Journal de lecture de La
Main de sable,
de Laurent Margantin, 3ème série
La Main de Sable, suite, /Figures
Toujours la question de la définition de soi, les « anciens
visages » (136), ne pas se reconnaître, solution de la continuité de
l’être mise en évidence
/Fleuve
Idée qui affleure souvent d’une confrontation entre un soi de plus
en plus délavé, anonymisé, vague et flou avec un monde d’avant, sauvage, moyenâgeux,
d’avant la technique (laquelle assez violemment critiquée par éclairs), d’avant
la dite (so genannte) civilisation.
/soir, le thème de la fugue
Il était latent, il devient ici plus manifeste, prend de la réalité.
Double fugue en fait, fugue réelle, avec des départs de l’enfant de chez lui et
des vagabondages non contrôlés incessants, mais plus encore fugue hors de la
place assignée et en partie hors de la réalité « secrètement, il sut qu’il
avait bel et bien disparu et que celui qu’on ramenait n’était que son
fantôme ». Il y a comme un mouvement de fantomatisation de celui qui est
évoqué, l’enfant qu’on fut, l’enfant qu’on crut être, l’enfant qu’ils auraient voulu qu’on soit, l’enfant
dont on réanime quelque chose par l’écriture. (Retour des thèmes conjoints de
la hantise, des revenants)
/hameau (140)
de nouveau cette impression déjà ressentie d’un monde proche de celui
d’un Michon, dans ses profondeurs archaïques, à la limite de la vie sauvage.
/vie
Sous ce titre déjà utilisé plusieurs fois, ici (142) un terrible
portrait de l’échec littéraire et une non moins terrible peinture du
travestissement de soi-même, nécessaire pour coller aux règles de la société.
Il y a partout comme une lutte entre un désir de fuir ces règles et le désir d’en être.
/visite, identité et intégration sociale
« avec le sentiment que ce n’était pas un homme qui marchait à ses
côtés, mais l’idée d’une vie sédimentée dans une terre séculaire »
→il semble qu’il y ait une tension dans tout le livre entre des mondes opposés,
celui de l’individu, doté de peu de moyens, guère sûr de lui et de lui-même et
les stéréotypes, les bien nommés, les représentants de, à qui on a fait
endosser au départ une identité alors que celui qui écrit s’est dérobé ou plus
exactement a tenté de se dérober (partiellement seulement il me semble aussi) à
cet investissement d’autrui, sur lui, fuguant hors du modèle imposé.
→On devine aussi une tension sociale entre la bourgeoisie et non pas le peuple
mais plutôt le quasi-sauvage (qui renvoie au légendaire) d’êtres très frustres.
/pays (151), l’antagonisme encore
L’antagonisme, on le retrouve dans la chute de ce texte à propos de ceux
dont on sait tout, qui affichent eux-mêmes devant leurs maisons, l’intégralité
des données qui les concernent (et curieusement lu ce soir dans Le Monde un
article sur la problématique de cette transparence,
de cet univers où tout fait – conversation téléphonique, propos de vestiaire –
est mis sur la place publique, portée à la vue de tous, où l’espace privé se
réduit comme peau de chagrin et l’article va jusqu’à confronter cette réalité
insidieuse nouvelle aux pratiques de la Stasi, en écoute permanente des gens
qu’elle surveillait, 3500 pages de dossier pour Reiner Kunze par exemple),
confrontation donc entre cette volonté totalitaire de transparence et sur
l’autre rive, quelques êtres, plutôt fuyants, fugitifs même, qui refusent cette
indexation. Occasion de souligner la façon qu’a le livre d’aborder toutes
sortes de sujets de réflexion, de critique sociale notamment.
/conte
Son retour, p. 153, que je note soigneusement, car je voudrais
ensuite voir l’évolution de ce texte-là, comprendre son retour et ses
modifications. Les contes sont toujours, on le sait et on le savait dès avant
Bettelheim, hautement signifiants ! Le conte atteste aussi de
l’inscription de Laurent Margantin dans l’univers romantique germanique.
/mots, de l’autocritique
(161) « il me disait avec sa franchise déconcertante que chaque mot
qui lui venait à l’esprit générait une histoire ». N’est-ce pas en quelque
sorte le principe du livre. D’autant qu’est à nouveau posée ici la question de
la frontière entre souvenirs personnels et libres associations. Et que celui
qui est évoqué en prône le mélange « constitutif de cette rêverie qui
l’occupait en permanence »
→attestation aussi chez l’écrivain d’une extrême sensibilité aux mots et d’un
esprit « alimenté par la totalité du dictionnaire » (dénote de
nouveau une dimension utopique)
/errants
de (163) qui renvoient aux /revenants
antérieurs mais aussi aux /innommés :
« certains d’entre eux lisaient des livres à la recherche d’un visage ou
d’un esprit qui eussent pu leur convenir »
→toujours ce même mouvement oscillant entre une quête de l’identification et le
rejet de l’asservissement par l’identification imposée par la société. Ce livre
donne d’ailleurs un intense sentiment de solitude. Presqu’irréel lui-même, le
locuteur vit dans un monde d’images (plus ou moins fantomatiques), peuplé de
hordes d’errants, de revenants, de chiens.
