du courage, de la terreur et de la vie ordinaire (Claude Mouchard)
Ce sentiment que j’ai qu’il y a quelque chose d’extrêmement courageux dans l’acte d’écrire de Claude Mouchard : « pas maintenant. Je ne peux pas ici poursuivre », ce qui suppose une confrontation à quelque chose de dur, de résistant, à quelque chose qui fait peur, voire qui suscite la terreur, mot qui revient souvent dans ces notes (revue Fario, n° 8, p. 61). Dans ces « notes prises au fil du temps, de lectures et d’écoute », C. Mouchard se pose la question de savoir « qu’est-ce qui se découvre – peut-être inadmissible. ».
Il y a des binômes, qui ne signifient pas forcément des oppositions. Le binôme de base étant ici, dans ces notes-là du numéro 8 de Fario en tous cas, « douceur et terreur » ou « terreur et vie ordinaire ». Une réflexion qu’il mène à partir des écrits de ceux qui furent exportés, exterminés, prisonniers du goulag. « Pas simplement deux foyers mais plusieurs termes gravitant les uns sur les autres »
→ la question qu’on se pose aussi en lisant les deux dossiers d’écrits de déportés en Transnistrie proposés par la même revue Fario, dans ses numéros 8 et 9, ces préoccupations tellement matérielles, cette recherche de toutes petites choses au cœur même de l’horreur. Parfois ce refus de voir l’horreur juste à côté, pour survivre.
→ cela qui me frappe souvent : la récurrence périodique des thèmes, qui sont souvent des obsessions, le fil à la fois ténu et tenu qui surprend souvent à la relecture. Ce que l’on croit avoir récemment éprouvé, neuf, est là, dans les mots d’il y a deux, cinq, dix ans. Presqu’identique. Il y a ce bloc solide alors même que l’on se sent si peu solide, si fluctuant, si influençable et influencé (par amis, lecture et pire : courants dominants, tics de pensées non identifiables comme tels, etc.).
Se confronter, donc (C. Mouchard)
Il y a souvent quelque chose d’énigmatique (que je vais retrouver un peu plus tard dans les premières pages de Un Voyage de H.G. Adler). Ces notes ne « veulent pas exactement savoir ce que c’est ».
→ raison pour laquelle sans doute elles procurent un sentiment très particulier, celui de tourner (presque matériellement) autour d’un trou, d’un secret, d’une chambre de Barbe-Bleue, de quelque chose qu’on ne peut pas ne pas chercher mais qui peut tuer et la possibilité de la note et la possibilité même d’être et de vivre.
Le sang blanc et le soleil noir (Claude Mouchard)
Le courage c’est aussi de détecter ses propres failles, celles de son raisonnement, de remettre sans cesse en cause le bien-fondé de son jugement, tout en étant constamment obligé de regarder le soleil noir.
Cette formule terrible « la bêtise sourd de partout comme du sang blanc », d’autant plus terrible qu’à cet instant il semble que Claude Mouchard parle de sa propre propension à la bêtise. Qu’est-ce que ce sang blanc, je le vois comme un saindoux ruisselant (saint doux, si doux qu’il laisse faire ?) ?
Oui, obligé(s) de regarder ce que j’appelle le soleil noir, qui n’est pas la mélancolie ici, mais le désastre humain, ce sentiment d’appel, ce retour permanent de la pensée et du cœur vers la torture, l’oppression, la souffrance imposée à autrui, sous toutes ses formes de l’apparemment anodin à la monstruosité, du harcèlement moral contemporain et insidieux jusqu’à l’extermination.
L’adhésion à soi-même (C. Mouchard)
Posée page 66, l’immense question de « l’adhésion à soi-même » de l’autre, ici du bourreau, le cas le plus extrême, mais cela peut-être aussi le salaud ordinaire, un Moubarak (qui vient d’abandonner le pouvoir il y a trois heures), l’homme politique de base (pas envie de nommer), le père de ces deux petites jumelles suisses disparues et sans doute par lui assassinées et enterrées, avant son suicide – quelle est leur adhésion à eux-mêmes ? Qui se pense comme un salaud, un monstre ?
Ce qui implique, si on poursuit le raisonnement, cette question : sommes-nous, serions-nous capables de voir l’inhumain en nous-mêmes et quels chemins mènent ceux-là à cette adhésion à eux-mêmes jusqu’à l’abjection dont ils ne semblent même pas conscients (cf. les terribles rencontres de C. Lanzmann avec des nazis dans Shoah) ? Variante tragique du « comment peut-on être persan ? » ?
