Plutôt maillon de témoignage
De tout cela qui m’est donné dans la lecture, recueillir, accueillir quelque chose qui se mêle au monde intérieur (non pas en termes de psychologie, mais plutôt sous un angle ontologique) et peut-être en réémettre une part. Par les notes, les gloses et les blocs (que j’appelle faute de mieux textes de création), autrement dit ce qui constitue au jour le jour les enregistrements dans ce flotoir.
Cette résonance, cette mise en écho me semblent, mais est-ce juste, d’une certaine importance. Ce que me fait le texte de l’autre, je tente d’en faire aussi une amorce, un germe. Les images de chaîne (pas celle qui enferme, mais celle qui symbolise la transmission) et de fécondation seraient peut-être ici les plus appropriées. Et toujours garder l’idée de l’absolue imperfection de la « réponse » donnée, de l’expression. Se connaître plutôt maillon de témoignage que force de création. Celle-là si peu (à décliner de deux manières : si peu de force créatrice en soi ; ou bien : si peu à chaque génération la possède, vraiment).
L’irruption (Claude Mouchard) – diptyque 1
« recevoir de l’irruption » ? : semble signifier : être envahi (mais aussi se laisser envahir, ne pas avoir fermé, consciemment ou non, toutes les écoutilles pour garder sa paix) par l’inadmissible, qui est parfois l’innommable. (69) Le fond résurgent, en permanence : les désastres du siècle dernier, comme quintessence terrifiante de la question. Le fond judéo-chrétien, certes, nos racines grecques et latines bien sûr, mais par-dessus ces strates-là, cela qui a tout balayé et détruit la moindre certitude.
Ces notes... (Claude Mouchard)
« Ici dans ces pages : rien que des blocs faits de quelques notes détachées (hâtivement dans un temps très lent, comme dans un soir qui tombe entre des sapins [inter aerias fagos !] à coups de bêche mentale. » (Fario, 8, 71)
→ oui, blocs, comme éléments de construction, je ressens souvent ces textes comme des petits monuments (votifs en partie tant ils sont adossés au désastre), des constructions en équilibre, des repères ou des balises, des marques, des signes et sans doute aussi, dimension essentielle, des garde-fous. Pour qui ? Pour ceux qui passent par là ? Présence ténue de cette parole pour une poignée, mais qui par là passent et qui pourront ensuite faire office de passeurs.
→ oui, la bêche, l’écriture, les notes, les bribes de textes, pour ouvrir une voie, la plupart du temps en soi et pour soi, mais parfois (et selon moi c’est le cas de Claude Mouchard) pour autrui, comme on ouvre une voie encore inexplorée aux pôles ou en montagne. La montagne pouvant être un gouffre, le gouffre pouvant être intérieur.
→ la bêche ne fait pas partie intégrante de soi, c’est un outil, c’est l’œuvre d’un autre, de celui qui l’a façonnée. La bêche pour ouvrir sa propre voie est souvent l’écriture de l’autre, la pensée de l’autre.
Choses venues à dire (Claude Mouchard)
« choses venues à dire ». Sont-elles « venues à dire », autrement dit montées du fond vers l’expression, après voyages et percolations intérieurs ou « à dire », à transmettre, à passer : on retrouve le double mouvement dont les deux termes ne doivent sans doute pas être séparés : le pour soi, le vers l’autre.
passent insectes, prédateurs, enfants – diptyque, 2
blocs à construire ou ceux-là à soulever, sous lesquels la vie – le grouillement, la ruche, la fourmilière, milliards d’unités traçant leurs routes chaque jour, milliards de milliards de traces et fils emmêlés, inextricable pelote, temps d’intersections et d’enchevêtrements de vies – fourmis avec leurs brindilles, en files serrées, colonne montante, vers la vie cette file, viennent d’arriver au monde, colonne descendante, vers la mort elles, leur temps s’épuise mais si semblables, peu importe, renouvellement assuré à la prochaine saison – tombent les feuilles, les fruits, les heures, la nuit, passent insectes, prédateurs, enfants, flux et reflux, tout coule de source et s’en va à la mer – la singularité est un leurre, seuls chances et destins