Triptyque Kurtag
poco agitato
Criailleries et machines, grincements et chants mécaniques, l'obstiné staccato de l’âme et la course poursuite du chant persécuté – tentatives, tentatives encore pour soulever le plomb, déployer l’arabesque, pied de nez aux graves, danse affolée de la lumière – et le petit air comme d’un ange en vol plané au-dessus des ondes sonores – friselis en brise venue de là-bas, chargée de douleur et douceur
molto ostinato,
le grave hoquetant, un chevrotement dépressif au fond du temps, éclosion du son, éclat bref en millièmes et ostinato de nouveau – pulsation du sang, envers et contre tout dehors et tout dedans, l’accord si passager et le sacre, en traversée – pétris de sons, pétris de mots, chambre d’échos, notre épaisseur
lontano, calmo, appena sentito,
telles ces voix au fond du temps, venues de l’autre face de la nuit et du meurtre – appena sentito, quelles forces encore, quel souffle pour cendres, quelle danse infime pour molécules désassemblées à tout jamais – air saturé de spectres vocaux, ourlés de sons, de bruits, de vacarme grandissant pour les étouffer.
Coda
Kurtag : « etwas passiert und es wird geantwortet », quelque chose arrive et on y répond.
(Quatuor n° 1 et Hommage à Mihály András, quatuor Arditti)
Lisant Leibowitz, sur l’art de l’interprétation musicale
« Un chef d’œuvre musical constitue toujours une nouveauté et cela à cause de la nouveauté même de son expression. Cela veut dire qu’un tel chef d’œuvre présente inévitablement des caractères musicaux auxquels nous ne sommes pas habitués et que la conscience musicale n’arrive pas à saisir de façon immédiate. » (René Leibowitz, Le compositeur et sn double, Gallimard, coll. Tel. p. 35)
→ il me semble qu’il en va exactement de même pour le chef d’œuvre littéraire ou plastique.
Cité par lui aussi, Husserl, p. 49 : « Blosse Tatsachenwissenchaften machen blosse Tatssachenmenschen », traduction proposée par le livre « Des sciences purement empiriques produisent des hommes purement empiriques ».
Il y a dans ces pages nombre de choses à relever pour n’importe quel interprète, fut-il modeste : « la tâche essentielle de l’interprète est de toujours chercher la solution la plus authentique, celle qui a le plus de chance de rendre justice au texte et cela en dehors de toute contingence pratique » (55), sont visés là un certain nombre de trucs techniques, de choix de doigtés ou de positions qui servent le confort de l’interprète mais peuvent aller à l’encontre de la juste interprétation de la partition.
Et cela qui peut se dire aussi de certains livres : « La partition n’est jamais épuisée. Elle réserve – on peut le dire en toute simplicité – des surprises nouvelles à chaque nouvelle lecture » (39).
Et j’entends ce conseil de mon ami Benoît M. : la partition il faut la chérir. Il faut l’avoir sur soi (aujourd’hui c’est facile avec les tablettes numériques, et la lire hors instrument. L’instrument accapare le devant de la scène, on est distrait pas le son (aspect hédoniste pointé par Leibowitz), alors que si l’on scrute la partition, qu’on la lit, comme un autre texte, alors on voit et on comprend des choses autres. Cela peut être aussi un moyen de lutter contre cette perte souvent ressentie, quand on est éloigné plus de deux ou trois jours de son instrument, cette impression que la partition a fui, que le travail s'est défait.
Antinomiques : approfondissement et découverte ?
Y-a-t-il une opposition entre le besoin, le devoir d’approfondissement d’un certain nombre d’œuvres et un désir quasi infini de découvertes, exacerbé par l’ampleur de ce qui est proposé chaque jour, corpus sur lequel le temps, par ailleurs, n’a pas encore fait son travail. Souvent sentiment sinon d’un déchirement, en tous cas d’une forte tension.
Une réponse peut être donnée par Claude Mouchard : se laisser saisir par l’irruption. Si on sait la reconnaître, elle est souvent tout à fait manifeste, sous forme d’une pulsion ou d’une intuition, parfois insistante, vers telle ou telle œuvre. Et aussi par Kurtag ! : quelque chose arrive et on y répond.