquiétante étrangeté à certains égards. Sans doute y a-t-il là une similitude
avec les processus du rêve, lequel tisse avec une virtuosité parfois
époustouflante, dont la conscience diurne est bien incapable, plusieurs fils de
pensées, de narration, ensemble. C’est que le rêve, le souvenir et la lecture
superposent les images, fusionnent plusieurs images différentes, parfois même
antithétiques, incompatibles selon la conscience. Le rêve, le souvenir, la
lecture et peut-être aussi l’écriture.
L’écriture est une
présence
Peu le disent me semble-t-il mais je suis sûre que pour beaucoup l’écriture
est une présence et le seul antidote à la solitude. Solitude soluble dans l’écriture,
parfois, un tout petit peu. Par mise en contact.
quand les mots et les
sons
Quand les mots et les sons tournent
dans l’air du soir, livres refermés, musiques éteintes, le souvenir seul de
ce que la main, quelques heures auparavant – filaments flottants, fuyants fantômes,
apparitions disparaissantes – nuages, fêtes,
sirènes – tendre en travers de l’air, tendre au devant du noir, tendre
au-dessus du vide un réseau capteur d’infimes – collecte du bruit de fond du
monde, scintillement fossile – mort mais trace, éteint mais pulsant dans l’espace-temps
– englouti dans le ventre de la baleine entropie, morse à peine audible,
à déchiffrer : longue, brève, longue – et cet appel dans la masse liquide –
immersion, Luca et Celan, en Seine – sur la houle noire du monde, petits
esquifs de papier mâché inconscients, insoucieux, à fendre la vague, bille en tête – aller
chercher les pierres dans la poche de Virginia.