Proust en pleurs
« Il y a bien des années de cela. La muraille de l'escalier où je
vis monter le reflet de sa bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussi
bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de
nouvelles se sont édifiées, donnant naissance à des peines et des joies
nouvelles que je n'aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont
devenues difficiles à comprendre. [...] La possibilité de telles heures ne
renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien
percevoir si je prête l'oreille les sanglots que j'eus la force de contenir
devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman.
En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait
maintenant davantage autour de moi que je les entends à nouveau, comme ces
cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour
qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du
soir.» (Recherche, Swann, I, 56, « édition
à la gerbe).
→C'est magique. La puissance d'évocation de ces lignes, la comparaison avec les
cloches de couvent….
Recopier
Magique aussi l'acte de recopier qui modifie complètement le rapport que
l'on a avec l'œuvre. Et je songe à Bach qui a tant recopié de musique, la nuit,
à l'insu de tous, ou à ce musicien dont le nom m'échappe pour l'instant, mais
aussi de ces anciennes époques et qui faute de pouvoir s'acheter des
partitions, beaucoup trop chères pour lui, recopiait inlassablement toute la
musique qu'il trouvait. Je me demande d'ailleurs en écrivant s'il s'agit bien
d'un musicien d'autrefois ou si ce n'est pas plutôt le pianiste S. Richter qui
procédait ainsi.
Recopier permet de pénétrer plus intimement dans l'œuvre, dans le style, dans
la pensée, dans l'émotion de l'écrivain. Il ne s'agit plus selon l'expression
de Valéry de « lire au dessus de son épaule », mais presque d'épouser
sa main en train d'écrire. C'est ainsi que j'ai ressenti une émotion très forte
en transcrivant ce somptueux passage, émotion beaucoup plus forte que celle,
déjà importante, ressentie en lisant ces lignes. Ma lecture est rapide, trop
rapide souvent, elle survole et sélectionne ; recopier, transcrire, reproduire,
comme je le fais dans ce Flotoir, me
permet d'approfondir considérablement ma perception des choses, m'imprègne
infiniment plus. En ce sens, je pense que ces musiciens contraints par la
nécessité ou par une autre raison, à recopier de la musique ont infiniment
appris en procédant ainsi.