âmes en peine et la tienne
âmes en peine et la tienne, frileuses et pâles, transparentes, on ne voit même pas nos veines à la lumière, que faites-vous à errer, de jour et de nuit ? petits moutons à tondre, menés au pacage pour le gras, avenir de dévorés, où vous-mêmes, quand pour vous, par qui ou quoi vous, vidés, volés, éviscérés, grégaires, mangeant à la mangeoire commune et corrompue – bulles de savon
flottant, dérisoires, au gré des courants et des vents fétides, ballotées de désirs en peurs, sans balises, sans repères, sans havre.
Emanuele Coccia
« Est donc vivant non seulement celui qui est capable de rapporter les choses du monde à l’intérieur de lui mais surtout celui qui et capable de donner une existence sensible à ce qui l’habite »
→ sommes-nous capable de le faire, la plupart d’entre nous ? toi ?
→ n’est-ce pas, ce don travaillé, le ressort d’une possible création artistique ou littéraire : « la vie est avant toute chose cette sensification de l’esprit, une transformation médiale de ce qui existe dans l’âme » (71)
→ dans le monde tel qu’il va, rôle toujours plus fondamental de l’art (mais par l’art commercial, autrement dit l’art fabriqué, pour toutes sortes de motifs, souvent mercantiles), celui de faire que cette capacité de sensification de l’esprit demeure possible.
Car l’hyper matérialisme paradoxalement vide l’objet, le monde, les choses, les rendent « jetables », éphémères et surtout sans présence (Bonnefoy semble croiser par ici !) et le manufacturé de basse qualité produit à échelle inhumaine éteint le sensible, l’assèche, le vitrifie.
Emanuele Coccia et ce « monde supplémentaire »
« Dans ce règne intermédiaire, dans cet inconscient objectif ou conscience apsychique, une vie supplémentaire semble s’ouvrir pour les formes : une vie posée au-delà des choses, mais qui se tient comme face aux âmes, comme devant les sujets. Un medium est précisément ce monde supplémentaire qui vient après la nature des choses est des objets, mais qui reste antérieur à chaque âme, à chaque psychisme, comme s’il s’arrêtait sur le seuil de l’histoire et de la culture après être sorti du règne naturel. L’existence du sensible, la vie des images excède la nature et l’identité d’une chose, parce qu’elle représente l’exode des formes de leur existence matérielle, mais elle n’offre pas nécessairement accès à l’histoire. L’existence médiale (dans le médium) de l’image est une forme de survie, qui n’implique ni la mort ni une forme de vérité, parce qu’elle n’appartient pas encore à l’esprit, à la conscience des vivants... » (74)
Écho à Emanuele Coccia, avec Matthieu Gosztola
En écho à Coccia, des extraits d’une grande méditation sur la poésie proposée par Matthieu Gosztola et je viens de publier sur Poezibao :
« Barbarant écrit ailleurs dans ce même Temps mort : "je n’existe qu’en fonction de ce qui m’atteint."
Matthieu Gosztola cite Gide aussi, qu’il faudrait lire ou relire, peut-être, pour ces mots-là : « Gide nous l’enseigne : "que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l’accueil. Attends tout ce qui vient à toi ; mais ne désire que ce qui vient à toi. " Ou encore : "Saisis de chaque instant la nouveauté irressemblable et ne prépare pas tes joies, ou sache qu’en son lieu préparé te surprendra une joie autre." Ou encore : "Le rêve de demain est une joie, mais la joie de demain en est une autre, et rien heureusement ne ressemble au rêve qu’on s’en était fait ; car c’est différemment que vaut chaque chose." »
Il poursuit : « comme l’écrit Cécile Guilbert : "le temps n’élit jamais personne : il gâte les élus – ses alliés – ceux qui amoureux de lui en sont aimés en retour, pour rien, sinon leur pure dépense d’être. Qui de nos jours se sent vraiment enveloppé, caressé, aimé par le temps ? Qui sait l’éprouver, non comme le véhicule d’une perte, mais l’inépuisable gisement d’un don ? " Cela aussi qui fait la saveur de la création, toutes les filiations secrètes que tissent inlassablement tous ceux qui se penchent de ce côté-là de la vision vive perdurant dans une forme, c'est-à-dire de la vision vive qui donne traces sans jamais y trouver assise, juste tremplin pour continuer, aller plus avant encore, plus avant. »
(Matthieu Gosztola, « L’amour la poésie », Poezibao, le samedi 4 décembre 2010)