De la question (Ingeborg Bachmann)
En ce temps de questions (il me semble que le flotoir en regorge), cette citation d’I. Bachmann donnée par Claude Mouchard : Elle parle, dit-il, de « questions qui semblent externes à la littérature » et qui soudain se retrouvent dans les œuvres : « ce sont des questions destructrices, terribles dans leur simplicité, et dans l’œuvre où elles ne se sont pas fait jour, rien non plus ne s’est fait jour. » (Fario, 8, 72)
→ faut-il voir là une de ces clés que je cherche sans fin pour comprendre ce qui en tout art fait l’œuvre première, nécessaire vs la redondante, secondaire.
de la typographie (via Claude Mouchard)
CM pose la question des effets typographiques. Il cite Péguy qui commentant Hugo dit qu’il lui faudrait des couleurs différentes pour bien désigner les strates des derniers vers de Booz.
Tant et tant s’y sont essayés à ces effets, en ont ressenti la nécessité certainement. Et pas des moindres, Roubaud encore il y a peu, Roubaud qui en rêvait depuis longtemps et à qui Benoît Casas, qui dirige les éditions Nous, a enfin donné la possibilité de faire jouer des couleurs différentes (mais ce n’est pas forcément très convaincants et surtout, il y a des problèmes de lisibilité, certaines couleurs étant trop pâles sur le papier blanc !). Et puis bien sûr les lettristes, mais ne faut-il pas mettre ce courant à part de cette réflexion plus générale, peut-être parce que les lettristes semblent aussi du côté de l’art plastique ?
Alors, oui, toujours cette petite voix qui susurre : les grandes œuvres n’ont pas besoin d’effets typographiques. Les grandes œuvres font typographie d’elles-mêmes dans le for intérieur du lecteur qui entend parfaitement, s’il sait un peu lire, les variations de l’intensité, de la nature, des tonalités du texte. Peut-être même que les effets typographiques, trop manifestes, gênent la lecture.
La plupart des dispositifs de mise en page du poème me semblent un peu artificiels, voir arbitraires. Et ils participent rarement à ma lecture. Et cependant, la qualité typographique me semble importante. Mais c’est une sorte de luxe. Si ce que disent les mots est important, ils passeront sans mise en forme – leçon bien sûr de tous ces textes rédigés dans des conditions extrêmes, sur n’importe quel support, mais aussi peut-être des microgrammes de Walser...
le bruit du fait langagier (Claude Mouchard)
Très forte formule, de longue résonance. Un peu comme si le langage était une gangue dont il faudrait, mais est-ce possible, extraire un minerai. Tant de scories dans le langage, tant de déblaiement à opérer.
→ ce que je perçois dans ces mots, c’est un double travail, deux éléments indissociables.
Il y a ce questionnement obsessionnel, récurrent, inlassable, par son irruption constante, sur ce qu’on ne peut appeler le Mal, ce serait trop simple, sur ce que je préfère appeler par commodité le désastre, c’est-à-dire tout ce qui ressort de ce que l’homme peut infliger à l’homme, le comment est possible cette atteinte-là à son semblable.
L’autre question étant « que puis-je dire de cela ? », qui met en déroute non seulement mes certitudes intérieures, mais aussi ma pensée et mes moyens de l’exprimer. Y a-t-il un moyen de traduire cela mais aussi que puis-je dire de ma réalité profonde. Ce serait un peu comme essayer de composer lettre à lettre des mots sur une surface secouée par de violents mouvements sismiques profonds.
D’où un caractère souvent éclaté des notes de Claude Mouchard, d’où leur côté parfois énigmatiques, d’où aussi leurs fulgurances : elles ont le pouvoir d’entrainer celui qui les lit vers des gouffres. Qu’il est tâche humaine nécessaire d’oser aller scruter. En sachant, ce que montre très bien Claude Mouchard, que c’est au péril de la possibilité d’expression.
→ et ce qui est frappant, c’est sa position par rapport à tout cela. Lui n’a pas été victime, acteur, ni même témoin directs du désastre. Il le découvre néanmoins constamment en lui, par le biais des livres, de la présence introvertie de Primo Levi, de Kertesz, de Chalamov, de Julius Margolin.
Et d’ailleurs quelques notes plus loin n’écrit-il pas : « recevoir [...]de l’énergie interrogative... attaquante, avoir reçu des questions, des impulsions et les recevoir continûment de Primo Levi
de Kertesz, ou Chalamov, ou.... » ?
[H.G.Adler, Julius Margolin]
Adler
et justement toujours avec ce sentiment que les notes de Mouchard ouvre le chemin vers, retour au livre de HG Adler, un voyage. C’est maintenant, après les pages consacrées au départ de la maison et la méditation sur le lieu à soi, le début du voyage, le trajet vers le lieu de rassemblement « nous ne sommes plus rien désormais que les outils d’un voyage sans fin, car depuis qu’il n’y a plus de maisons on nous a donné congé de nous-mêmes. » (HG Adler, Un voyage, p. 73)
Adler déploie d’ahurissantes paraboles, sorte de condensés de métaphores imbriquées à en perdre toute idée de référent (n’est-ce pas ce qu’il veut montrer, précisément, cette perte de références, de référents à une puissance jamais égalée sans doute avant ce temps de la Shoah et du goulag). On a le sentiment qu’on va assister au déploiement d’un jeu de poupées gigogne, chaque état/étape du voyage incluse dans la plus grande, le petit délogement initial menant vers le délogement absolu.
sable d’os
sève encore dans l’arbre presque mort, braise du feu éteint, regard vivant dans un visage ravagé, dans les flots noirs et putrides, l’éclat d’un poisson et sur les nuées soufrées, le vol d’un oiseau – sous le talon, sous la botte, sans aucune cesse, le petit, le faible sans-défense et néanmoins : farces et attrapes, pied de nez aux impératifs catégoriques, pousse minuscule descellant la chape de béton – en deçà alluvions infinies, cendres, sable d’os et à perte de vue, grise & froide, l’eau des larmes.