Isabelle Baladine Howald
lu deux fois son livre Mouvement d’adieu, constamment empêché, qui me touche profondément. Je voudrais faire une note pour Poezibao, mais j’ai le sentiment curieux d’une fragilité de ce livre, qui n’exclut pas une forme de puissance et qu’un commentaire lourd ou maladroit pourrait mettre à mal. Il y a le scintillement (pp. 9, 16, 19), il y a le tremblé aussi, celui du nervermore, du jamais plus, celui qui atteste d’un changement. Trois mois, trois temps, un passage, un changement de lieu qui est aussi un changement de temps. Autour de l’empreinte, du souvenir, de ce qui a été.
La note, entre la perception et la pensée (A. Lüthi)
Idée très intéressante chez Lüthi que la note serait entre la pensée et la perception
→ j’ajouterai qu’elle serait une sorte de précipité, pas encore purifié (tout cela au sens chimique des termes) entre la sensation et la pensée, précipité sous forme de mots, car quoi d’autres ? Pour l’écrivain en tous cas. Pour le peintre, peut-être un croquis spontané, rapide, un jeté de traits ? Pour le musicien, je pense que ce processus-là n’existe pas, mais il se peut que je me trompe complètement.
→ sentiment de tomber tout le temps sur cette notion d’entre deux, la chimère des psychanalystes, l’image chez Coccia entre l’objet et le sujet et ici la note entre la sensation et la pensée.
Mais comme le dit du Bouchet cité par A.L., on est toujours « en retard sur la réalité ». (Je pense que ce retard est aussi ce qu’exprime à sa manière Nicolas Pesquès).
hammerklavier
L’immense mouvement lent de la hammerklavier de Beethoven, plus de 16 minutes, je sais que j’en ai déjà parlé dans ce flotoir. Il vous reprend l’âme et la main à chaque instant. Adagio sostenuto : appassionato e con molto sentimente, 16’33 mn.
Le journal poétique de Peter Handke (A. Lüthi)
Très intéressante référence au « journal poétique » de Peter Handke (4 vol. parus – est-ce que Mon année dans la Baie de Personne en fait partie ? – après consultation de la bibliographie d’A.L., il semble qu’un seul des volumes ait été traduit en français sous le titre Le Poids du monde, un journal, novembre 75 - mars 77, traduction Georges Arthur Goldschmidt)
Peter Handke y décrit « minutieusement » la manière dont il a commencé à traduire immédiatement en langage [curieuse mais très intéressante formulation] ce qui lui est arrivé. Il emploie le terme de Zeitsprung, saut du temps et écrit « ce vocabulaire qui me traversait nuit et jour devint palpable et objectif – quelles que pussent être les choses dont je faisais l’expérience, elles paraissaient dans "cet instant de la langue" libérées de tout caractère privé et devenues générales. » (cité p. 81)
→ Il y a une nécessité de saisir immédiatement (voir tout ce que dit Cixous à ce propos, que j’ai noté à plusieurs reprises dans ce flotoir), saisir avant que jouent les réflexes conditionnés (en terme de physique, quelques millisecondes entre l’excitation et le réflexe, s’insérer dans ce minuscule intervalle de temps), la mise en langage ordinaire, l’aplatissement, l’écrasement que nous imposons en permanence à l’expérience. Handke dit qu’il faut tenter de saisir les « Momente der Sprachlebendigkeit », les moments de langage vivant et que le livre n’est pas « le récit d’une conscience mais qu’il en est le reportage simultané et immédiat. ». (cité p. 82)
→ serait-ce de cela dont il est question quand j’écris (ce 9 décembre) : « sortir sous forme de ballot mal fichu le contenu compacté de la poubelle du jour. » ?
→ ces deux pages sur Handke me paraissent très importantes et surtout très proches de ce que je crois chercher et tenter. Mais l’enchifrènement nuit à clarté de pensée, et il faudra que je revienne à ces pages !
lumière comme celle de l’artère
regard non penché mais renversé, cet autre abîme, ce bleu sans raison sans fond, ce rougeoiement des braises d’un feu éteint d’éternité, le basculé scrutateur s’évidant en centre même, conduit de lumière seule – détecteur de particules infimes, neutrinos de sens partout cherché et reperdu – éclat si bref, intense mais fuyant, seule un fin sillage sur les cellules polarisées par attention extrême, tous détecteurs et antennes orientés, tendu comme arc entre infra et ultra, vecteur, lumière comme celle de l’artère.