« Je vois dans
l’air un oiseau qui se fait une chute formidable, si rapide, comme s’il se fût
jeté de sa courbe première ; celle-ci, par comparaison rétrospective,
donnant l’idée d’un étage, d’un lieu solide, d’un pont d’où il se serait jeté.
Et si brusque, sa descente ;
si inattendue, sa reprise en plein plomb que j’ai senti que je le suivais à
fond de toute ma structure, que je l’avais épousé, que mon cœur était serré,
arrêté, la vie pendue à ce fil d’hirondelle. –
Quelle leçon d’art ! Tenir
l’être à ce point, le suspendre au-dessus du précipice, l’y lâcher, le
ressaisir. L’attention d’autrui est le but, le gibier. Lui faire sentir et le
risque et la sécurité ; conduire où l’on ne veut pas aller, arrêter sur
l’obstacle, au point marqué...
L’art grossier émeut, bouleverse,
enchaîne – mais ne sait pas donner et retenir »
→et quelle admirable écriture, dont on pourrait dire ce que Valéry dit ici du
vol de l’hirondelle, de ses plongées et de ses loopings ! Elle suit la
courbe première, elle donne le sentiment de se lancer d’un point solide,
imaginaire, en plein vide, au risque de la chute, de l’écrasement au sol. Elle
se reprend, elle épouse les méandres de la pensée-perception. Je suis frappée de
la proximité avec ce que j’ai ressenti en lisant hier soir Ariane Dreyfus en
certains de ses poèmes. (Paul Valéry, Cahiers, II, La Pléiade, p.1003, [1916])