Coccia encore
J’avance très lentement, car le livre est très dense et la notion centrale, sans doute très neuve, passablement fuyante. Mais le livre procède par courts chapitres, ce qui facilite beaucoup la lecture, comme si l’auteur taillait petit à petit les facettes de ce que sa thèse engendre.
Affirmation troublante mais qui me donne le sentiment de devoir être examinée de très près et sans doute discutée :
« Au fond de toute expérience imaginaire, cognitive ou psychologique se trouve un élément dont la nature n’est ni psychique, ni mentale, l’image » (75)
→ cela m’évoque fortement dans un premier temps l’idée de l’introjection, ce processus par lequel nous formons une image de l’être qui s’absente (introjection première, notre mère), qui nous manque, et ce recours que nous trouvons en nous, la faculté de créer une image, une sorte de double sans matérialité, sans épaisseur (mais ce procès n’est-il pas éminemment psychique ? – donc je pense que ce n’est pas ce dont il s’agit)
→ il s’agit sans doute plutôt d’une expérience.
Coccia, le sensible et le langage
« Nous vivons suspendus au sensible, non au langage »
→ cela, oui, on le conçoit bien, avec cette idée déjà notée que nous vivons dans un bain infini de sensible. Le chaud, le froid (de saison ces notions !), la lumière, les couleurs, la pression. La lumière à elle seule et son incessante modulation, un champ infini et magnifique du sensible ! Et ce bain de sensible déborde infiniment la capacité du langage, même chez le plus entraîné, le plus brillant, le plus virtuose d’entre nous à en dire même une infime partie. Même per se, dans l’état intermédiaire d’un langage qui n’a pas besoin de se formuler complètement pour devenir parole ou texte.
Coccia et les petits êtres spectraux
Et puis le voilà qui énonce cette idée tellement étrange (mais qui curieusement et sans doute par ignorance évoque pour moi les esprits animaux de Descartes ! : « connaître, percevoir, c’est s’approprier ces petits êtres qui conduisent une existence spectrale » (75).
→ cette citation m’évoque aussi le beau titre d’Ariane Dreyfus, Les Compagnies silencieuses.
→ Belle notion, cela dit, qui fonctionne un peu comme une consolation sur le champ infini de la solitude !
faisant buée pour un peu de chaleur
et le rideau de fer sur la glace, au nord, au si grand nord, le gelé sans paroles, le glacé sans feu, la plainte gesualdo – l’âme inquiète, perdue dans cette gare, jouant quelques notes, faisant buée pour un peu de chaleur – tous transports suspendus, toute silhouette en magritte devant la fenêtre, toute âme en chalamov dans le camp, tout espoir en walser dans la neige : survivre, attendre hier depuis jadis et toujours – métaphysique de pacotille, usure de tous les rouages : grince-t-elle encore la machine à parler, poulies et tracteurs capables d’extraire un tout petit quelque rien ?