Mildred Clary et Henryk Gorecki
Appris dans le Monde hier soir que Mildred Clary est morte. De biens beaux souvenirs radiophoniques. Ai au fond beaucoup de souvenirs radiophoniques, la radio ayant souvent été une véritable présence dans mon existence.
Il y avait dans la même édition du Monde une belle nécrologie de Henryk Gorecki, par Renaud Machart. Il y est question en particulier, d’une « poignante berceuse funèbre, Good Night, pour soprano et ensemble instrumental, d’une beauté extraordinaire ». Et des débuts sériels et austères de celui qui a vendu plus d’un million d’exemplaires de sa fameuse Symphonie n° 3 !
Alain Bancquart, musique et poésie
Terminé hier soir ma seconde lecture de son manuscrit, Qui voyage le soir, en préparation de la journée d’études autour de Marie-Claire Bancquart, le 1er décembre.
Alain Bancquart, dans toute cette partie cruciale pour notre propos sur musique et poésie, explique qu’à partir de 2006, son questionnement de toujours sur le rapport musique et poésie s’est creusé en « doute profond à propos de la mise en musique du texte » (42), de la « légitimité de l’acte ».
Il explique que bien entendu cette question n’est pas nouvelle pour lui qui la retourne depuis 50 ans, avec ce « trop grand besoin, trop grand désir de travailler avec la voix et les textes. »
Il a cette remarque saisissante et de longue portée : « ces textes poétiques devenus une manière personnelle de penser ».
→ cela me rappelle ce que j’ai pu écrire à propos de Thierry Martin-Scherrer dont il me semblait que la pensée était en quelque sorte davantage façonnée par la musique que par les mots.
Je retrouve cette note d’avril 2009 :
« La pensée et l’écriture de Thierry Martin-Scherrer semblent marquées très en profondeur par l’écoute musicale, qui a chez lui valeur d’expérience au sens le plus fort du mot. L’impact de la musique sur les sphères de la pensée, de l’imagination, a modifié ou plus probablement a formé dès l’origine les mécanismes intérieurs, les détournant de la logique déductive au profit d’une logique très intimement associative, de nature à replier sur eux-mêmes affects et temporalités « sur un fil de temps contaminé par un principe de réversibilité. » Chopin est là son double, Proust n’est jamais loin. Ainsi que des figures de pianistes, elles-mêmes étranges constructions agrégatives nées d’écoutes répétées dont chacune retranche ou ajoute quelque chose au portrait intérieur fait de bribes identificatoires, de données biographiques avérées, de rêveries associatives, d’impensé scruté par l’écriture. » (Flotoir, 28 avril 2009)
Alain Bancquart, la voix, le texte
À propos du parallèle entre sa musique et un poème de Marie-Claire Bancquart, il écrit « je voudrais que ce soit l’autobiographie d’un poème ». À partir de 2006, il va entreprendre la composition d’un cycle de 7 pièces, Appels d’être. Il va faire preuve, dit-il, d’une « attention extrême à la rythmique de la prosodie ».
Il ne va plus s’agir d’une « mise en musique », il faut « oublier le chant et non la voix » et intégrer la rythmique réelle de la parole à la musique ».
Alain Bancquart, la « rythmique réelle de la parole »
Il va la décrypter selon le processus suivant :
Enregistrement de la voix de Marie Claire lisant les poèmes retenus pour le cycle
Travail sur cet enregistrement à l’aide de deux logiciels de l’IRCAM, ce qui permet au compositeur d’aboutir à « une radiographie parfaitement exacte de la parole poétique » de MCB
Observant ces séries de durées, il en découvre à la fois la variété et l’unité de structure (p. 50) et il réalise que ces schémas sont très proches de ceux qu’il utilise dans sa musique, ce qui bien entendu est source pour lui d’une très grande émotion. Il pense que la fréquentation constante de la poésie de Marie-Claire, comme la fréquentation de sa musique par elle, ont dû instituer chez eux une sorte de « gémellité du sens du temps ».
D’une gêne technique à l’égard du chiffre
Je ne pense pas qu’il s’agisse véritablement de discalculie, plutôt de l’effet de mini-traumatismes, liés à l’apprentissage des mathématiques, à l’échec dans ce domaine, qui ont induit des sortes de réflexes de fermeture mentale.
Je m’aperçois en effet ce soir, lisant le livre d’Alain Bancquart, avec une facilité totale, volant littéralement au fil des pages, tant je suis à l’aise dans le sujet (de plus c’est ma seconde lecture du livre), que tout à coup, il y a un coup d’arrêt. Il est question du découpage d’un ensemble de 17 poèmes en 5 séries. Rien de bien compliqué ! mais je ressens un blocage, qui suscite comme une avarie. Quelque chose du flux mental s’est arrêté et a buté, l’opération mentale devient plus difficile, l’élan de la pensée est entravé. J’ai dû ralentir ma lecture, revenir en arrière, poser quasiment l’opération mentalement (or j’ai les plus grandes difficultés à visualiser une opération, sans recours au papier !) pour commencer à imaginer ce que cela veut dire ! C’est d’autant plus curieux que je suis par ailleurs plutôt à l’aise avec les données chiffrées, les évaluations de grandeur, les pourcentages.
Tout cela alors que je ne redoute en rien les phrases les plus complexes, au « cours » desquelles je garde le fil sans aucune difficulté, même si les incidentes et les digressions sont nombreuses. Que la phrase soit écrite ou parlée (comme par exemple, il y a peu, les phrases très bien construites, mais longues et complexes de Christian Prigent.)
Alain et Marie-Claire Bancquart
Cette citation de Marie-Claire, « Écrire à l’orée du langage », dans un poème de 1972. Relevée par Alain.
→ il semblerait qu’il y ait tentative de création d’une sorte de « chimère », (la revoilà !) entre musique et parole, non plus texte mis en musique, avec, comme le souligne Satie, massacre du texte, mangé par la musique, ni accompagnement musical plus ou moins redondant du texte. S’il l’on traçait une droite avec aux deux extrémités Musique et Texte, il y aurait au centre de préférence, une zone où les deux s’interpénétreraient.
Écoute intérieure du temps
Chez Alain Bancquart, la très belle notion « d’écoute intérieure du temps ».
Avons-nous une signature-temps (nos innombrables rythmes superposés, biologiques et psychiques + les cycles individuels et ce qui relève de l’espèce ?