Lire, écouter, recevoir
dit Claude Mouchard (Fario, 8). Lire, écouter, « être substance réceptive » et le plus important vient ensuite « capable de ne cesser de se modifier sous les afflux ou heurts de ce qui arrive, de ce qui soudain demande ».
→ être capable de recevoir ce qui n’a pas été prévu, ce pour quoi on n’est pas programmé (c’est là que c’est le plus difficile tant chacun est conditionné, à son insu même, par son contexte [c’est à dessein que je ne dis pas milieu, cela va bien au-delà], pouvoir accepter d’être dérangé et surtout dans ses convictions, ses croyances, ses certitudes.) Et pour cela il me semble que deux voies sont privilégiées par Claude Mouchard dans sa recherche toujours tâtonnante et jamais donneuse de leçon : lire et écouter.
Ce qui se traduit concrètement par lire le plus possible de ce qui s’est écrit ou s’écrit sur la déportation (nazie et soviétique), les génocides, l’extermination, les camps(allemands et russes). Mais aussi ce qui est sans doute plus rare, écouter le dire de certains, de façon non superficielle, répétée, attentive : Ousmane le Soudanais, Kim le Cambodgien et sans doute bien d’autres.
→ ce qui met en présence d’une double difficulté : il faut faire un effort énorme d’imagination pour tenter de se représenter ce qu’ont pu vivre, ressentir dans leur corps et leur âme tous ceux-là qui ont été persécutés ou décimés ; on doit même faire cet effort et tenter de surmonter l’effet de sidération. Et en même temps, savoir qu’on ne comprendra jamais. Mais qu’il est nécessaire toutefois de continuer à chercher à percevoir une infime part de cette réalité-là.
En ce sens peut-être lire le 3ème mot de cet énoncé : recevoir.
De la violence (Claude Mouchard)
Forte analyse de la violence ou plus exactement de la dénonciation un peu facile de la violence : car dit C. Mouchard, nous ne la regardons pas en fait d’un « hors » violence : dénonçant la violence physique, nous occultons la violence économique, politique et symbolique. Il écrit très précisément : « nous masquons nos propres constantes violences entre nous (jugeant, rejetant, excluant et je ne vois pas comment ne pas le faire), voir sur nous-mêmes. »
→ il me semble que dans ces mots écrits en italique et je ne vois pas comment ne pas le faire, il y a manifestation claire de la démarche de Claude Mouchard. A l’opposé de tout dogmatisme, ce qui est au fond rarissime. Humble, pas fière d’elle, honteuse même dit-il souvent. Pas du tout dans la conviction d’avoir raison... mais cherchant, sans éluder ce qui le plus difficile. En cela démarche profondément humaine. La réalité est appréhendée dans sa déroutante complexité, qui nous met en péril en permanence, incapables que nous sommes, par défaut d’outillage intellectuel et par défenses psychiques, d’en voir ne serait-ce qu’une minuscule partie. Quand les sans domicile fixe ont fait leur réapparition dans les rues il y a vingt ans, leur présence nous a frappés, heurtés. Aujourd’hui ils font partie du paysage.
Fondu enchaîné (vers HG Adler)
« c’est de richesse et de domination que parle l’histoire de l’humanité, comme le font ses contes et légendes [et sa mythologie et ses prétendus livres sacrés] la face de la terre n’est qu’un champ de cicatrices labouré et abandonné par cette folie ».
→ j’ai fermé Fario, 8 et les notes de Claude Mouchard pour reprendre la lecture d’Un voyage de HG Adler. Et il s’agit exactement de la même chose.
« La pensée a pitié des Restes »
« S’il existe une réalité existante sur laquelle se fonde tout ce qui semble fiable, c’est uniquement parce que la pensée a pitié des Restes » (102)
→ J’éprouve une véritable stupéfaction à la lecture de ces pages. D’une complexité et d’une profondeur que je trouve terrifiantes, que j’ai le sentiment de seulement survoler par incapacité intellectuelle d’une part et par peur bleue d’autre part de ce qu’elles disent, de ce qu’elles révèlent.
→ Je continue à penser qu’il s’agit d’un récit superlativement métaphorique, fait d’autant de paraboles enchâssées. Les quelques pages que je viens de lire traitant de la traversée par la cohorte de ceux qui ont été arrêtés d’une sorte de ville ou de faubourg, nommé Leitenberg – avec deux temps forts, l’un tournant autour de la question de l’avoir et de la propriété, l’autre sur le cimetière, non pas description d’un cimetière mais ce que c’est au fond qu’un cimetière, c’est-à-dire la reproduction de l’instinct de propriété du monde des vivants (et par les vivants).
Avec en cette page 102, des propos sur l’impermanence qui renvoient à Héraclite.
Récits fondateurs ou délétères
Les civilisations se sont toutes construites sur de grands récits de création.
La nôtre pourrait bien mourir d’une immense histoire de destruction. Fondement inversé, non pas créateur mais délétère. Non pas mythe-énergie mais mythe-cancer (l’extermination des juifs n’a rien d’un mythe, bien sûr, mais elle a une dimension mythique.)
Ce qui a eu lieu est une mise à nu de l’homme dont ce monde achève de mourir. Ce qui a brûlé a laissé une empreinte radioactive irradiant les siècles. D’autant que cette braise centrale et première est réactivée en permanence par toutes les atteintes commises par l’homme sur l’homme et qui sont sans fin, et sans limite dans l’horreur.
La question étant de savoir si on peut attendre, espérer ( ?) un contre-effet de l’inverse, la tendresse, la douceur, l’attention de l’homme pour l’homme.
Raconter directement
On ne peut pas raconter directement, semble dire lui aussi H.G. Adler. C’est pourquoi la mythologie, les contes et les légendes, c’est pourquoi un récit tel que Un voyage, métaphorique par nécessité, ne pouvant exister que métaphorique. Prend ainsi toute sa dimension. Est aussi peut-être plus acceptable (??) car chacun peut y lire ce qu’il peut y lire (et à condition qu’il veuille bien lire).
bébés et eaux
seaux d’eaux noires, tirés sans fin de ce puits, boues, déchets à charrier, à évacuer, bébés et eaux, bon grain et ivraie – défaire la différence, tout emmêler pour évacuer la pensée, la trieuse, l’ordonneuse, la pensée claire éteinte pour toujours – seule à l’approche, honteuse, faiblichonne, pas fière d’elle du tout, la pensée confuse, la pensée sombre, mal étayée, non conforme – elle tâte, elle essaie, elle a peur, comme l’enfant jadis « est-ce que je peux, ai-je le droit ? », pas propre – tu ne sauras pas la défendre, achète du tout fait – et la fête alors, qu’en fais-tu avec tes eaux sales – ce fut noir mais c’est blanc, vide, mort.