Lüthi, la pensée alinéaire
« la pensée linéaire, continue, diachronique, est dès lors (à partir des années 60) opposée à la pensée alinéaire, intuitive, analogique. » (19) = celle-là même dont je parlais hier !
épisodique vs diachronique
discontinue vs continue
(me renvoie au continuum discontinu dont parlaient Marie-Claire et Alain Bancquart, pour leurs approches respectives du poème et de la musique).
« Le discontinu n’est pas l’exception mais la norme (cf. Barthes, Deleuze, Foucault, Lévi-Strauss, Michaux ».
Lüthi, le ralentissement
« Selon Wittgenstein les pensées ralentissent, voire se paralysent au moment où l’on veut les canaliser et les ordonner en les unifiant ». (30)
→ dans la note comme dans le poème, l’important est de se « laisser faire » et par quoi d’autre que par le « jeu » de ce qui se formule dans les mots qui se cherchent selon des processus quasi magnétiques, qui s’entrechoquent, s’appellent ou se repoussent, se laissent attirer ou se font résistants (force faible, force forte, gravité, électromagnétisme.) On sent très bien, écrivant, qu’il y a des appels et des points, des nœuds de résistance, il y a des flux et comme dans le cours d’une rivière, des obstacles au bon écoulement, lesquels obstacles sont parfois les nœuds cruciaux, sous lesquels grouille un monde.
Ouverture de la note
Ce texte de la note, dit Ariane Lüthi, reste ouvert, sujet à plusieurs interprétations. Il « place le lecteur dans une situation comparable à celle du noteur. »
→ cela ressenti si fortement, depuis 2000 et les premières lectures des Cahiers de Valéry, cette envie de « gloser » les notes des Cahiers qui fut en grande partie à la source de ce flotoir.
→ le livre de notes, comme le livre de poèmes ou l’essai appellent le carnet, autrement dit suscite l’action du lecteur, l’invite à s’impliquer concrètement dans sa lecture, pour un en-plus du seul livre, dans un réfléchir/réagir actifs et... noteur ! Rare de lire un roman carnet en main. Tout au plus souligne-t-on tel passage et il y a fort à parier que c’est parce que ce passage est de l’ordre d’une description ou d’une réflexion. Les livres relevant des autres genres, ceux que j’ai cités, sont mieux lus avec carnet et crayon. Il s’agit à la fois d’approfondir la pensée exprimée, de l’ouvrir pour compléments, contradictions, diffractions, associations – souvent aussi de s’en servir comme tremplin ou plaque tournante pour diverger vers une autre direction, à soi propre – il s’agit aussi de la mémoriser, de l’extraire de la masse des livres lus et à lire, de toutes les choses lues pour lui donner un abri
→ le lecteur de notes serait comparable au lecteur de partition : il doit interpréter, il est en face de « l’expression plurielle d’un sens ». D’un jeu de possibles.
→ la note laisse entrer le lecteur, lui donne liberté : d’aller et venir, de se « servir » à sa guise, de laisser de côté, de développer très largement un point.
À rapprocher de ma difficulté grandissante à aller au bout des grands massifs, de mon goût pour le « peu à la fois », de sorte que je puisse garder à chaque texte lu toute sa puissance motrice et dynamique, ébranlement des capacités de pensée, de rêver, d’écrire, d’imaginer (selon les cas – parfois tout cela en même temps).
L’ambivalence des noteurs envers la note
Lüthi note que de nombreux auteurs ont des sentiments ambivalents (tiens donc !) à l’égard de leurs notes et que cette dépréciation vient généralement ex post, après coup.
Du discontinu, Bernard Noël (via Lüthi)
« la fausse continuité du récit, de l’essai, du roman, endort, le discontinu du fragment éveille. Et il éveille au-delà de la littérature, il vous attaque, il vous oblige à vivre sa question. » (Bernard Noël, in Correspondance Bernard Noël, Georges Perros, cité par A. Lüthi, 49)
→ finalement avec ma manie de lire 2 ou 3 livres en même temps le soir, dans mon temps de lecture, je fragmente le continu ! Je refuse la pente du flux continu qui « endort » pour recréer même dans ce qui n’en est pas un « esprit de note », qui « arrache aux habitudes et aux mécanismes automatiques, sensibilise aux aveuglements. » (50)