Feu, froid, feu
Tombent et tombes à ciel ouvert, canardent et roquettes, tout tombe et retombe à tombeaux ouverts, fosses à charpies et massacres – tombes ouvertes à fleur de sol, passées et retours, ça revient toujours – si sûr le feu à tombeau ouvert – fonce sur le monde, tombe et referme la tombe.
Figures de glace et de gel, figures de froid, gelé d’eau figée, arrêtée, enrobés racines et branches – verre cassant et coulées d’eau, tapis, tissus, draps et voiles en continu – figé du glacé, arrêté du transi, coque de glace autour de l’os, froid au cœur même, aiguille et pointe
Feu et terre, glaise, à pétrir le cadavre abandonné, sépulture impossible, nulle antigone en ce monde – les fuites, les cohortes, réfugiées sans refuge, corps déjà rendus à la terre, gaines de glaise et de boue.
Claude Royet-Journoud Entretien avec Eric Pesty : Je retiens deux choses particulièrement ici et en premier
lieu la notion de scène. Le poète se servirait des mots, des phrases comme d’acteurs
sur une scène imaginaire (la forme ?) qu’il va déployer et où vont s’affronter
ces entités pour tenter de susciter une représentation, précisément, au sens
théâtral du mot, donner une représentation de quelque chose qui restera
informulable mais dont la présence, en arrière-plan, dans la coulisse, va
informer ce qui est représenté. Et chez lui, il le dit un peu plus loin, en
particulier dans Théorie des Prépositions,
« tout le projet du livre est de transformer l’articulation en récit »,
c’est bien une forme de « mise en scène » ! Je retiens aussi l’idée de cette impossibilité qu’il y a à
parler d’un outil en se servant de cet outil, cela renvoie aussi aux
constatations de la physique disant qu’il est impossible d’observer sans
altérer ce qu’on observe. Mais il semble aussi qu’une part du travail de la
poésie contemporaine consiste à pousser le langage dans ses retranchements, à
lui faire rendre gorge, peut-être à recueillir ses derniers mots, tant le
contexte est délétère, sombre et âpre.
Il fait l’objet du dossier dédié de la dernière livraison du
CCP, Cahier critique de Poésie du cipM.
« Il y a toujours un jeu entre la représentation et l’irreprésentable.
D’où l’idée de scène. Tu es dans la représentation du vivant et en même temps
tu es dans son… pas dans son fantasme, mais dans son impossibilité à être
représenté. Oui, l’irreprésentable, il y a toujours cette limite du langage.
Cette impossibilité à être à la fois devant et derrière. On est toujours dans
le langage, on n’arrive pas à s’en dépêtrer, c’est impossible. Donc comment
fait-on pour longer ce mur, sans jamais réussir à le contourner ? On en
revient effectivement à cette limite » (CCP n° 16, automne 2008, p. 5)