Qui si je criais... ? (Claude Mouchard)
titre du livre.
Qui si je criais entendrait donc mon cri ? Début des Élégies de Duino de Rilke
et d’emblée cette assertion qui s’appuie sur Arendt et Anders :
il faut renoncer à être entendu
il faut se contraindre à parler
ce qui me semble -depuis la micro-échelle d’une action quotidienne de résistance à quoi que ce soit que l’on juge (d’inapproprié à inadmissible, tous les degrés là encore) jusqu’à la plus héroïque résistance-, le dilemme majeur.
Humilité et force (Claude Mouchard)
« Voilà ce à quoi il faut avoir l’humilité et la force de nous exposer » (Claude Mouchard, Qui si je criais, Laurence Tepper, 2007, p. 11)
Oui, s’exposer à ces œuvres-là, les témoignages formés lentement, au-delà souvent de la période de latence où rien n’était dicible ou bien à ces autres œuvres qui ont « fulguré dans le temps même de l’oppression »
→ avec humilité : savoir qu’on ne peut pas comprendre mais que l’on doit essayer d’approcher – être conscient toujours qu’on peut présumer de ce que l’on aurait fait dans de telles situations
→ avec force ou courage – le détournement pendant tant d’années, l’oubli et le rejet comme tentations – l’acte décisif d’une confrontation à un moment donné – la mise en marge volontaire pendant une dizaine de soirées pour regarder l’intégralité de Shoah, seule à seul avec un petit lecteur de DVD et un casque – malgré une peur de plus en plus marquée des images (il faudrait précisément revenir sur le choix de Lanzmann de ne pas recourir aux images)
« Que veulent-elles de nous ces œuvres singulières ?
Quelle écoute ?
Elles fouillent, à travers le temps et l’espace – vers nous, à travers nous » (11)
L’Approche de Claude Mouchard
→ J’éprouve la profonde justesse des mots de Claude Mouchard. Il est à sa place et dans le même temps, cette place, il la sait problématique, voire sujette à caution.
Il a forgé aussi me semble-t-il, petit à petit, par un travail incessant, un retour continuel, l’outil pour dire avec la plus grande précision ce qu’il y a à dire
Forgé l’outil : c’est sa maîtrise de la langue, la connaissance aussi des redoutables pouvoirs de cette dernière quand elle est utilisée par les persécuteurs – c’est aussi son immense culture littéraire et poétique (mais aussi historique), dont la caractéristique majeure est l’ouverture. Tant de cultures littéraires bornées à un territoire étroit ! Non, ici, ouverture non pas tant à l’échelle du monde qu’à celle de la douleur et de la barbarie. Où qu’elles se produisent.
→ puissant appel et remuement dans ce retour vers cette lecture-là, la lecture essentielle, après quelques jours de « divertissement » (au sens de Pascal, un juste divertissement de quelques jours hors la tâche quotidienne et l’agitation urbaine mais aussi un moins juste divertissement, jours plus vains dans une sorte de fascination récurrente pour la technique et les gadgets)
La lecture immédiatement, à la minute même où est ouvert le livre, redonne assiste et nourrit l’élan.
L’effet du texte, encore (avec Claude Mouchard)
C’est que tout de suite, dans l’avant-propos du livre est précisément posée la question de l’effet, que me FAIT le livre, sa lecture ?
« De quelle réception devrions-nous, sous leur effet, devenir capables ?
Avec quelles conséquences dans nos vies et dans nos manières de sentir nos présents » (p. 11)
→ Tant de choses en si peu de mots. Retenir ce terme de réception en particulier. De la nécessité d’être réceptif, d’accorder sans cesse son instrument, de régler le capteur, de le rendre plus subtil, plus sensible, de le nettoyer aussi des parasites. De le nourrir pour qu’il reste vivant et donc vivant-réactif.
Le choix, Lichtenberg
Tant d’œuvres, dit CM, qui se disputent notre attention. Et nous dirions : trop ? Je ne peux pas (éternelle question du lecteur par nature toujours en retard de centaines de lectures essentielles).
Pastichant Lichtenberg : « qui n’a pas assez d’attention pour beaucoup de choses n’en a suffisamment pour aucune »
Noter en passant que c’est aussi un bel encouragement à la démarche d’ouverture de Poezibao !
→ Autrement dit, ne pas se décourager devant la masse. Apprendre sans cesse à mieux et plus appréhender, lire, recevoir et affirmer sa capacité de choix.
→ question subsidiaire : faut-il suivre le fil des « interruptions et irruptions » ou investiguer de façon rationnelle.
Sans doute combiner les deux approches pour susciter les « entre-agrippements toujours nouveaux, nécessaires et momentanément opaques, du lecteur, de l’œuvre et des violences évoquées » (p. 12)
Indexation (Qui si je criais... ?)
J’aurais presqu’envie d’indexer le livre au fur et à mesure de ma lecture, car ! :
Arendt et Anders, 10, Rilke, 9, Sutzkever, 10, Lichtenberg, 12, Didi-Huberman, 12, Akhmatova, 13, Zalmen Gradowski, 16, Appelfeld, 17, Radnoty, 19, Ka-Teznik 135633, 19, Sachs et Celan, 20, Stajner, Danilo Kis, Olga Wormser, 20, Tillion, 24, Antelme et Lévi, 27 – autant dire qu’on est bien ici « sur zone ».....
L’effacement, l’oubli
Avec Anne Akhmatova : « on m’a oubliée cent fois »
Non seulement faire disparaître les êtres matériellement, leurs corps, mais aussi « effacer les moindres traces de leurs propres existences »
→ ce que le temps fait si bien mais à son échelle (dira-t-on qu’elle est humaine ?), les persécuteurs l’ont fait dans un intervalle de temps écrasé, comprimé
« Ce qui est propre aux pouvoirs totalitaires : l’effacement immense redoublant le massacre, l’organisation, par la terreur, du silence » (14). On pense ici aussi à l’Argentine et au combat de Gelman, pour savoir ce qui est arrivé à son fils et à sa belle-fille et où se trouve sa petite-fille – vingt-trois ans pour la retrouver !
possibles engloutis
tous ceux qui furent exterminés et tous ceux qui ne furent pas nés – possibles engloutis par une vague immense, déferlante, géante – immense cohorte de non-advenus ourlant l’immense cohorte des éradiqués, les à naître tués avant l’œuf dans le corps des pères, les nés rayés du territoire, renvoyés à leur néant antérieur – car, vous le savez-bien, voyons, ils n’existent pas, de qui (quoi) parlez-vous? – vous confondez les insectes et les humains, ne mélangez pas tout – les silences tout autant que les fracas sont à entendre* – et les fosses, les trous noirs, les béances de l’espace et du temps, sans cesse sous le pas
*Qui si je criais... ? (18)