Michel Deguy et la
situation de la poésie
« L’état-de-choses culturel
impose à la poésie sa situation au présent : une sorte de succès, de
manifestation polymorphe et métastasique, de socialisation, de démocratisation
et de mondialisation à la fois. En même temps que d’une récession, d’une revue
à la baisse de l’ambition des grandes poétiques de la tradition (disons :
romantiques), d’une déhiérarchisation, d’un retrait
rigoureux comme l’hiver… même si le très ancien perdure dans les ″retours″ et
tandis que les homonymies dissimulent les changements radicaux. [...] Le sans retour nous éloigne toujours plus
de ce dont nous dépendons continûment comme de l’origine et des
commencements ? Il nous fait sortir… du religieux et d’autres grandes
choses. Ce qui est laissé en arrière (et que le culturel spectralise) demande à être transformé pour être transporté : translatio studiorum. Si la poésie
pense, comment le fait-elle et dans quelle affinité et destinée commune avec la
pensée philosophique, et d’autre part dans son appartenance générique à la ″littérature″ ?
(Michel Deguy, in Lettres à M.B., Le
Préau des Collines n° 9, p. 143)
Petits grelots de faim
Désaccords, petits grelots de faim semés par un poucet naïf, s’inventent
des chemins sans retour à la recherche de l’éclair, là où gronde l’ogre affamé,
venu des quatre horizons, débonnaire, dos de colline – c’est le fou qui
déménage l’orient, hotte immense sur les coteaux, à déverser sa manne poison, à
faire lever les désiroires et les déceptions – fosse septique, relents alentis
en nasse sous le vent – aigreurs d’aigrefin finassiers, coup sur la nuque,
achèvement, soutiré, tiré, débité, compte d’auteur, compte d’autruches – flétries
fleurs, pourris pots, entachés les possibles et rapiécés les coupons – écoulez
vos marches branlantes, aux serins vos rossignols, cochon, couvée – air de colline à rondeurs d’amour, ventre barbelé
et tête mirador – poumons, poumons ! sentir le danger, inspiration,
encombrements, de longtemps le désaccord, bronches élaguées – battement
grinçant de faux, fauche le chant, section, étêtements
C’est de poudre aux
yeux
C’est de poudre aux yeux que meurt le soleil
grand charroi des poussières acides, essaims d’oiseaux infimes
Obscurcissant cortège vrillant en boucle le ciel
novembre, décembre, fumées et brouillards
l’acre autour, trainées de suie,
grand charroi des pluies infimes, essaim d’oiseaux acides
criailleries en becs et tue-têtes
grand charroi des déchets infinis, essaim des cendres toxiques
avaloir vorace des futurs
la mort aux rats éteint la lumière