Franchir la barrière de l’ego
cette idée, passant : l’écriture permettrait de refuser certaines pensées, elle permettrait peut-être aussi de franchir la barrière de l’ego, comme on dit franchir la barrière des espèces, passer outre, de l’autre côté de ce bouclier.
« Une écriture qui minuscule des restes (Maryse Hache) »
Très émue et touchée par un très beau texte de Maryse Hache, écrit en réponse à une proposition d’atelier d’écriture de François Bon à la BU d’Angers, proposition elle-même remarquablement construite et articulée à partir du journal de Kafka.
Je ne veux pas retomber ici dans le travers découvert une fois de plus dans les très vieux flotoirs du début : beaucoup trop recopier, brut. Juste extraire, éventuellement resserrer.
Proposition de François Bon :
a. les différents registres et nappes qui font l’immense bonheur et intérêt du Journal de Franz Kafka : les notations directement quotidiennes, observations de rue, captations de scènes, silhouettes, conversations ; les notations concernant la lecture, Dickens, Tolstoï, plus théâtre, sans oublier la première fois que Kafka va au cinéma ; les notations concernant le rapport à l’écriture : ça marche, ça ne marche pas, les travaux en cours ; enfin ces récurrences qui participent de l’intention d’écrire : écriture directement narrative, conduite d’un trait, et non reprise
b. une strate particulièrement importante dans le dispositif narratif de Kafka : l’écriture ne vient pas d’une inspiration, et si l’idée d’une mécanique n’est pas suffisante, elle est nettement plus générative. Ainsi, dans les différentes récurrences à quoi en appelle Kafka pour le déclenchement d’écriture (les mythes, l’arrivée dans un village, la métaphore animale), la plus fréquente consiste à simplement prendre son contexte immédiat – une chambre, une fenêtre sur rue, une table où quelqu’un écrit. On retrouvera ce dispositif quatorze fois, vingt fois. [...] des textes ultra-brefs (Mon voisin de chambre), comme des formats « nouvelle » (La Métamorphose) ou un roman tout entier (Le Procès) peuvent découler de ce même déclencheur.
Et un extrait du texte de Maryse Hache :
si l’on me voit je suis un monstre de quoi
l’oreiller se tasse un peu derrière l’épaule ; par la fenêtre ciel et tilleul rencontrent leur bleu vert, un avion, proche de son arrachage du sol, gronde ses basses, tremblement au ventre
suis au radeau avec carnet, crayon, ordinateur, téléphone, de quoi rester au travail, et penser à colette
[...]
je suis un monstre de quoi si elle me voit
monstre d’une écriture qui minuscule des restes et du fragile vivant.
Jean-Luc Bayard
J’ai été alertée à propos de son livre, Les Roues carrées, par une amie qui m’écrit : « L'auteur élabore une sorte de casse-tête qui, loin de nous détourner de la lecture, avive notre curiosité, l'émoustille voire l'exacerbe tant l'on reste persuadé, de a jusqu'à z, de la rigueur de cette construction mentale qui tient par là-même de l'essai, et dans un double mouvement, du poème, du fait de l'impossibilité à déchiffrer l'intimité d'une expérience : celle de la lecture de l'œuvre de Bernard Noël. »
J’ai donc choisi de publier ce matin dans « l’anthologie permanente » de Poezibao, l’incipit du livre et je vais entreprendre sa lecture. Le peu que j’ai lu me paraît non seulement passionnant, en particulier sur la question du lire mais aussi recouper certaines de mes pratiques et intuitions.
C’est si simple, un vrai jeu d’enfant : Igitur va jeter le dé, le livre tourne et j’attends « tout » – l’équilibre et la vrille, la vitesse, l’image mobile et immobile creusée par la rotation. « Tout » : l’apprentissage de la gravitation, du mouvement et du vertige, à la fin le face à face. Déjà,
les ouvrages sont propulsés dans la machine à lire, qui se dérègle contre une accélération de chocs, en chaîne ou en résonance. Le cube est chauffé à blanc, et ses faces (vitre) ont vibré. L’implosion a eu lieu à la température de fusion. Désormais muette, la machine est à l’intérieur.
→ j’aime cette double idée de l’attente de rien moins que du Tout, ou d’un tout, en tous cas de quelque chose d’essentiel à l’abord de chaque livre. Chaque ouverture de livre, chaque plongée dans un livre suscitent cet espoir. Souvent les premières pages font illusion, je dis illusion car sans doute en raison de l’excès d’attente, elles semblent y répondre mais si souvent la lecture s’enlise dans la déception. Or celle-ci n’est pas obligée, elle n’est pas automatiquement induite par l’énormité de l’attente. Il arrive que des livres au contraire refusent un temps leur accès puis s’ouvrent petit à petit.
→ Très intéressée aussi par cette métaphore de la « machine à lire ». Il me semble que l’on se forge petit à petit une machine à lire, par l’expérience, par la connaissance de soi et une plus claire idée de sa propre recherche. Il y a dans ces mots l’idée aussi d’une sorte d’incorporation plus ou moins manducatrice et ruminante du lu et de son devenir intérieur. Cela même qui me passionne : que deviennent tous ces matériaux en nous, quelles potions se préparent, quelles alchimies, qu’évacuons-nous, que digérons-nous, qu’est ce qui est toxique pour nous, de quoi faisons nous sang, peau, nerfs, etc. Me rends compte avec cette dernière énumération que je pourrais la mettre en vis-à-vis de cette idée que j’ai souvent que les livres peuvent s’adresser à différentes parts de nous-mêmes, l’intellect, le cœur, le psychisme (conscient et inconscient) la sensibilité, etc. que les bons livres parlent à au moins deux de ces entités (en schématisant bien sûr) et que les très grands livres, très rares aussi, sont ceux qui mobilisent tous ces mondes en même temps.