Ludovic Degroote
Je viens de terminer Les 69 vies de mon père. Je tiens ce livre pour exceptionnel. Son sujet, ou son objet, la mémoire des générations en quelque sorte, la transmission mémorielle quasi génétique de l’une à l’autre. L’emploi ici du mot génétique (on pourrait dire générique aussi) renvoie à quelque chose qui se transmet, dont on ne veut pas forcément, dont on n’est pas toujours conscient, mais dont on est fait intimement et qui n’est pas que du soi, qui est de l’autre. Ludovic Degroote emmêle de façon parfois presqu’inextricable les vies d’au moins trois hommes, le narrateur très peu présent et plutôt dans le regard du père, le père et le grand-père, sans que l’on sache souvent qui parle. Seules les dates aident à s’y repérer et la récurrence de deuils en particulier de jeunes enfants. La mort est omniprésente, mais pas d’une façon morbide, complaisante ou malsaine. Comme le versant constitutif de la vie, la mort et aussi la trace de ceux qui sont morts et en particulier de nos ascendants. Les moyens littéraires sont à la hauteur, avec ce jeu sur les pronoms personnels, qui ne donne pas cette impression d’artifice que le dit jeu me procure si souvent, tous ces auteurs qui disent « il » faute de ne pas savoir comment se prendre, en quelque sorte, et qui refroidissent ainsi complètement leur objet, le mettant à une distance qui le tue. L’écrivain est ici présent mais comme en creux, dans le regard de ceux qui sont morts, ce qui est très fort. Et l’on peut deviner le poids de ce regard, sans qu’il y ait rien ici d’anecdotique ou de trop petitement personnel. Quand je pense à la façon dont on encense tant de récits dits autofictionnels et franchement nombrilistes, dommage qu’un tel livre ne soit pas mis sur le devant de la scène.
Adam Laloum et Agnès Obel
Écouté hier soir deux disques très différents, de nuit, grâce à cet abonnement Qobuz. Un disque Brahms superbe d’un jeune pianiste, Adam Laloum. Sonorité magnifique, sens poétique, lignes menées merveilleusement, fondus des plans sonores, à la fois grâce et puissance. Il joue notamment les assez rares « variations sur un thème original en ré majeur, op. 21 »
Et puis dans un tout autre genre, une jeune compositrice et chanteuse, Agnès Obel. L’accompagnement emprunte fortement aux musiques minimalistes, la voix est douce, on est dans le monde de la ballade, c’est très délicat, très prenant, cela me fait un peu songer à cette chanson tant aimée dans ma jeunesse, In the garden of Jane Delawney, des Trees.
glue-linceul
s’affaisse le talus, s’effondre par pans entiers le temps en fleuves et gouffres noirs de nuit – glissent les terres solides en magma et boues, glue-linceul – heure du basculement passé derrière la terre, ouverture et fermeture des ports, des accès – l’ombre est une brume noire, dépôt sur toutes choses, ce qui semblait couleur ternit, l’éveil retourne à l’irréel – crâne et cœur tout se résout en sable balayé par la mer, grande redistribution générale déjà