Expérience de lecture
Rouvrir un livre donné au signet, relire un peu en arrière, découvrir des choses inaperçues, parfois extrêmement fortes, mais qu’on n’avait pas vues par lassitude de lecture, émoussement de la faculté perceptive, saturation des antennes. D’où l’intérêt de changer de livre, au besoin trois fois de suite lors d’une même session de lecture. Un texte nouveau repolarise les récepteurs !
Le regard (retour à Jean-Luc Bayard et donc Bernard Noël)
Poursuivant la lecture de Les Roues Carrées.
« Le regard a son propre battement, sa respiration » et plus loin, autour de la découverte par BN de Matisse, cette citation, de lui : « il n’y a pas d’une part, le monde du dedans et le monde du dehors, mais un espace unifié [...] qui pénètre et qui est pénétré. »
Cette citation me renvoie :
→ à ma comparaison des effets physiques complètement différents produits par les toiles de Matisse et celles de Picasso, lors de l’exposition Matisse et Picasso.
→ à la lecture en cours de Emanuele Coccia et à ses remarques sur le sensible
Des « je me souviens » bien particuliers
Ce serait un beau fil à suivre que de rechercher toutes les « premières fois », en matière de musique, de lecture, de peinture, autrement dit la découverte de tel musicien (la première fois où j’ai entendu du Chopin, une étude, la première fois où j’ai entendu un orchestre, dans un concerto de Mozart...), tel peintre et tel écrivain. Dans la mesure où cette première fois est identifiable, ce qui est loin d’être évident. Quant ai-je lu Proust ou Michaux pour la première fois ? Et Roubaud ? et Cixous ? etc.
La Commune (Bernard Noël)
Me décidant enfin à consulter une bibliographie de Bernard Noël, je découvre qu’il a écrit un dictionnaire de la Commune – qu’il y a aussi un livre qui s’appelle Treize cases du jeu.... autant d’indices pour la lecture de Jean-Luc Bayard.
Le chiffre et la vision (Jean-Luc Bayard)
La 6ème suite poétique reprend la question des dates, un peu à la manière d’interrupteurs qui feraient apparaître puis disparaître très vite la mémoire de certains événements.
Peinant toujours un peu à suivre toutes ces constructions et jeux, je me rappelle de ce tercet, au début du livre : « j’en suis à saisir / ce qui se lèvera le / sens est éphémère. » (25)
Verticale et parallèle (Jean-Luc Bayard)
JLB continue ses recherches, il les figure littéralement donnant par exemple des poèmes appelés « Commencements », qui sont en quelque sorte des échelles dont les deux montants latéraux sont des acrostiches. Il s’agit de « fixer l’échelle, grimper dans l’arbre [thème récurrent, l’arbre] ou sur les toits »
Le danger de lire
Tout ce livre donne un obscur sentiment de prise de risque considérable, d’un danger auquel s’expose celui qui l’a composé. La démarche semble en effet plus que risquée pour l’identité, mais aussi parce que « trop minuscule, la distance entre l’emprunt et le vol. A présent on ne sent plus à qui sont les mots » (94). Et plus loin, exprimé clairement, ce sentiment d’emprisonnement : « je me trouve brutalement dans un livre d’où je ne peux sortir, sinon dans un autre. Et je crie : délivrez-moi ! » (103)
Un eurêka autour de 0
Méditation sur les nombres, les nombres-espaces qui fondent le recueil qui est un « livre des livres » (95) et les nombres-temps. Et page 96, un eurêka dont on a envie de dire qu’il fait plaisir, comme si on éprouvait un soulagement que l’auteur ait enfin une satisfaction, cet eurêka c’est celui de la découverte du signe qui marque l’égalité du nombre et de la lettre, 0. [y a-t-il là aussi interrogation sur le nom de Noël et sur celui de Nonoléon, où le 0 est très présent ? ]
Du tout autre au presque même
La 11ème suite est composée de septines, les mêmes sept mots permutant dans les 7 vers, ce sont ; dé, hasard, lieu, silence, temps, main et mémoire. Tous étant bien sûr, extraits de citations incluses de BN
et page 111 : « qu’est-ce que je cherche en lisant ? Pourquoi tous ces tours et détours ? »
Mais ne pas attendre une réponse logique, bête, claire. C’est une fable qui est la réponse donnée par JLB, une fable fort énigmatique.
L’impression que donne tout l’ensemble du livre et l’alternance des suites poétiques et des paragraphes de prose est de tisser un réseau dense, serré, complexe, de fils, une sorte de cage, de piège à retenir les livres, ou des fragments de livre, à attraper quelque chose d’éminemment instable et fuyant, la ressemblance, l’identification, la gémellité, la paternité, la fécondation ? À partir du tout autre et du presque même qu’est l’auteur pour le lecteur ? Là encore un espace entre, une sorte de chimère interpersonnelle, sauf qu’il n’y pas, en tous cas dans le livre, de réponses de Bernard Noël.
Ambivalence autour de ce livre (les Roues Carrées)
Je me sens d’une rare ambivalence envers ce livre, une fois posé et reposé le fait que ma lecture est forcément contrariée par mon manque de connaissance de l’œuvre de BN. Je balance entre fascination-admiration très réelles d’un côté et une sorte de malaise de l’autre. Où tout cela nous mène-t-il ? Sentiment d’un jeu dangereux, le danger étant de plusieurs natures : affecter l’identité et provoquer un vertige, parce que le peu d’identité propre serait diffracté à l’infini comme dans un jeu de miroirs.
Mais alors doit-on dire que toute lecture engagée et engageante expose à ce danger-là ? Que l’excès d’intimité avec une œuvre peut mettre en danger ?
On sent aussi remuer derrière la façade brillante du livre et sa virtuosité combinatoire, un arrière-monde inquiétant, où mimétisme, meurtre, usurpation sont latentes. Il me semble retrouver certaines des problématiques soulevées par De la Distance de Frédéric-Yves Jeannet : quand la proximité avec un écrivain (père ?) devient si étroite que l’identité propre peut en être menacée. Sans parler des possibilités créatives!