Il y avait ronde
Il y avait ronde, il y avait danse, il y avait chaîne – longue chaîne de
l’ancre au fond du puits – à tracter grain à grain le temps-cendre, fine bruine
de l’enfui sur le bel aujourd’hui –
cloches, cloches, grincements de poulies et de haubans – masse aveugle en
branle obscur, gonfle ressac et cogne à quai – heurtoir sourd de l’engouffré
éclaté sur le rocher et myriades d’infimes fusées dans l’anneau-nuit – lancés
chocs et fracas, brisures et fragments – compilés, réassemblés, frottés, usés,
rapiécés et recyclés, temps de ver luisant – balises dans le noir, bouées
sifflantes, ressassement de la houle sur les hauts-fonds – comme noyés
appelant, appelant en vain sans fin sans fin en vain – dans la nuit noire,
corne de brume, lancinements et craintes – le bruit seul, respir et plainte,
gonflement de la mer et de la nuit, le cœur ouvert en gouffre, sans fond, sans
fin, trou noir.
Clarice et Clara
« Je voue donc la chose que voici à l'antique Schumann et à sa douce Clara qui ne sont aujourd'hui que poussière, malheureux que nous sommes. Je me voue au rouge aussi vermeil que mon sang d'homme en pleine force de l'âge et je me voue donc à mon sang. Je me voue surtout aux gnomes, nains, sylphides et nymphes qui hantent la vie. Je me voue au regret de ma pauvreté passée, du temps où tout était plus sobre et plus digne et où je n'avais encore jamais mangé de langouste. Je me voue à la tempête de Beethoven. À la vibration des couleurs neutres de Bach. À Chopin, qui m'amollit les os. À Stravinsky qui m'a bouleversé et enflammé. À « Mort et Transfiguration », où Richard Strauss me révèle un destin. Je me voue surtout aux veilles du jour présent et au jour présent, au voile transparent de Debussy, à Marlos Nobre, à Prokofiev, à Carl Orff, à Schoenberg, aux dodécaphoniques, aux cris discordants des compositeurs de musique électronique – à tous ceux qui ont su toucher en moi de façon alarmante des profondeurs inespérées, à tous ces prophètes du présent qui me prophétisent à un tel point qu'en cet instant je vais exploser en : moi. En ce moi, qui est vous, car je ne supporte pas de n'être que moi, car j'ai besoin d'autrui pour tenir debout, tant je suis fou, tant je divague. »
(Clarice Lispector, l’Heure de l’étoile,
(A hora da estrela, 1977), roman, traduit du portugais par Marguerite
Wünscher, relu par Sylvie Durastanti. Éditions des Femmes, 1984)
Et à titre de trace, ici, de quelques propos saisis à la volée hier soirdans l’émission le
Magazine de France Musique, où était reçu François Noudelmann, auteur de Le toucher des philosophes. Sartre, Nietzsche et Barthes au piano
aux éditions Gallimard.