Ingeborg Bachmann
Avancé dans l’essai de Françoise Rétif (Ingeborg
Bachmann, collection Voix allemandes, Belin, 2008). Si je regrette une
certaine lourdeur du style et ce recours permanent aux formulations
« écrivaine » et « poétesse », je reconnais la qualité de
la pensée. Il semblerait que l’auteur de l’essai soit tiraillée entre une nécessité
d’un sérieux universitaire et neutre et sa passion pour Ingeborg Bachmann !
Aperçus passionnants sur l’engagement de I.B, son rapport à la guerre et à la
violence, dès le très jeune âge (bombardements de sa ville natale, entrée des
troupes hitlériennes à Klagenfurt), sur les problèmes de traduction que pose sa
langue à la fois très intellectuelle et très sensuelle (elle a reçu une
formation de philosophe et a fait sa thèse sur Heidegger, d’un point de vue
critique).
Ingeborg Bachman a une conception du langage comme devant à la fois dépasser et
dévoiler les charnières d’opposition [me fait penser à Nicolas Pesquès et au
battement minuscule entre les deux termes de l’aporie, seule résidence possible
pour le poète]
Françoise Rétif montre bien aussi le refus qui est celui de Bachmann d’une
certaine logique formelle, stérilisante et conditionnante au profit d’une visée
utopique, d’une souplesse de pensée, d’une aptitude à passer les frontières et
toucher aux confins (Grenzen en allemand)(Se souvenir aussi du titre magnifique
et emblématique, « la Bohème au bord de la mer » !) « L’ambiguïté,
la conscience de l’ambivalence originelle, traverse toutes choses et même les
mots » (60). Le principe de raison de Heidegger est « formulé sur le
mode de la variation musicale ».
Belle étude sur la relation avec Celan, avec mise en évidence d’une certaine
occultation de l’importance de Bachmann, surtout en France, une Bachmann cachée
en partie par la figure de Celan. Celan qui écrit dans Corona « nous nous
disons de l’obscur », que I. Bachmann reprendra « wir sagen uns
dunkles » (66)[la correspondance Paul Celan/Ingeborg Bachmann vient d’être
dévoilée et publiée en Allemagne, et on attend avec une immense impatience une
traduction française].
(2 novembre 2008)
Bachmann, poésie et
surtout musique
« La poésie de Bachmann loin de conforter les catégories traditionnelles,
ne se contente pas non plus de les inverser ; sans lever les oppositions,
elle les surmonte en les pensant ensemble dans une « double
contrainte » (Françoise Rétif, p. 69)
« La musique m’aide puisqu’en elle se montre à moi l’absolu qui est
inaccessible dans le langage ou dans la littérature, parce que je tiens la
musique pour supérieure et ai donc une relation désespérée avec elle »
Dans le beau chapitre consacré au rapport d’Ingeborg Bachmann avec la musique :
« pas d’irrationnel donc mais une autre façon de composer – ou plutôt
d’écrire – dans laquelle la juxtaposition, la profondeur spatiale, la
stratification synchronique, la polyphonie, la ″confusion″ au sens romantique
du terme, la tension et la non-contradiction des contraires prévalent sur le
déroulement du fil narratif. »(95)
(3 novembre 2008)
Ondine et les sirènes
Dans le livre sur Ingeborg Bachmann, plusieurs pages tout à fait
passionnantes sur le mythe de la sirène, depuis Ulysse jusqu’au renouveau du
conte en Allemagne au temps de Goethe (chapitre 6, Ondine, incarnation de
l’art). Ondine étant le nom d’un livre de Bachmann. Celle-ci s’appuie sur le
mythe d’Ondine pour faire prendre corps à sa conception fluide, non
dichotomique du monde.
(7 novembre 2008)
Bachmann
Terminé hier soir l’essai de Françoise Rétif sur Ingeborg Bachmann. Très
intéressant, avec cette restriction d’une écriture un peu lourde. Pauvre Ingeborg
baptisée en permanence l’écrivaine,
quand ce n’est pas l’écrivaine
autrichienne, elle qui détestait tant son pays !
« L’écriture de Bachmann s’interroge ″encore et sans cesse et mille
réponses douces et humides comme des flocons ne suffisent pas à éteindre le feu
de cette unique question″ » (p. 157, il semblerait que la partie entre
guillemets soit une citation de Bachmann elle-même).
9 novembre 2008
Ingeborg, encore
de magnifiques poèmes dans If,
n° 32, traduits par Irène Fuchs, Liliane Giraudon, Angela Konrad, Jean-Jacques
Viton et Catherine Weinzaepflen.
elle a un visage,
qui te donne
à boire, [...]
Ingeborg Bachmann, If, n° 32, p. 7
si tôt déjà le soir, et en plus si tard
le matin,
toujours l’obscurité pénètre la chambre,
Neige, sol de brouillard, combien d’hivers déjà ?
ibid, p. 7
(1er novembre 2008)
Toupie des mots
toupie des mots au fond du trou, toupie tournant, lancée, creusant sous elle le
vide à l’infini – forage, forêts inversées de points en points, entamer la
caillasse, monolithe ardu que l’arde peine à entamer – revenir, sans cesse
reprendre, cogner, taper, forer – en quête, à la quête, menue monnaie, gouttes
d’eau, trois mots passés là, petits amas de sens éclair – reperdus en flot, flux,
incessante ronde du monde en vrille, foret de la toupie – enchaîne à son spin,
arrache du stable, capte aux franges l’accélération continue – l’entendre
siffler, tourbillonnant, effréné, avide, temps et lieux dévorés, faim totale,
abjecte, inépuisable – sans cesse jeter du noir au rouge – étancher, éteindre,
cantonner, – eau à lampées contre la braise
– sifflement des grandes extinctions, à entendre venir, ces fins de partie, règnes abolis, rois
déchus – ils marchent sur le fil du temps tendu à se rompre – tourne la toupie,
accélérant le creusement du gouffre, bouche inouïe – j’entends le grand broiement
au fond de chaque mot – et l’extinction.
(9 novembre 2008)