Lucien Suel
Une des caractéristiques, très frappantes, de ses livres, être ce que j’appelle peut-être improprement de longue traîne. Je veux dire par là que finie la lecture, parfois depuis longtemps, par associations spontanées, en reviennent des éléments, très divers. C’est finalement relativement rare, notamment dans le domaine de la poésie, qui « fuit » beaucoup le lecteur. Je me demande si la forme et certaines « contraintes » n’ont pas à voir là-dedans ? Réflexion à poursuivre
Boris Terk et Kathleen Ferrier
Curieux projet que celui de ce petit livre de Boris Terk paru chez Allia (A voice is a person) et acheté sur un coup de tête hier après-midi au Divan : à partir de la voix de Kathleen Ferrier, puisque c’est tout ce qui nous reste, tenter de reconstituer son être comme Cuvier prétendait reconstituer un animal à partir d’une seule dent (!). L’auteur part de ce postulat qui est son titre : A voice is a person. (Malgré le titre, le livre est écrit en français)
Las ! Revoilà sous le travestissement d’un fort joli et délicieux petit livre d’érudition, un salmigondis mal fichu mêlant considérations pseudo philosophiques, -littéraires, -scientifiques et bien sûr –psychanalytique tendance lacanienne (tout ici est pseudo) de lieux communs sur la voix. Le tout dû à un auteur dont le rabat du livre dit qu’il est orthodontiste de profession. Je suis frappée de retrouver là exactement les reproches faits récemment au livre de Bernard Lechevalier, neurologue, à propos du « cerveau mélomane de Baudelaire ». De plus ce livre est fort mal écrit. Par exemple Kathleen Ferrier ne laisse entendre « aucun encombrement dont est coutumière la langue allemande » ! (27) ou bien cette perle : « le chant recueilli sur la galette noire est un miel apaisant qui enrobe celui qui l’entend d’une protection maternelle » (28)
Je m’arrête là, perte de temps et morsure de la déception – mieux vaut écouter le Chant de la Terre dans la version Ferrier/Walter !
Bonnefoy et Giacometti
et retour bienfaisant à Yves Bonnefoy et à l’exigence : « représentation et présence, bien qu’indiscernables, en photographie par exemple, sont aussi rebelles l’une à l’autre que l’Un et le fragmenté, que le dehors et le dedans »
→ la photographie – cette note éclaire un peu ce que je ressens du mystère de la photographie, de ce sentiment de fuite qu’elle me procure souvent, non pas fuite devant quelque chose, mais fuite de quelque chose. Serait-ce alors en effet fuite de la présence qui s’en écoule indéfiniment et à jamais depuis le moment où le doigt a appuyé sur le déclencheur ?
Je repense à cette photo vue dans Le Monde il y a quelque jours de pyramides de pierre, en Somalie il me semble, menacées par les dunes et le sable qui ne cessent de gagner et de cette poignée d’enfants en robes longues blanches, jouant sur la dune, comme en une danse, leurs mouvements arrêtés par la prise de vue. Une confrontation très forte de l’éternité (menacée) de la construction antique et de l’éphémère absolu du passage de ces enfants et en ce lieu et dans la vie.
→ Cette note d’Yves Bonnefoy me fait aussi penser – subitement et fortement – à la quête de Nicolas Pesquès devant sa face nord de Juliau.
Bonnefoy, Giacometti et ses proches
À la question posée de savoir pourquoi Giacometti peignait, sculptait essentiellement ses très proches, réponse de Bonnefoy : il était particulièrement sensible à la précarité, à la possible disparition de ceux-là, qu’il aimait, sa mère, son frère, sa femme. Ceux-là qu’il « voulait donc le plus aider à être »
→ Le « aider à être » ne serait-ce pas aussi la tâche que ce serait assignée YB. L’être, la chose la plus précaire, la plus précieuse, la plus fragile, atteinte par le conceptuel qui l’emprisonne, la met sous contrôle. Atteinte aussi, de nos jours, par l’esprit consommateur, avide d’avoir et si peu d’être.
L’être et la « dignité que l’humanité préserve quand elle se donne un tel but, si même en vain » (182)
Et il montre bien que la création de Giacometti « ne pense qu’en termes d’être, alors que tout l’art moderne à son alentour fut un travail sur les signes, au sein duquel la notion même de référent, de présence, d’être, s’est dissipée. » (18
→ Cette réflexion-là, travail sur les signes et non sur la présence et l’être ne peut-on la faire aussi à propos d’une immense part de la littérature ?
Valsaintes (Yves Bonnefoy)
Dans le livre L’Inachevable, deux pages (196 et 197) très prenantes sur Valsaintes, cette « maison » trouvée en 1963 en Haute-Provence par YB et Lucie, sa femme, maison où ils tentèrent de vivre, malgré son inadéquation, même a minima à la vie matérielle, lieu étrange, mi-église, mi-couvent, mi grange. Mais « l’année vint où il fallut refermer le lieu ». Maison abandonnée, « sauf qu’y viennent aussi [...] ces ombres que la mémoire délègue vers ses durables attachements. » Ce lieu qui lui permet de retrouver en lui « des souvenirs crus perdus comme des mains plongées dans l’eau d’une flaque peuvent remuer là une obscurité dormante, et mêler boue et lumière ».
De l’écoute (Alain Bancquart)
... avec cette phrase qui me fait tant penser à ce que j’écris parfois, à la suite de bien d’autres, notamment Franck Venaille, sur la lecture : « cela implique que la musique est considérée comme une pratique vivante, que la réflexion à propos de l’écoute existe en même temps que cette écoute » (38)
→ peut-être ce que j’essaie de faire ici, mêlant écoute et lecture. Même si je me sens bien peu compétente, mais je sais pour en avoir parlé avec lui que ce n’est pas cela qui compte pour Alain Bancquart.