Travailler du cœur & sensibilité
de l’intellect
Un télescopage très mauriacien (allusion ici aux montages opérés par Claude
Mauriac dans son entreprise trop méconnue du Temps immobile) !
Ce matin, je transcris dans le flotoir
d’aujourd’hui, mardi 6 juillet 2010, une fameuse lettre de Mallarmé cité
par Paul Audi, dans son livre Créer, dont je poursuis la lecture, petit pas à
petit pas :
« Je crois que pour être bien l'homme, la nature se pensant, il faut
penser de tout son corps ― ce qui donne une pensée pleine et à l'unisson comme
ces cordes du violon vibrant immédiatement avec sa boîte de bois creux. Les
pensées partant du seul cerveau (dont j'ai tant abusé l'été dernier et une
partie de cet hiver) me font maintenant l'effet d'airs joués sur la partie
aiguë de la chanterelle dont le son ne réconforte pas dans la boîte, ― qui
passent et s'en vont sans se créer, sans laisser de traces d'elles. En effet,
je ne me rappelle plus aucune de ces idées subites de l'an dernier. ― Me
sentant un extrême mal au cerveau le jour de Pâques, à force de travailler du
seul cerveau (excité par le café, car il ne peut commencer, et, quant à mes
nerfs, ils étaient trop fatigués sans doute pour recevoir une impression du
dehors) ― j'essayai de ne plus penser de la tête, et, par un effort désespéré,
je roidis tous mes nerfs (du pectus) de façon à produire une vibration, (en
gardant la pensée à laquelle je travaillais alors qui devint le sujet de cette
vibration, ou une impression), — et j'ébauchai tout un poème longtemps rêvé, de
cette façon. Depuis, je me suis dit, aux heures de synthèse nécessaire, ″Je
vais travailler du cœur″ et je sens mon cœur (sans doute que toute ma vie s'y
porte) ; et, le reste de mon corps oublié, sauf la main qui écrit et ce cœur
qui vit, mon ébauche se fait ― se fait. »
Plus tard dans la journée, poursuivant la révision du flotoir de l’année 2000, je retrouve cette citation, de Paul
Valéry, dans ses Cahiers.
« Ce que j'ai envisagé l'un des premiers, peut-être, c'est la « sensibilité
de l'intellect » — ce qu'il y a d'amour, de jalousie, de piété, de désir,
de jouissance, de courage, d'amertume, et même d'avarice, de luxure / et
jusqu'à [une] sorte de luxure, / dans les choses de l'intelligence. Il y a une
passion, des émotions et des affections dans l'application de la vie à ces
activités qui ont pour objet le comprendre et le construire.
Et ce sont là des instincts.
(Cahiers, tome 1, Pléiade, p. 623)