→pensée soudain que Laurent Margantin aurait pu choisir la voie des
hétéronymes, comme Ch’Vavar ou Pessoa. Il s’agit d’endosser fugitivement,
brièvement, un vêtement vacant, puis de l’abandonner. Désir et rejet toujours
liés aussi fortement que souvenirs propres et réminiscences fictives, nourries
d’autre et d’autres à ras bord
/point, texte crucial
(166) : « les mots tracés avaient le même caractère fluide et
incertain que ce qu’ils tentaient de réfléchir »
→oui, évidemment et c’est la force de ce livre, de rendre avec précision, une
précision de miroir pourrait-on dire, ces images évanescentes poursuivies. Il
faut noter que l’écriture ne « force » jamais rien artificiellement,
les choses sont ce qu’elles sont, avec leur part de vérité et leur part d’invention
et cette remarque sans doute essentielle qui arrive là au point quasi médian du
livre (166 sur 323) : « il visait donc une écriture en accord avec la
réalité de sa conscience, écriture qui ne pouvait toutefois prétendre à la
reconstitution d’une vérité passée, mais plutôt à sa disparition au moment même
où celle-ci était simplement imaginée et construite selon une architecture
ponctuelle et évanescente »
→évanescence oui, d’où ces mots déjà notés, revenants, fantômes, hantise.
→évocation une fois de plus de la scène du film Roma où les fresques s’effacent instantanément d’avoir été mises en
contact avec l’air et la lumière, au moment de leur découverte.
Page essentielle qui matérialise les intuitions. Mais que toute cette analyse
ne fasse pas oublier la jouissance du lire, en raison notamment du côté
singulièrement prenant, envoûtant même par moments de ces textes, de ce
« corpus » qui, par agrégation, se forme petit à petit. Oui, écriture
de la disparition comme si l’auteur mettait son lecteur, en temps ralenti et
étiré, au cœur même du processus d’effacement, effacement des images, fresques
de Roma, délitement des manuscrits,
blanchiment de notre mémoire, effacement extrêmement rapide de toute trace de
vie individuelle passée la mort, destruction de toutes nos données personnelles
aussi peut-être, confiées à des supports éphémères, dans une confiance aveugle
et imbécile à la puissance de la technique. Retour à la poussière (où à la
fumée de la crémation évoquée dans un texte quelques pages auparavant)
→processus (/Chimie, (172) au fond
très différend de celui d’un Proust, il ne s’agit pas de retrouver le souvenir
et d’en re-jouir (ou d’en jouir pour la première fois, hors temps et
circonstances), il s’agit de le traquer pour lui faire « perdre de sa
consistance », non pas pour le faire revivre, mais au contraire pour
l’effacer.
En fait, le but serait que dans le for intérieur les souvenirs se décomposent
petit à petit, formant une sorte de compost (/chimie, donc) produisant « différentes substances inconnues »
afin que dans la confrontation à ces nouvelles substances, il puisse « atteindre
de nouvelles connaissances » N’est-ce pas aussi ce que nous faisons tous
avec nos lectures, les laissant s’accumuler dans les tréfonds de notre
conscience où, s’amalgamant, elles viendraient à secréter de
« nouvelles » possibilités, notamment d’écriture et de compréhension
du monde .
/fuyard
(173) me fait penser à Turner (et au livre de Françoise Clédat, Une baie au loin, sans lequel je ne
saurais rien de la « disparition » de Turner à la fin de sa vie !).
→Très puissant chez l’auteur le désir de l’effacement, de la disparition, de
partir ailleurs (il est en partie parti ailleurs, toute sa vie !), mais
sans laisser aucune trace, en devenant sans doute un innommé, en puissante et féconde contradiction avec le désir d’être
reconnu, donc nommé. Je n’ai pas encore l’explication du titre, mais je pense
fortement à cet instant au dessin, au tracé du nom que la vague sur la plage
vient effacer, à peine a-t-il été écrit.
/bâtisseur (bonjour Pénélope !)
(174) oui ce bâtisseur très ironiquement évoqué fait penser à la chère Pénélope
à cette nuance près, essentielle, que c’est pour personne que le narrateur
reconstruit indéfiniment ce qui s’est effacé la nuit. Sauf à dire que c’est
aussi le travail de l’écrivain pris dans son travail sisyphéen mais pas
désespéré entre volonté d’effacement et désir de traces.
/horde
et voilà qu’apparaît le mot « horde » que j’ai choisi un
peu plus haut (175).
la satire sociale joue régulièrement sa petite partie claironnante, voir aussi /bilan, très drôle (183)
Théâtre d’ombres
Il y a souvent comme un effet de théâtre d’ombres, surtout quand sont
évoquées des « silhouettes ». Allusion peut-être au mythe
platonicien, renvoi à la problématique de l’image dans une optique proche de
celle d’un Benjamin, d’un Didi-Huberman ou d’un Jean Christophe Bailly), à
l’irréalité de l’image, au danger de l’image prise pour la réalité qu’elle
n’est en aucun cas
/lieux, tensions toujours
(194), peut-être a-t-on dans ce texte une des causes biographiques
originaires des tensions incessantes entre deux pôles opposés et incompatibles,
opposition de lieux mais aussi de mondes, dans le sens où on dit « ils ne
sont pas du même monde » (voire « du même milieu »). Souvenir
réel ou fictif que cette oscillation entre deux mondes, la banlieue et la
bourgeoisie, déjà attestée par des oppositions entre le château et la ferme,
etc.
/fétiches
(198) pose la question de l’aura (benjaminienne, là encore ?)
et du neutre. L’oscillation créatrice et créative se fait entre l’aura des
choses, des lieux, laquelle aura tend à s’éteindre
et on lutte sans doute contre cette disparition et le désir (très peu naturel
sans doute, plus affaire de décision et de volonté qu’instinct) du neutre,
lequel neutre, mais il faudra y revenir de beaucoup plus près, est porté par la
figure de l’enfant, Das Kind, donc
irrémédiablement chargé à ras d’aura (et de tendresse latente) que le neutre n’éteint pas.