De la bibliothèque
miroir
Je continue ma lecture de la correspondance de Lebey et de Valéry
(présentée dans le Bulletin d’Études valéryennes n° 85) et mon impression se
trouve confirmée. Voilà un Valéry de chair et d'os, avec des sentiments, un
sens de l'amitié incroyable : je n'aurais ainsi jamais imaginé qu'il puisse
passer des heures à corriger les épreuves de Lebey à sa place !
Valéry lorsqu'il eut à inventorier la bibliothèque de Lebey, grand érudit et
bibliophile passionné, au lendemain de sa mort, écrivit « L'écrivain mort,
l'ensemble de ses livres parle encore [de lui]. La liste seule de ses titres
[...] suffirait à donner quelque idée de l'esprit qui les assembla. Il a
désiré, il a consulté, annoté, relu ou délaissé chacun de ces ouvrages [...]
toute une existence de pensée, de curiosités successives, d'ambitions secrètes,
d'incidents intellectuels, d'entreprises imaginaires est à demi lisible dans le
rapprochement de ces noms de lectures possibles où se manifestent la part du
choix et la part du hasard dans une destinée. » (BEV, n° 85, p. 90).
Ce très beau passage énonce une idée tout à fait applicable à n'importe quelle
bibliothèque un peu construite ! Ou même peut être à toute bibliothèque, y
compris celle qui ne comporte que des polars, des best-sellers et des bandes
dessinées. Cela en dit long aussi. En réalité une bibliothèque, cela a quelque
chose de très intime et d'un peu secret, car j'épouse tout à fait le point de
vue de Valéry : elle reflète très étroitement les goûts, les attirances, les
questions de tous ordres que s'est posées celui qui a acheté, ou comme il le
dit si bien « désiré » ces livres-là et pas d'autres….. ; une seule
remarque annexe : beaucoup de bibliothèques sont une image incomplète en ce
sens qu'on ne possède pas toujours tous les livres que l'on a aimés ou qui ont
compté pour soi. Beaucoup ont été empruntés, certains prêtés ne sont pas
revenus, il a fallu par moments faire des choix douloureux pour des questions
de place…. Plus juste reflet serait alors une liste aussi complète que possible
des livres lus. Dont je dispose en partie pour ma part. Et où je m'étonne
toujours de voir comme des rivières secrètes qui courent sous ma vie, ressurgir
tel auteur, telle thématique. Que j'aimerais disposer de la liste exhaustive de
tous les livres que j'ai lus depuis mon enfance, tous, je dis bien tous. Je
n'ai cette liste qu'à partir de 76 et ce n'est déjà pas si mal, car même si il
y a quelques « trous », elle est tout de même très complète et me
permet de reprendre en sens inverse le chemin du labyrinthe de mes lectures. A
sa façon, une telle liste est aussi une sorte de journal. Rêvons que nous
disposions de telles listes pour les grands auteurs, Proust, Valéry,
Michaux….ce serait passionnant. Dans la
correspondance de Valéry et de Lebey, précisément, cet échange sur les lectures
en cours et les conseils de lecture sont très intéressants et révèlent les
préoccupations des deux hommes, certaines bien différentes, certains communes.
(octobre 2000)