Ingeborg et Nathalie
Ce n’était pas Nathalie, cette femme
aux cheveux blancs coiffés comme elle, visage arêtes vives, regard encastré –
ce n’était pas Nathalie, ce n’était pas Ingeborg, mais elle(s), vieille, usée,
entre veille et sommeil, battant la mesure du temps, accueillant les sons par
bribes et fragments s’en venant cogner à sa conscience voilée – les mains, les
pieds, l’instinct de musique, l’instinct de danse, le battement, la pulsation, à
peine, ténue, intermittente – disparition de la conscience, extinction du feu
et retour, entraînement de vivre par ce rythme, s’en va cueillir au pouls la
substance, la force d’encore un peu d’en avant, d’encore quelque petit temps
arraché à l’enlisement, à l’entrée en silence – Comme Nathalie S., celle qui
dit le presque rien, l’à peine énoncé, le pensé ténu qui bat juste sous la
surface et la musique, Nathalie, jusqu’à la « sourde oreille »,
celle qui entend mieux que tous – Et Ingeborg, passante considérable
dans le ciel du jour, Ingeborg à la marge de ce récitatif-Nathalie, au milieu
des figures évidées, bouches absentées, absentes, affaissées sur le plus de
paroles, plus que cris, murmures, étouffements, bouches recroquevillées en
moignon, corps abandonnés, flasques, jambes tordues, pansées, lourdes, non
porteuses (pas plus que mères), corps fini, mort passée par là mais cœur encore
à la tâche, corps à corps, noir et ces
corps-morts où s’ancrent bateaux vies à la réforme.
(Concert de piano de Sophia Lainé -Scriabine, Rachmaninov, Brahms- dans
une maison de retraite du xxe
arrondissement et lecture le soir, d’une biographie de Ingeborg Bachmann, par
Françoise Rétif)
1er novembre 2008
Valéry
[...] me suis remise à le lire, dans l’édition intégrale en
cours des Cahiers, l’énorme tome VIII, que je déguste par petites
lampées, souvent quotidiennes, lentement, comme ces Cahiers doivent l’être idéalement tant la plupart des propos
ouvrent d’immenses perspectives.
« Que de force pour ne pas
intervenir, pour soutenir la simplicité, pour laisser faire nos fonctions sans
y mêler leurs adversaires, leurs antagonistes. Il n'y a de clarté que par la
séparation instable, laborieuse. Le Tout est obscur, il est confusion ».
Paul Valéry, Cahiers, 1894-1914, tome VIII, Gallimard, 2001, p. 90.
Et toi, tu t’acharnes à balayer sur toutes choses le pinceau
fouaillant de ta lanterne analytique, discriminant, dé-ténébrant, éclairant au
risque de l’aveugler, la tuer cette saine confusion, cette confusion qui est en
fait la marque apparente ou plutôt l’apparence inévitable de la complexité. La
vie neuronale est obligatoirement incroyablement complexe. Elle pourrait te
submerger si tu n’y prenais pas garde – Comme le font tous tes frères humains.
Par instinct beaucoup plus que par décision.
21 avril 2004
Indicible
Il y aurait, me semble-t-il, trois formes d’indicible (au moins).
Indicible par incompétence, en fait manque de connaissance ou de maîtrise de sa
langue
Indicible par ce que ce qu’il y aurait à dire est d’une complexité telle qu’il
est impossible à rendre en suffisamment peu de phrases
Et le véritablement indicible, point focal de l’existence et de tout
art. Cet indicible-là peut parfaitement être perçu. Il peut même avoir une
présence physique, notamment dans ou par la musique. Il fuit dès qu’on l’éclaire ou qu’on l’approche. Il est le
contrepoids. La poésie : minuscules éclats arrachés à cette masse noire de
l’indicible.
3 novembre 2008