en lisant proust
Il m'est venu, l'autre jour, en lisant Proust dans la belle édition à la
Gerbe héritée de mon grand père, cette étrange et troublante question : des
yeux ont-ils déjà parcouru ces mots ? Et il y avait tout à coup comme une
présence impalpable enfermée dans les pages du livre, une sorte d'ombre émanant
de ce possible lecteur. Il ne s'agissait bien entendu pas de savoir si
quelqu'un avait lu ces lignes-là de Proust ! Mais de savoir si matériellement,
dans ce livre-là, ces pages avaient été tournées, ces mots lus et peut-être
relus. Si des yeux, des yeux réels, s'étaient posés sur ces mots. Et les yeux de
qui ? Comme si sur un chemin très perdu, lointain, improbable, on se demandait si
quelqu'un est déjà passé par là, avait vu ce que nous voyons, etc. Il y a sans
doute aussi là l'idée de l'héritage, le livre qui a été transmis, dans
cette édition-là et qui m'est échu à moi pour plusieurs raisons. Et on pourrait
aussi se demander où a vécu ce livre, dans quelle bibliothèque, au contact de
quels êtres, de quelles odeurs, de quelles lumières ? Oublié longtemps ou
souvent pris et repris ? On ne sait pas, c'est mystérieux et le livre ne peut
pas nous le dire. Mais curieusement il semble porter ces attentions
antérieures, il semble avoir retenu quelque chose de son ou de ses lecteurs
antérieurs, et il m'en vient, avec eux, une parenté. Parenté qui peut recouper
la parenté réelle comme dans le cas de mon grand-père. Mais fut-il le premier
possesseur du livre, il ne semble pas puisqu'un petit papier trouvé dans le
premier volume laisse entendre qu'il l'a acheté à un libraire spécialiste de
livres anciens et de belles éditions. Qui furent le ou les premiers lecteurs ?
On peut imaginer que ces appartenances créent des liens invisibles qui
peut-être un jour se révèleront.