de quelques fleurs
dans un vase
Hier soir, évoquant les Exercices préconisés par Valéry, j'ai tenté,
mentalement, de travailler sur un
bouquet de fleurs. Essayant sinon d'en épuiser, mais en tous cas d'en explorer
en partie toutes les implications.
Il s'agit d'un simple bouquet de roses jaunes, rapportées du jardin de nos amis
D., chez qui nous déjeunions ce jeudi de l'Ascension. Quelques roses jaunes.
Or ce bouquet, d'allure très champêtre, posé sur une table basse dans le salon,
n'a cessé hier de capter mon regard et de faire mon admiration. Il m'attirait
tel un aimant. Mais que ressentais-je donc à son égard (j'en parle au fond
comme s'il s'agissait d'une personne)?
Couleurs : premier aspect, en effet, la couleur, ce jaune incroyablement dense,
gorgé de lumière, semblant émettre un véritable rayonnement (ce qui peut-être,
en terme de physique, est le cas ?). Évocation : la remarque d’Ernst Jünger sur
les géraniums qui semblent accumuler le jour la lumière et qui la restituent au
crépuscule. Ces roses, une fois prisonnières d'un appartement, semblaient
restituer quelque chose du soleil, de la lumière extérieure. Rayonnant,
n'est-ce d'ailleurs pas un terme solaire ?
Et puis bien sûr, le vert, le vert en soi, et le vert, en contraste avec le jaune.
Un beau vert, lui aussi saturé, dense, quoique plat en quelque sorte ; on
n'entre pas dans ce vert-là, il est lisse, un peu brillant et ne vous admet pas
dans son intimité comme savent le faire tant et tant d'autres verts.
Et donc le contraste, ou l'alliance des deux tons, le jaune des roses,
multiple, dont on a l'impression qu'on ne finira jamais de l'explorer et ce
vert plus hermétique des feuilles.
Formes aussi : la feuille plus modeste, plus simple là encore, plusieurs
feuilles de même type, des sœurs, dont aucune ne se hausse du col. Tandis que
les fleurs, elles, sont toutes différentes. Il est vrai qu'il y a deux espèces
de roses dans le bouquet. Mais celles qui me frappent le plus ressemblent un
peu à des pivoines par le foisonnement chiffonné de leurs pétales.
Et puis, ce bouquet, naturel, quelques fleurs dans un simple vase transparent,
évoque irrésistiblement maintes et maintes natures mortes et singulièrement
pour moi, aujourd'hui, celles de Chardin et celles des peintres hollandais du XVIIème.
Et cet étonnement l'autre jour, en scrutant la nature morte au panier de
fraises des bois de Chardin, qui illustrait un disque de Sylvius Leopold Weiss
(luth), de voir qu'en fait une grande partie de l'effet de transparence (un
verre d'eau) reposait sur le recours…au noir. Comment peindre un tel bouquet,
comment rendre le feu des fleurs, ce rayonnement, comment rendre la
transparence de l'eau ? Comment s'y prennent donc les peintres pour réaliser de
tels prodiges ?
Voilà ce qu'en un premier temps je me suis dit à propos de ces fleurs mais il y
avait aussi d'autres idées, d'autres impressions dont je livre certaines en
vrac : l'évocation par exemple d'un
jardin sous la pluie (Debussy, la troisième des Estampes après Pagodes et
la Soirée dans Grenade), un jardin
sous la pluie qui était en fait le parc de la Planchette à Levallois visité
rapidement il y a peu et où nous fûmes surpris par une grosse pluie d'orage.
Déjà, tout un jeu d'allers et retours s'était fait alors avec les Jardins sous la pluie, les jardins
réels étant parés de féerie par l'évocation des jardins imaginaires. Ou bien
encore, plusieurs parterres de roses, que je n'aime pas, donc, surtout si elles
sont rouges, ceux de St F. où heureusement il y a aussi quelques rosiers
jaunes, et plus prosaïquement, ceux des stations-service, un peu partout en
France.
Voilà donc ce que peut nous dire un simple bouquet de fleurs. Et il me semble
que je suis loin d'avoir épuisé le sujet. Je n'ai pas parlé notamment des
odeurs, du parfum des roses, si souvent tué aujourd'hui par les innombrables
manipulations destinées à produire des roses toujours plus résistantes,
toujours plus « belles » (pas pour tout le monde, pour ma part,
plus elles sont « sauvages » plus je les apprécie, plus elles
sont sophistiquées, rouges surtout, moins je les aime ! ).
Je sens que mon exercice n'est pas très valéryen. Lui se serait davantage
intéressé sans doute au fonctionnement de son esprit, dans ses perceptions,
dans ses associations. Peut-être eut-il été moins dans le sensible et davantage
dans l'élaboré. Car que me dit ce petit travail sur le fonctionnement de
l'esprit, sinon cette importante capacité d'association, de combinaison, dont
parle souvent aussi Valéry, il est vrai.
(Flotoir, 3 juin 2000)