Or la voix, le timbre
Ronde et sarabandes, pugilats, entrées en force – danses grotesques au-dessus des fumées-calumets – passent les roues immenses, broient le sel et le sang et remuent le bas-fond – ils s’agitent, tendent des fils sur l’abîme – urgence, urgence, leur couper la route, arcboutés, tentés de tendresse, teintés de désir, à dévaster, dégager, évacuer, plus vite et plus loin – non ! pas cette mélodie-mélopée, l’envoûtement assuré, fera perdre pied, s’appelait jadis sirènes avant sonies assourdissantes – énergies folles, elles stacattent, avancent, pulsent à fleur cutanée, charroi de déchets, de nutriments, larmes et peaux mêlées, avancée massive, terrible – grondements sur grondements, bottes et chars, casques – et la lumière, le phare, projections de feux, langues perçantes, les mots coupent et tuent, dissection, arrachements, acculements.
Et puis – rien – un silence infini, mer à perte de vue, étale – rai de lumière – d’où venu ? – mouvement à peine d’une barque sur l’eau, au large de tout – horizon d’arbres et de nuages – sur le fil tendu ostinato oscillant – rien ou presque – nuit du monde, cligne à peine, soupir rentré – passage du cobra, un glissement, presque rien, de l’ombre, à ras – vient le bruit, envahissement du rien, jeté encercle, bâillonne, étouffe – rien dévasté, hoquète, allaite son petit, pleure – se tait, tourne le dos et s’en va
Or la voix, le timbre, prend le grain, l’étire, le formule, le formate – du grain enténèbre le cœur et voile les yeux – du timbre ébranle le sang, le détourne, conduit à l’oreille – creuse en avant, souffle coupé, en avant, descelle le silence, l’entrouvre, esquisse de danse – la voix même de la nuit, voix de nuit, voilée, creuse la nuit, se fait nuit, appel nocturne à flanc de colline, escalade et dévissement – s’accroche à la paroi, chèvres efflanquées, volutes de fumée noircie à fleur de peau – travail, travail du son, sculpte l’entour, le vide, l’effroi en avant, parle à soi, parle au rien, parle au vide, le tutoie, l’escalade, le dévide, le reprend, le sonde et l’agrippe – toi, nuit, toi, obscur, toi, silence, écoute, engloutis, éteins que cesse cet impossible, cette tentation, cette illusion – heurts et lignes, s’enfoncent plus droit dans le sombre, dessins esquissés sur la paroi.
©florence trocmé, 2009