Douleur et douceur (Claude Mouchard, toujours)
Rien dans cet accouplement des deux mots, ici, de pervers, bien évidemment. Il s’agit de la question de la persistance de la douleur, de la joie même au pire des jours, au fond du camp, de la solitude, de la détresse, l’échange possible des deux lettre l et c, double accent de douleur et douceur relevé par Simone Weil dans l’Iliade (Fario 8, p. 67), « cette amertume qui procède de la tendresse », tout ce qui est « aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu » (68) [cela aussi, les pages lues un peu plus tard, ce début du livre de H.G. Adler le démontrent]
Hans Gunther Adler, Un voyage
C’est presque naturellement, comme si Claude Mouchard était un chemin vers ce livre, que je me porte vers Un Voyage, acheté il y a déjà quelques jours. « Au bout du compte tout plonge dans un monde sans rivages, qui ne tolère aucune définition et face auquel [...] toute affirmation est une solitude, une île. » (H.G. Adler, Un Voyage, traduction Olivier Mannoni, p. 9).
→ et cette manière de réponse aux questions posées précédemment (et pourtant proposées de l’autre côté, tellement de l’autre côté : « nous ne pouvons pas condamner notre propre dérive, sauf à nous abandonner nous-mêmes » (p. 11)
A propos de Hans Gunther Adler
extrait d’un article de Nicolas Weill, dans Le Monde du 20 janvier 2011.
« Le roman de l'écrivain, sociologue et philosophe germanophone Hans Gunther Adler (1910-1988), Un voyage, représente sans doute une des tentatives les plus radicales de transmettre ce que fut l'expérience de la persécution et de l'assassinat massif des juifs d'Europe. [...] Nourri de l'effervescence culturelle de la Prague d'avant-guerre, où il naît en 1910 dans un milieu juif assimilé, Adler a su mobiliser la littérature la plus contemporaine pour témoigner : le monologue intérieur joycien ; l'art de la métamorphose, de la défiguration grotesque déployée par son ami Elias Canetti dans son unique roman de 1935 Auto-da-fé, lequel considéra Un voyage comme un chef-d’œuvre. Adler manie aussi l'ironie kafkaïenne pour nous plonger au coeur d'un univers en plein délitement. Le décalage systématique entre un discours bien-pensant bourré d'euphémismes humanitaires et l'atrocité rampante produit la fameuse impression d'"inquiétante étrangeté". »
Le livre a été écrit en 1951, publié en 1963 et jamais encore traduit en français !
« Signes précurseurs » (HG Adler)
Tel est le titre de la courte introduction au « récit », dans Un Voyage. Texte très dense, saisissant, souvent énigmatique et qui entre en résonance avec les propos de Claude Mouchard que je viens de lire dans Fario. La terreur et la douceur, la terreur et la vie la plus ordinaire (les pantoufles de Leopold Lustig).
Odeurs (HG Adler) – ditpyque 1
« Cette odeur incrustée qui confère à chaque maison son inextinguible singularité »
Le livre s’ouvre par une méditation sur le fait d’avoir une maison (je me souviens de ce petit livre trouvé en Allemagne du Nord, Seinen Ort finden). Je remarque d’emblée le mélange de réflexions de nature philosophique et une sorte d’élan métaphorique tout à fait étonnant.
« Songe au droit que tu as de jouir d’un gîte [...] pose-toi la question lorsque tu es en fuite [...] un solitaire entre des bâtisses devenues inquiétantes ». (17)
numéro, sa seule existence – diptyque 2
il erre, solitaire, perdu, pas de ballot sur le dos, rien avec, rien de, rien pour, lui seul et sans, il va mais pas vers, il va et vient, ni ici ni là, tourne en rond entre des bâtisses devenues inquiétantes – il fuit mais nulle part, si ce n’est au bout, au port, à l’extrémité, avec sa petite valise – il court à la frontière, il la croit ouverte, ne connait pas son étanchéité, ne sait pas pour qui, aucun vers, aucun trans, aucun passage pour lui, le wanderer – pas laissé pour compte, compté sur les listes, numéro, sa seule existence, bientôt gravé dans sa chair –invisible il ne peut se cacher – il est vu et prévu, il devra partir sans, ni avec, énucléé, vidé de lui-même, numéroté, en voie d’abolition.
Ne pas lire & écrire pour
Ne pas lire & écrire pour jouir, lire & écrire pour être humain : chercher, chercher à comprendre, se déranger.