Mary-Laure Zoss (Entre chien et loup jetés)
Textes extrêmement prenants et forts de Mary-Laure Zoss. Un sentiment de
toucher (de façon complètement contemporaine) à du très archaïque, un très
archaïque qui devrait nous être totalement étranger – que savons-nous de la vie
d’êtres très frustres et démunis dans une campagne arriérée – mais qui nous est
totalement proche – toutes ces sensations que l’on croit reconnaître dans ses
mots. Très archaïque et très contemporain par le traitement de la langue, comme
concassée tout en restant déchiffrable. Et quelque chose de beckettien dans ces
deux ( ?) personnages indéfinis, dans leur errance, avec leur sac de terre
sur le dos.
Ces poèmes permettent de toucher, presque matériellement à
la déréliction. Ils ont quelque chose d’éminemment politiques, en ce sens
qu’ils donnent à lire, à entendre, à comprendre (cum-prendere, prendre avec) la détresse du démuni de tout et devant
tout, démuni avant tout de mots. Dénuement matériel et pauvreté du vocabulaire
et des moyens de dire la brutalité du réel, du monde. Aucune intercession
possible par l’entremise des mots, pas de mots pour les maux. Bouche cousue,
« voix lacée au fond de la gorge, parole « bâtée de honte », phrases
comme « chiffons laminés » ou « grumeaux défaits », ces
phrases qui pourtant « lancent leur navette effrénée d’un bord à l’autre
de la tête » (30).
Puissante écriture des sensations, forme donnée à l’informe, tel cette
« ombre qui échafaude le froid contre la forêt » : dans cette
seule phrase, rameutées, exprimées toutes ces impressions éprouvées lors du
passage d’un versant à l’autre en montagne, du côté ensoleillé à la combe
sinistre et glaciale.
Sensations physiques décrites aussi avec une acuité extraordinaire :
« ils soutirent leur souffle à la viande serrée des poumons » [et
c’est Soutine, soudain !]. Ceux-là semblent fuir l’opprobre, une faute
immémoriale, d’avant leur naissance, errer sans repos, réprouvés. Il s’agit par
l’errance de « s’arracher à ce qui empêche continument » (19), à
cette « conscience lourde, mais de quoi au juste. »(36). Réitération
des mots quoi, où, du point d’interrogation, inséré dans la phrase, qui ne la
coupe ni ne la ponctue, qui en fait partie intégrante, qui fait phrase,
litanies de questions lancées dans le vide, questions auxquelles il n’est même
pas pensable qu’une réponse puisse être donnée : « qui pose la
question se fourvoie, la réponse est ailleurs » (36). Si peu de descriptions
et une telle puissance d’évocation. Entrer dans le livre c’est presque
physiquement entrer dans un paysage très particulier, de neige, de froid, de
lisières et de clairières désolées, de sentiers qui s’enfoncent nulle part, de
talus gris et hostiles. : « qu’est-ce qui fait qu’on cesse d’arracher
son mouvement à la route à peine debout ? », paysages dans lequel se
fondent littéralement les protagonistes, frontières abolies entre leur
désolation intérieure et celle de ce monde-là. Chaque texte, sur chaque page
est un univers en soi mais l’image qui se construit au fil du lire est
complexe, comme si les mots convoquaient des images différentes,
contradictoires même en une seule construction, parle-t-on d’un abri ou
parle-t-on d’un lieu extérieur, à quoi servent ces toiles battues de l’air, quel est cet arpent où marcher à sec en soi, et que sont ces
lampes terrées (37). C’est à la fois
très précis et mystérieux et ce qui s’édifie sous les yeux du lecteur est une
sorte de chimère de havre.
Ils portent à bout de bras [sont-ils boucs émissaires], « tout l’inassouvi
du monde ».
Fin de la première partie d’Entre chien et loup jetés. Titre magnifique, tout l’indistinct de cette heure-là, plus jour, pas nuit, l’heure des dangers, de l’indistinct, l’heure de l’angoisse chez les mammifères et donc chez l’homme. Et ce « jetés » qui cingle, et qui jetés ? Passent Vladimir et Estragon, passent tous les déplacés, les exilés, les démembrés et remembrés, les déportés [entendre, ici, la charge terrible de ce mot]. Et ce chien et ce loup qui ne renvoient pas qu’à une expression mais aux crocs, crocs du jour-chien et crocs de la nuit-loup, étau des mâchoires. Sur les routes jetés, supposés au sol, sans défense. Entre chien et loup. Proies de.
Françoise Clédat
Je reprends son EtnaXios, dans
l’idée d’une note de lecture. Je relis le remarquable avant-propos. Avec ses
notions d’achronie et d’ubiquité. Pour contrer le chronologique du livre, page
après page, elle propose le recours aux techniques du collage (Max Ernst) ou du
mixage (musique). Il semblerait que les œuvres d’art fréquentées (livres,
tableaux, musique) viennent constituer une sorte de corps en nous (ne
parle-t-on pas parfois de corpus). Tout
ce que nous lisons, voyons, entendons serait comme synthétisé par l’écriture
qui se joue du chronologique et du localisé [on songe à certaines théories du
pli, le pli qui rapproche ce qui est très éloigné, avant ou hors le pliage. On
pense aux propos de Françoise Rétif sur Ingeborg Bachmann : « pas
d’irrationnel donc mais une autre façon de composer – ou plutôt d’écrire – dans
laquelle la juxtaposition, la profondeur spatiale, la stratification
synchronique, la polyphonie, la ″confusion″ au sens romantique du terme, la
tension et la non-contradiction des contraires prévalent sur le déroulement du
fil narratif. ».] Il y a bel et bien suspension des limites d’une durée
individuelle.
Je trouve ces thèses passionnantes et aussi apaisantes en ce sens qu’elles
permettent d’inclure dans le travail d’écriture, par delà l’existence propre
(et mettant en pièce sans doute tout reproche de narcissisme) quelque chose
d’une généalogie imaginaire, une sorte de double, d’ombre plutôt, constituée
par tout cela que nous lisons, que nous écoutons, que nous jouons, que nous
regardons, que nous étudions, qui nous porte, qui nous nourrit, qui nous fait
vivre.
prendre le pouls
prendre le pouls pulse pulsation, le peu de battement à la veine –
artère désertée par l’ardeur, l’arde du sang perdue en tiède, en crasse, en
poix – épaissie à désépaissir, tourner et retourner en grumeaux pâteux, monter
au clair cette soupe noirâtre, passer les mots – au pouls des mots, décroiser
la tranchée, l’artère encombrée, débrayer sur le vide, souffler en flûtes claires des os – il fut : perce – du pouls percé, du il fut, scruter
l’il reste – pleurs, partir et ne plus savoir – il fut ne reste, il fut fuit,
galop effréné et cœur à battre à coups en course derrière – Il fut : fuit
– chamade, cavalcade, débandade, chutes et perte, cadavres abandonnés, débâcle,
desconfite gygantale – fuir il fut à
toutes jambes – être il est – soit. (©florence trocmé)