Palpation aveugle (Claude Mouchard)
Claude Mouchard, toujours dans ce beau neuvième numéro de la revue Fario, en ses Notes déjà signalées comme « dérangeantes » (= qui font bouger, qui font réfléchir, qui dérangent des positions enkystées !) Il parle d’une « palpation aveugle – interrogation de l’ordinaire le plus ordinaire ».
→ c’est dire qu’écrire est tenter de toucher, c’est palper quelque chose, fut-ce simple sensation, impression fuyantes, les yeux fermés, perdus dans un gouffre, tenter d’évaluer le chemin par les parois – dans la récurrence du sentiment d’appel ou d’écho, plein ou vide, dans de tels lieux intérieurs.
Nicolas Pesquès, refaire le chemin
Nicolas Pesquès entendu mercredi dernier à l’auditorium du Petit Palais. Pas le lieu ici sans doute de reprendre l’intégralité de mes notes, mais plutôt d’extraire quelques idées-force. Et précisément en écho à ces propos, ci-dessus, autour de l’idée de palpation chez Claude Mouchard, évoquer ces mots de N. Pesquès interrogé par Pierre Vilar sur la traduction et sur le travail avec des peintres :
Est-il possible d’emprunter ou d’approcher les voies que prennent les autres (à entendre ici aussi bien par ceux qui parlent une autre langue que par ceux qui emploient un autre medium, peinture, sculpture) ? Le travail de traduction est central pour lui et « excitant », il devrait même « être obligatoire pour toute personne qui écrit » car « il faut traduire pour comprendre » (citation de Jacques Demarcq), comprendre notamment le rapport qu’on entretient avec sa propre langue. Il s’agit de re-jouer dans son corps le chemin de phrases qui a conduit un autre corps vers la chose dite. Refaire le chemin de langage dans son corps, dans sa langue. Et c’est la même chose avec la peinture. Nicolas Pesquès dit se mettre à côté du peintre, de l’écrivain, dans le même sens et essayer de refaire ce qui a été fait avec d’autres moyens, une autre corporalité. Car « les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets ! », en raison du corps, même et différent, zones de divergence et tentatives de parallélisation.
L’attention, Claude Mouchard
L’attention semble aussi une notion très importante chez lui. Il y a comme une sorte de visée, utopique, d’une attention totale, au monde, à l’autre. Pas toujours, pas souvent même, possible, donnée. Il peut y avoir désir d’attention. Attention singulière, non ordinaire (alors même que c’est l’ordinaire qui est scruté).
Porter attention, susciter l’attention
Avec ce double aveu (Fario, n° 9, p. 233), qui me concerne, qui concerne sans doute tant de ceux qui écrivent. À propos de l’attention, du désir d’attention, Claude Mouchard s’interroge courageusement pour savoir s’il ne s’agirait pas plutôt du « désir d’être objet d’attention »...il évoque aussi « le désir de capter l’attention autre par sa propre attention sur... quoi ? », ce qui va encore plus loin. La démarche d’attention à l’autre, son action, son œuvre, son être ne serait pas tant due à un mouvement spontané, une curiosité réelle, un altruisme solide que sur son propre désir, choisissant cet objet-là, d’en recueillir le bénéfice d’une attention à son propre travail....
→ s’il n’y avait personne, que ferais-tu ? (par personne il faut entendre aucune possibilité d’une présence, ni en réalité, ni en imagination, dans le renoncement notamment aux idées de découverte future d’un travail, d’une œuvre). Alors, s’il n’y avait personne, que ferais-tu ? Ne t’installerais-tu pas dans la pure attente de ta fin ?
→ observant quelqu’un, se demander quelle a été sa stratégie à lui pour attirer l’attention. Et par rapport à quel déficit supposé d’attention originelle ?
Notes brindilles
dit Claude Mouchard à propos de ces textes, « Notes brindilles, ou incisions minimes dans la chair bleue du temps. » (p. 239)
→ quelle chair, quelle couleur pour le temps ? Je l’imagine plutôt gris, avec des veines de lumière et des moutons (pas de ceux dans une plaine verte d’Irlande au bord de l’océan que l’on compterait pour s’endormir), non, ces amas cotonneux, allergisants, pâteux en bouche et nez, manne d’aspirateur. Et sans chair. Plutôt fibres. Alliant continuité et discontinuité comme l’onde et la particule de lumière. Plein de trous, comme l’univers, comme la pensée, comme le corps, comme la matière. Tout tient par le vide.
Puissance d’homogénéisation (Claude Mouchard)
« Puissance d’homogénéisation à l’œuvre dans le monde d’aujourd’hui ».
« Sentir qu’on sent, – pense, (se) parle – sans échapper aux puissances d’homogénéisation à l’œuvre dans le "monde d’aujourd’hui" [...] Mais aussi sous l’effet de quelles recréations de rupture, d’écarts radicaux ? Vitales, parfois, ces redifférenciations... Respirantes – ou brutales, imbéciles, étouffantes, éventuellement sanglantes. « (241) (on voit ici l’usage du gras dont je parlais récemment à propos de ces notes de Claude Mouchard)
→ si ces notes sont souvent « dérangeantes », c’est par leur tentative d’aller au bout des pensées, sans concessions, sans faux-fuyants. Si j’ai pensé cela, je dois aussi logiquement penser cela et aller au bout de mon raisonnement, quelles que soient les conséquences de cet enchainement (enchaînement, précisément !). Ne pas m’arrêter quand cela cesse d’être riche, intéressant, remarquable (attirer l’attention) pour devenir honteux, suspect, mal-pensant selon les critères de la politique, de la morale, de la doxa.
Risques de défaillance du réel (Claude Mouchard)
C.M. pose cette question cruciale : « risques, partout sentis, de défaillance du réel – ce dernier aurait-il besoin, dans sa mondiale prosaïsation [...] d’être soutenu d’attentions fiévreuses ou faibles, s’allumant dispersées, au hasard » (251).
→ ces attentions serait le fait, peut-être, des travaux artistiques. C. M. écrit au demeurant cette réflexion en évoquant Gôzô Yoshimasu et son recours à la vidéo.
→ je me souviens donc, à Nantes, à l’automne 2010, avoir vu Gôzô Yoshimasu avec sa petite caméra en train de filmer des feuilles de papier superposées... ou avec son appareil de photo, pendant le dîner, la veille du festival Midi Minuit, de photographier des reflets dans les verres.... « Qui, réellement deviendrait attention à ces attention sans personne ? »(251)