Datation (Jean-Luc Bayard)
JLB « travaille » (ce mot me semble approprié à sa façon de procéder, il choisit un angle, un point et l’explore, à la fois par le travail de la prose, versant essai et par la tête chercheuse de la poésie, versant contraintes, combinatoire.)
Donc la question des dates, une histoire de datation au sens archéologique, presque. Beaucoup de dates émaillent le parcours et celles-ci en réfèrent aussi bien à l’histoire de JLB qu’à celle de BN, avec une telle proximité parfois que l’on est obligé d’accommoder pour savoir de qui il est question. Mais ce gommage des frontières, cette porosité me semblent inhérentes à toute la démarche du livre.
Curieux dispositif de datation par exemple pour la série « calendrier des ruptures / biographie », puisque chaque poème est encadré de deux dates, qui peuvent être éloignées dans le temps. Avec une toute petite variante typographique puisque avant le poème le mois est écrit en lettres, après le poème en chiffres romains. Je suis toujours très sensible à ces tentatives de coutures de temps éloignés, dont une des plus belles expériences reste pour moi ce que tenta Claude Mauriac dans son Temps immobile. Pris dans le flux temporel, il y a cette tentation à penser marche en avant, évolution, parfois terre brûlée et une méconnaissance des cycles, du côté itératif de certains évènements, de la réapparition périodique d’obsessions, de tropismes, etc. Cela sans doute à explorer dans l’œuvre de Bernard Noël.
La réflexion, portée par un recours aux mathématiques, en conformité avec certains aspects de l’Oulipo, continue dans ce travail sur les « dates charnières » et le « cercle du temps ». JLB détecte chez BN une sorte de périodicité sur dix ans (à un ou deux ans près, parfois), il met au jour une série, 36, 46, 56, 66 ; etc.
Nous avons donc déjà eu trois « suites poétiques » :
- Les séquences maya-moins-une / comptines
- Calendrier des ruptures – biographie
voici : - les Acéphales, anagrammes
Anagrammes (Jean-Luc Bayard)
De nouveau un tour de force, toujours dans la lignée oulipienne et dans celle de Michelle Grangaud avec une série d’anagrammes qui commencent toutes par le nom d’un arbre, cyprès, tremble, amandier, etc. Toutes incluant également, bien entendu, une courte citation de BN, je me demande si la matrice est le premier vers et le nom d’arbre ou bien si c’est la citation ! Ces anagrammes assez époustouflantes sont « montées » avec de courts extraits de textes, notamment de Louise Michel, sur la Commune
Je ne comprends pas vraiment pourquoi ; encore sans doute une insuffisance de connaissance de l’œuvre de Bernard Noël – et c’est décidément la grande limite pour moi dans la lecture de ce livre de JLB, ce peut être aussi une forme de critique, qui consisterait à dire que le livre n’est pas tout à fait autonome, auto-suffisant.
Je suppute que ces références à la Commune ont à voir fortement, avec l’engagement de BN.
Avancée difficile (Jean-Luc Bayard) mais un nouveau rapport à l’œuvre ?
... je le reconnais. Coexistent la fascination pour l’entreprise (parfois je pense, bien qu’apparemment cela n’ait pas grand-chose à voir, à ce livre magnifique, justement intitulé De la distance et où Frédéric-Yves Jeannet « travaille » aussi avec Michel Butor, son rapport à l’œuvre de Butor), et un peu de lassitude parfois, une impression de déchiffrer un grimoire codé, sans en avoir les clés. Pour la raison que je viens de dire et qui tient plus à moi en tant que lectrice, qu’au livre. Dont de toutes façons la démarche, la manière de procéder, l’approche sont passionnants et me semblent aussi une étape importante sur le plan littéraire. Au-delà des auteurs en présence. Comme l’esquisse d’un rapport différent aux œuvres, rendu possible par une évolution de l’idée même de l’œuvre, de la propriété de l’œuvre (il n’est pas exclu que tout cela soit travaillé en sous-main à la fois par un courant profond, de nature quasi ontologique, dont on perçoit l’émergence dans les travaux d’un Jerome Rothenberg ou certains propos d’Yves di Manno et par quelque chose de plus contingent, la question de la propriété de l’œuvre d’art telle qu’elle est posée par Internet).
Les pronoms (Jean-Luc Bayard)
La 4ème série poétique se penche sur la question des « pronoms / lettres. » Poèmes dédiés à Emmanuel Hocquard, Dominique Fourcade, Jochen Gerz (en fait un artiste conceptuel, auteur notamment d’un Monument contre le racisme, à Sarrebruck) et plus surprenant Christine Angot. Il s’agit, dans cette réflexion sur l’identité, non seulement celle de l’auteur et celle du lecteur, mais de façon plus générale celle de l’autre et des autres, de « marcher sur le fil qui va de je à tu, de tu à elle, à il et à tu encore ». Avec cette belle insistance sur lire : « lire, comme écrire, engage sur la voie d’une expérience, intérieure toute » (55)
Variations (Jean-Luc Bayard)
Nouvelle série sur treize vocables, que je peine un peu à trouver, cherchant les récurrences dans les trois poèmes de la série « Variations sur treize vocables », cherchant des noms communs, trouvant rire, ombre, porte, vent. Mais en fait, l’auteur donne la clé, ce sont des mots placés toujours au même endroit dans les trois poèmes et ce sont surtout des pronoms ou bien encore des conjonctions de coordination (significatif !), trois sur les treize, au moins, et, où, donc. On pense inévitablement à Mais où est dont Ornicar ! et on se pose la question : mais où est donc BN ?
Envie toutefois de laisser la question des nombres, des jeux sur les mots et le texte (jeux qui sont graves toutefois, il me semble) pour noter cela qui émeut : « chacun ainsi demeure l’infime legs d’une phrase perdue ».
→ n’avais donc pas tout à fait tort quand je parlais d’assimilation quasi digestive des mots, des phrases, dont ne restent que d’infimes fragments.