des pronoms personnels
Claude Mouchard écrit « qu’y a-t-il là qui nous (ce « nous » soudain me répugne) tient ? »
→ difficile d’imaginer en quoi ici exactement le nous lui parait répugnant, même si connaissant à connaître un tout petit peu sa pensée, je pense que cela a trait à notre tendance à assimiler l’autre à nous-même, à l’enrôler dans notre processus intérieur. À son corps défendant ?
Mais je m’interroge surtout à partir de cette réflexion (partir de ces réflexions qui soudain semblent sortir du texte, réflexions qui parfois peuvent paraître secondaires à la trame de ce texte, mais qui viennent précisément susciter une sorte de « nous », autrement dit qui appellent en nous un processus qui peut être de pensée, d’émotion, de souvenir), je m’interroge sur la question du pronom dans l’écriture. Je me surprends souvent à corriger celui que j’emploie, je, nous, on. Mais surtout je pense à un certain usage contemporain de la troisième personne, soit sous la forme du « on », soit sous celle du « il » ou du « elle » : 1. quel leurre (s’il s’agit de manifester une distance par rapport à ce qu’on écrit et dont la teneur, si elle est égotiste et autobiographique, le restera en dépit de cet artifice ; 2. quel ennui souvent, ce sentiment de gris uniforme.
→ et cette contradiction tout de même pour moi aussi chez Claude Louis-Combet (rencontre-lecture à Paris, au Petit Palais, hier) qui dit qu’il cherche des moyens de ne pas parler de lui-même (avec la mythobiographie en particulier) et qui pourtant me semble avoir construit son œuvre sur un mélange d’érotisme et de mysticisme qui lui est très particulier, qui renvoie constamment à son enfance et à sa vie, dont il a finalement beaucoup parlé ! L’homme Claude Louis-Combet semble très humain et quand il lit (trop peu), on reste confondu devant la profondeur et la beauté de son texte.
→ Donc difficulté avec tous ces contemporains qui écrivent à la troisième personne. Avec tous ces récits proliférant sur Internet qui commencent par « il » ou « ils ». Ce recours me semble figer les sujets (deux sens au moins du terme) et me fait fuir. Impression presque physique de voir une cohorte de morts-nés défiler vers l’anéantissement.
J’aime infiniment mieux le « je » courageux/honteux/contradictoire de Claude Mouchard, qui sait dire « j’ai peur » :
« j’ai peur tout à coup d’être, à simplement sentir,
pris dans..., appartenir à... ou le croyant
de telles manière que... nuées mauves mauvaises... de la
violence obtuse serait là impliquée » (Fario, 8, 90)
Ce « je » tremblant me touche infiniment plus que ces « ils » et « on » frigides, masqués et bétonnés. Et tout à fait paradoxalement me semble bien plus universel !
Tout s’est éteint (Claude Mouchard)
Terrible :
« Qu’aurait-il fallu comprendre... ? Tout s’est éteint »
→ je ne pouvais pas faire autrement que chercher (à comprendre), je ne pouvais pas faire autrement que ne pas trouver (à comprendre). Maintenant le temps est fini.
Ce que disent les pleurs du bébé, selon Wittgenstein et Claude Mouchard
Wittgenstein, à propos des pleurs du bébé : « profound rage, pain and lust for destruction ».
Rage profonde, chagrin et désir de destruction – notre petit baluchon pour la vie, jeté sur notre épaule à la naissance. Nous resterons des enragés, des douloureux, des saccageurs (de nous-mêmes et des autres) – ressorts de l’énergie vitale, sans ces moteurs, pas d’allant ? Poussés, tirés, mus, par ? (cité par C. Mouchard, Fario, 8, 101)
le grand rongeur universel
lit de cailloux sec, aride, crie de soif, crie d'absence – cri pur vide, appel de l’eau, appel d’air, appel de mots – pourquoi m’as-tu abandonné ? – et l’oubli, le grand rongeur universel, machine à poussière – chaque jour ramasser la recette et gare à qui triche, poches seront faites, empocher et leur jeter trois croûtons – ces tapis, il faut les battre sans arrêt pour faire sortir la poussière – pas de lieu pour la poussière et qui ne bat n’a rien, bord du chemin, transparence opaque, vivant asséché sur pied, pertes pour profits.
Pourquoi m’as-tu abandonné ? (Claude Louis-Combet)
Ces mots-là, soudain, en profonde résonance avec un propos très émouvant de Claude Louis-Combet hier. Disant que le vide laissé par le retrait de Dieu en lui (il a évoqué ses trois ans de vie religieuse chez les Pères du St Esprit) n’est pas le vide au sens de la physique, mais le vide de ce qui a contenu. Que l’écriture est enracinée dans l’absence, celle de la mère, jamais là, celle du père, mort quand il avait cinq ans, celle du Dieu perdu : « là où Dieu s’était tenu et prenait toute la place, il y avait le vide ». De la souffrance fondamentale qui résulte de la rupture des liens naît la nécessité de l’écriture. Qui pourtant en aucune façon n’est en mesure d’apporter la complétude.