fugitivement dans le temps
Écrivant une date, 14 Août 1956, au bas d’un poème bouleversant d’Anna Akhmatova, subite émotion à penser que nos existences se sont recouvrées fugitivement dans le temps. En 1956, j’étais une toute petite fille, ignorant tout de la Russie, qui s’appelait l’URSS et plus encore d’Anna Akhmatova.
Cette affaire de chimère
Je ne sais pas d’où je tiens l’idée et le nom donné à cette supposée entité, sorte de projection intermédiaire entre deux êtres, dans le cas d’une relation amicale par exemple. Est-ce une invention de ma part, j’en doute, ai-je lu cela quelque part, beaucoup plus probable mais où ? En tous cas, il me semble que c’est cette idée que développe Coccia « si le sensible a lieu c’est parce que, en plus des choses et des esprits, il y a quelque chose d’une nature intermédiaire ».
Une recherche dans le TLFI et sur Wikipédia ne m’éclaire pas beaucoup. Sont soulignés surtout les aspects monstrueux et hybrides des chimères, même si il est fait aussi allusion à la figure imaginaire en héraldique.
Mais je retrouve la source ! Dans le flotoir, janvier 2009 :
[Cixous, la lecture, la chimère]
« Je suis convoquée », par le livre, dit Hélène Cixous, belle idée qui évoque si bien l’appel puissant du livre en cours de lecture, surtout dans la jeunesse, quand on en est tenu éloigné (cf. les pages de Proust notamment dans le début du Contre Sainte Beuve). La force inouïe des lectures de la jeunesse, cette immersion dans une histoire, ces épousailles avec les héros, cette sortie du corps (mais qui n’empêche pas de très sensuelles réactions !) et du réel pour habiter la « chimère » qui nait de la lecture, donc de la rencontre entre le livre et le lecteur, cet espace très particulier de projection, où confluent ce qui est écrit et ce qu’imagine le lecteur, ce que vit le lecteur
J’élabore cette notion de chimère à partir la notion de chimère en psychanalyse, celle qui se construit, par la parole, entre l’analyste et l’analysant selon Michel de M’Uzan : « Si les psychismes de l’analyste et du patient demeurent deux entités séparées, l’asymétrie du dispositif assurant cette mutualité dissociative, le travail d’analyse s’effectue sur cet objet intermédiaire qui n’appartient ni au psychisme de l’analysant, ni au psychisme de l’analyste, mais à un ″hybride″, une entité psychique métissée qui s’invente, s’organise puis se transforme, et possède sa propre logique systémique. Elle peut surgir sous une forme paradoxale telle une chimère (…) » (source : D. Kaswin-Bonnefond. « Transfert-Contre-transfert : entre associativité et dissociativité », in : RFP, « Le contre-transfert », Avril 2006, p. 454 à partir du blog Métapsychique). Je relève aussi un peu plus loin dans ce même blog : « André Green remarque, concernant la chimère, qu’elle représente une troisième scène où se rencontrent deux doubles, celui du patient et celui de l’analyste, et où se jouent alors les phénomènes télépathiques. Ce type de chimère se produit très certainement chez des personnes qui se fréquentent souvent, en particulier les couples. Ce type de communication à deux peut donner lieu à des ″itinéraires correspondants″, des coïncidences, des correspondances, ce que Daniel Widlöcher appelle également des ″systèmes de co-pensée″ », propos que je relève d’autant plus volontiers qu’Hélène Cixous parle, tant et plus, de la télépathie (dans la suite de Derrida) : « [...] c’était en 1981, il l’appela alors Télépathie, lui donnant ainsi, à cette déité étrange un nom propre à secret. Télépathie comme Tarapatapoum, la fée qui sauve les enfants des malheurs qui les guettent » (Philippines, p. 25).
Le miroir (E. Coccia)
Retour à la lecture de la Vie sensible d’Emanuele Coccia
« Dans le miroir le sujet ne devient pas objet pour lui-même mais il se transforme en quelque chose de purement sensible [...] une pure image sans corps ni conscience.
→ il en va de même avec une photographie.
« Dans ce miroir, nous devenons du sensible sans chair, ni pensée » (29) et encore « Le sensible est l’être des formes quand elles sont à l’extérieur, comme exilées de leur lieu propre » (35)
Propos à la fois très parlants et très déconcertant, que j’ai pour l’instant la plus grande peine à gloser.
Je note cette formule d’Averroès :
« la réception est une forme particulière de passion qui n’implique pas de transformation » : « le miroir est affecté par l’image sans pour autant subir de transformation. » (44 et 45)
« Le sensible est la forme en tant qu’elle est séparée, abstraite de son existence naturelle. » [abstraction = extraire de]
« Notre image dans le miroir ou dans une photographie existe comme séparée de nous, dans une autre matière, dans un autre lieu »
→ C’est pourquoi on peut donner raison à ceux, « primitifs » ou plus « civilisés » qui estiment que la photo est dangereuse, qu’elle vole l’être, qu’elle le rend manipulable par autrui.
De l’image (E. Coccia)
L’image est :
•Une abstraction de l’être naturel
•Une distraction de la continuité
•Une soumission à la multiplication
→ pour ce dernier point, il me semble qu’on est proche de la pensée de Walter Benjamin, mais de façon générale, cette réflexion sur l’image renvoie aussi à G. Didi-Huberman.
→ Toutes ces pages qui s’établissent à partir de la réflexion (!) sur l’image dans le miroir sont aussi une magnifique réflexion sur la photographie.
Image, miroir, photo (E. Coccia)
Dans le miroir comme dans la photo, dans l’image, notre forme existe en quatre modalités :
•corps réfléchi dans le miroir
•sujet qui se pense
•forme qui existe dans le miroir
•concept ou image dans l’âme du sujet qui lui permet de se penser lui-même.