Pascal Quignard, Inter
Retrouvé hier le chemin momentanément, très momentanément abandonné, de la vraie lecture. Et cela comme toujours grâce à l’appel d’un livre, happel aurais-je envie d’écrire tant certains vous happent littéralement.
Il s’agit ici du très surprenant Inter de Pascal Quignard. L’histoire est la suivante. Quignard écrit un poème en latin en 1976. Bénédicte Gorrillot le « retrouve » et monte autour de ce poème tout un projet. Ledit poème avait été traduit en français dès 1977 par Emmanuel Hocquard et le poème original et la traduction avaient fait l’objet d’une parution sous forme de petites plaquettes éditées par Orange Export Ltd.
L’intervention de Bénédicte Gorrillot a été doublement féconde. Elle a demandé à un ensemble d’écrivains de proposer à leur tour leur traduction de Inter aerias fagos. Mais elle a aussi sollicité un entretien avec Quignard, lequel entretien a tourné court, Quignard lui écrivant un peu plus tard que « l’oral est impossible. Tout, en direct, m’émeut trop, me serre trop la gorge, le son ne passe plus ». Et d’une certaine façon c’est une chance, car cela suscitera chez lui la rédaction d’une lettre bouleversante et magnifique à la même Bénédicte Gorrillot, sorte d’exégèse du projet, du poème, de la lecture, avec retour sur quelques événements de la vie de l’écrivain, parmi lesquels « la solitude enfin recouvrée par la démission générale en 1994 », date à laquelle Quignard abandonne toutes ses fonctions éditoriales, toute vie publique et se retire sur les bords de l’Yonne à Sens pour ne plus faire qu’écrire. (Ce refus de l’entretien, de la parole en direct fait aussi penser à Yves Bonnefoy).
Écrire comme saisir une rampe
Dans cette lettre d’introduction, Quignard écrit qu’il a besoin de l’écriture comme d’ « une rampe pour descendre dans cette sorte d’abîme qu’est le monde intérieur. » (Pascal Quignard, Inter, Argol, 2011, p. 13). Il évoque aussi la peur-souche qui est à l’origine de toutes choses pour lui, sa vie, son écriture.
Admirable lettre donc à Bénédicte Gorrillot (décidément une grande dame de susciter cela, aussi). « Il faut revenir à l’étape d’avant la vie [...] au sauvage, au nu, au rudiment, au rudis, à l’aparlance, au silence, à l’ombre »
Le rudis, terme latin, « brut, inculte, grossier, ignorant.
→ Programme qui va à l’opposé, très exactement, terme à terme, de tout ce que propose le monde moderne, le formaté, le travesti, le frelaté, le baratin, le bruit, la lumière urbi et orbi et 24 heures sur 24 comme dans les chambres de torture (le but est le même, prendre possession du cerveau d’autrui). Cela veut dire aussi revenir à l’étape d’avant dans la langue, autrement dit le latin.
Quignard et le temps
Le temps ou l’instant : « On retombe à chaque instant dans l’abîme d’où on sort sans fin. « (30) et il démontre qu’écrire est traduire d’un monde à l’autre, un « traduire entre deux mondes – lettré toujours hésitant, aporétique entre deux mondes »
Quignard et le premier royaume
Réapparition de cette notion très développée dans les derniers livres : « le premier royaume appelle sans fin au fond du corps naufragé sur le rivage de la lumière... »
→ douleur de la lumière, peur du soleil (noir de mélancolie), amour de l’eau, passion du son : tout s’articule. Même expérience originelle, même inconsolation inconsolable, même appel intérieur/antérieur.
Pascal Quignard semble avoir quitté la musique pour une expérience encore plus radicale, risquée. Une régression au monde d’avant. On retrouve ici de ces pages très frappantes sur la naissance, sur le choc du passage du monde utérin à la pleine lumière, sur l’abandon impliquée par la naissance.
Solivagus
Racine de sauvage, « solivagus est celui qui erre seul ». Un Wanderer ? Je note un mot allemand dans le texte de Quignard et pas n’importe lequel Hilflosigkeit, la détresse, littéralement l’état de celui qui est sans recours, sans (los) aide (hilf), état qui correspond à un substantif en allemand et pas en français, il me semble ?
Pour écrire.... état de désordre (Bauchau)
« Pour écrire je dois me mettre en état de désordre intérieur. » (Henry Bauchau, La Grande Muraille, Journal de la Déchirure, p. 212). Il me semble entendre là un écho avec Quignard.
Ce krill du monde
briser les lignes et froisser cartes, draps et plans, lâcher la rampe et s’envoler à l’envers, en profondeur – passer sous la surface, mi-eau, mi-temps, le statique et le flux, coexistence pacifique, en grandes vagues récurrentes, balayantes – la force de ce qui frappe, perdu, abandonné, mort d’attache, le dit havre, le petit foyer pour l’âme vaguant solitaire par les friches de décomposition – non plus jachères, ni régénération, mais entropie, jamais repue, jamais trop, en elle, pour elle, l’avaleuse baleine, ce krill du monde et des instants happés sans mouvement par l’immense bouche-gouffre, temps avaleur, perpetuum mobile – stop, auto-stop, saut à terre, fuite : barrés.
(en lisant Pascal Quignard et Henry Bauchau)
Plus tard, buvant du lait
plus tard, buvant un peu de lait, pense au retour au perdu, l’eau d’origine, avant la lumière et la parole parlante. Me demande si le lait a une fonction chez Pascal Quignard, qui serait celle d’un retour à la source ?