Exergue pour aujourd’hui
Deux extraits de Poèmes de la bombe atomique, de Tôge Sankichi, traduits du japonais par Ono Masatsugu et Claude Mouchard (éditions Laurence Tepper, 2008)
Cette nuit
la lumière en flammes d’Hiroshima
se reflète sur le lit de l’humanité
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au fond d’un pantalon pareil à une jupe
et brûlé tout entier
tes fesses apparaissent rondes
un peu d’excrément poussé dans l’agonie
y est collé sec
éclairé par la lumière du jour sans ombre
Fukushima ou la fin de l’anthropocène
extraits d’un article d’Agnès Sinaï, paru dans le Monde daté 19 mars 2011
« Le tsunami qui a frappé le nord-est du Japon et les explosions consécutives dans la centrale nucléaire de Fukushima forment un emboîtement implacable de catastrophes humaines, géologiques et psychiques.
L'imbrication des éléments naturels avec les objets industriels fait de notre planète un laboratoire à ciel ouvert : aucun lieu de la Terre n'échappe plus à l'expérimentation. S'il y a bien un épicentre géologique naturel du tremblement de terre qui a dévasté le nord-est de l'île d'Honshu, la centrale de Fukushima, elle, représente l'épicentre symbolique de l'ère de l'anthropocène. » [...]
La consommation et l'étourdissement de masse étant devenus un état de nature au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les fournisseurs d'électricité nucléaire ont revêtu les paillettes d'une "movida" mondiale présentée comme force d'émancipation. La récente publicité -d'Areva ne montre-t-elle pas une centrale nucléaire à proximité d'une plage imaginaire, semblable à Copacabana ou à Sendai avant le tsunami, où bat son plein une fête au son d'une techno lobotomique ?
L'anthropocène, c'est aussi cela : une ère d'exubérance qui abolit l'angoisse, où l'automobile et l'écran plat sont devenus des droits humains fondamentaux. Une ère d'addiction, où la production de moyens est devenue la fin de l'existence. Une ère d'accélération, où la croissance, qui repose sur le cycle sans fin de la production et de la consommation, doit produire toujours plus d'objets inutiles pour ceux qui en ont déjà trop. C'est la logique même du productivisme.
Que le Japon, archipel vulnérable, déjà frappé par deux bombes atomiques, ait pu consentir à ériger cinquante-quatre réacteurs nucléaires sur une faille sismique illustre sans doute le désarmement de l'entendement humain face à ses créations sidérantes.
Jusqu'au jour où... le sommeil de la conscience engendre des monstres. Les bombes à retardement - nucléaires, climatiques, chimiques - commencent à exploser. Nous y sommes.
[La définition de l'anthropocène, néologisme construit à partir du grec ancien Άνθρωπος (anthropos, « être humain »), et dont la première occurrence remonte à 1992 présuppose que les activités anthropiques seraient devenues la contrainte dominante devant toutes les autres forces géologiques et naturelles qui jusque-là avaient prévalu ; l'action de l'espèce humaine serait une véritable force géophysique agissant sur la planète.]
aucune commune mesure
savoir que l’horreur de ce qu’on imagine n’a jamais aucune commune mesure avec ce qui est advenu ou advient.
Tchernobyl
vu hier soir sur la chaîne parlementaire un document terrifiant sur Tchernobyl (documentaire de Thomas Johnson, 2006). Le caractère monstrueux, au sens quasi mythologique du mot, de ce qui s’est produit là et qui est loin d’être fini sidère. La gravité des conséquences d’un tel accident, ce qui a failli se produire d’encore pire (noter que l’accident de Tchernobyl a été classé de niveau 7 sur une échelle qui ne compte que 7 degrés – Est-ce à dire alors que le pire évoqué dans le film, une explosion encore plus grave, provoquée par la descente du magma fondu sous le réacteur, dans une poche d’eau créée par les pompiers pour tenter d’éteindre le feu, magma tant bien que mal contenu par le bâtiment qui se fissurait, aurait balayé toutes les échelles. L’ingénieur qui évoque ce qui s’est profilé à un moment de la « bataille de Tchernobyl » pense que « Minsk aurait volé en éclats » et que « l’Europe serait devenue invivable ».
Et on est bien obligé de se demander ce qui se passe réellement au Japon. D’autant plus que le film sur Tchernobyl montre l’autre catastrophe dont une femme ingénieur qui a mis la main sur des documents ultra-secrets et terrifiants, dit que le problème tout autant que le cesium 137 a été le mensonge, qu’elle appelle, pour bien dire sa nocivité, le mensonge 86. Jamais aucune évaluation réelle des conséquences sanitaires sur les « liquidateurs » (scène où l’on voit de jeunes hommes aller sur le toit dans un contexte de radiations presque intenables, y passer maximum trois minutes chacun pour jeter par-dessus bord les éléments de graphite hyper radioactifs qui s’y trouvent, à la suite de l’explosion) ni bien sûr sur les populations proches ou lointaines. Et le pire peut-être, en termes humains et symboliques, les conséquences génétiques : un homme montre les portées de hamsters qu’il a obtenues avec des mères nourries uniquement à l’herbe irradiée : ils sont tous monstrueux, pas d’œil, pas de bras, malformations en tous genres. Le film montrera quelques images d’enfants sans bras, sans jambe. C’est un peu comme si l’insupportable atteignait son paroxysme quand il est question de la reproduction et de la descendance, comme si là on avait le sentiment que l’espèce humaine était irrémédiablement atteinte, contaminée, blessée.
Traquer dans les mots
Il me paraît important de chercher dans les mots, les formulations ce qui se cache de la réalité. Peut-être parce que situe là une modeste compétence de ma part. Et comme toujours de mettre en réseau, de créer des liens entre les sources, sans distinction de genres. Les remarques du liquidateur ou de l’ingénieur me semblent aussi fortes que certains poèmes : les éléments de la table de Mendeleïev qui volent dans l’air, ou bien cette formule de mensonge 86