Exergue
« Et la poésie retrouve sa raison d’être en dénombrant tendrement des existences : tout ce qui, en fait, compte – ou aurait dû compter. » (in l’essai introductif aux Poèmes de la bombe atomique, par Claude Mouchard)
relevés
Libye, la guerre jusqu’où ?
Japon : attendre que la mer rejette les corps, chercher dans un océan de débris quelques traces du passé.
La radioactivité entraîne des mutations cellulaires et des altérations génétiques
(in Le Monde, 22.03.11)
anticiper l’avenir
dans la suite de ce que je notais hier sur l’éradication « il anéantira jusqu’à ta sépulture », in Si je criais... ? (93), c’est une citation d’Odön von Horvath
Et cela si souvent dit, mais si puissamment vrai, que l’avenir n’est prédit ni par les experts en tous genres (cf. crises récentes), ni par les cartomanciennes et les mages, ni par les psys pas plus clair-voyants que la plupart d’entre nous quelque connaissance qu’ils aient de l’âme humaine, mais parfois par l’écrivain : « Certains textes sont capables de s’emparer de l’histoire qui vient. Ils la happent – par flair, ouïe ou tact – dans les relations langagières dans lesquelles ils se forment. » (93)
→ un peu comme si leur écriture fonctionnait à la manière d’un filtre, avait une capacité filtrante, comme les huîtres, de retenir une pollution, des éléments toxiques non encore détectés par les supposés sachants.
Ce serait un beau sujet de recherche doctorale : détecter des prémonitions dans un corpus donné d’œuvres littéraires.
rompre la continuité humaine
Terrible dessein, attentatoire à l’idée même d’humanité. Il s’est agi, dit Claude Mouchard, de « rompre la continuité humaine ».
→ faire que là où il y avait vie, famille, organisation sociale, cours ordinaire de l’existence (naissance – (pro)création – mort), il y ait rupture de cette chaîne de transmissions et qu’elle pende dans le vide indéfiniment.
destruction massive des rapports et des liens
« Destruction massive non seulement des vies mais de leurs rapports et de leurs liens ».
→ clou enfoncé (94). Songe-t-on assez à l’immense trou noir pour l’espèce humaine que furent les années 36 à 45, cette sucée de la moelle même de ce siècle. Songe-t-on assez à tout ce et surtout à tous ceux qui nous ont manqué, tant manqué, ces écrivains, ces artistes, ces philosophes, ces génies nés ou non nés, ces enfants ou parents de futurs enfants, engloutis, avec tout leur potentiel inouï.
Celan, Mandelstam, Kertész
Claude Mouchard relie trois poèmes ou prose à « l’anonymat de la mort en masse ». Fugue de mort de Celan, Vers du soldat inconnu de Mandelstam et Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Kertész.
par action et par omission
Cette lecture du livre de Claude Mouchard, le visionnage du film sur Tchernobyl, les désastres en cours au Japon et dans le monde me rendent hypersensible à toutes les mises à mort et manipulations qui s’opèrent par le langage, par mensonge ou par omission (souvenir du classement des péchés par l’Église, par action ou par omission – évocation traversante de Bernard Collin, mercredi dernier au Petit Palais, et de tout ce que son œuvre suppose d’imprégnation plus ou moins consciente des textes de dévotion, pour qui a été élevé chez les religieux !). Mentir par dire faux ou tronqué, mentir par omission, par silence. En ne disant pas la vérité, en disant une part de la réalité et donc en modifiant la représentation que l’on peut s’en faire, ou en ne disant rien. Et tout particulièrement à propos de ce qui est vital, essentiel, fondamental (quintessence de tout cela, les discours sur le nucléaire !)
syndrome de la belle âme
Le scrupule, la délicatesse, la considération à chaque pas de la distance ne sont pas de vains mots dans cette entreprise de Claude Mouchard.
Délicatesse envers les personnes certainement, mais même envers les œuvres. Leur fera-t-on violence à ces trois-là, dit-il questionnant les œuvres citées ci-dessus « en les regardant ensemble au risque de méconnaître leurs singularités et peut-être les incompatibilités ». (97)
→ si j’insiste et retiens tant à ce sujet au risque évident d’aller contre ce que cherche l’auteur de l’essai, c’est parce que son approche est profondément aidante. Tous ces mots-là notés permettent d’éclairer sa propre conscience, conscience tout court (et de nouveau Bernard Collin, avec ce « retour du refoulé » ( !) moral et catho de la jeunesse !) mais aussi conscience de. De ce qu’on fait, de ce qu’on cherche (et CM le dit ailleurs, dans ses notes publiées par la revue Fario : sur quoi veut-on attirer l’attention, sur ce dont on parle ou écrit, ou bien sur soi. Syndrome de la belle âme, toujours prêt à se manifester, rusé, déroutant, puissant.
nébuleux afflux
« Ces œuvres nous hantent à leur manière. Elles s’imposent à la manière de souvenirs qui n’ont pas pu être ceux de tant d’autres et qui se sont logés en elles
Nébuleux afflux » (97)
→ sorte de mémoire flottante. On pense à l’insistance dans l’antiquité sur la nécessité absolue de donner sépulture aux morts.
→ Un peu comme si à la manière de ces nuages radioactifs de 1986 ou de 2011, flottait pour une quasi-éternité beaucoup plus longue qu’une demi-vie, un nuage de mémoire (choquée aujourd’hui par une pub Microsoft dans le Monde disant « l’infini est ma seule limite de développement » (sic))
Geoffrey Hill
Il y a bien une distance à instaurer, pas pour se protéger mais par respect. Et CM dit que ce « sens ou plutôt la réalisation du rapport et de la distance nécessaire à la lecture d’œuvres de ce genre, il les trouve chez le poète anglais Geoffrey Hill [qu’il faudra introduire dans Poezibao] : « ce qui est à voir est convoqué avec une sorte de douceur précise par le poème. [... il] prélève ce qu’il fait voir sur le fond de l’énorme réalité advenue des camps. » (99)
faux feux des naufrageurs
et dans le flux, quel barrage, dans le torrent fou quelle construction fragile enfant pied dans l’eau, castor – et dans le temps quelle clenche, quelle digue et un doigt seul dans le pertuis pour enrayer le désastre – et sur le chemin du nuage, l’absence irradiant tout être sur le chemin, nébuleux afflux, quel masque, quelle protection, quel silence de plomb – dans l’écoulement entropique, quelle demeure, quel abri, sinon fétu de paille, arbre enlacé, radeau de fortune – tandis que sur la rive, faux feux des naufrageurs, crécelles des cyniques et vases mouvantes du renoncement