Arrachement des liens
via Claude Mouchard dont j’ai repris Qui si je criais... ? Chapitre sur Sutzkever
« la violence totale des nazis s’en prend non seulement aux individus mais à leurs liens »
→ l’atteinte aux liens, à ce qui lie, relie, autre forme de violence. À l’œuvre continûment et partout comme chez ces japonais qui ont tout perdu en un instant fuyant le tsunami ou les radiations. Violence non voulue sans doute mais qui était potentielle et ce potentiel-là assumé au nom de principes économiques.
Éradication non du corps mais d’une part considérable de sa vie antérieure. Une forme d’amputation peut-être pire que celle d’un bras ou d’une jambe. Cela était, cela n’est plus, de presque tout ce qui vous constituait, un lieu, des objets, des habitudes, la vie douce (ou pas douce), toute la densité cruciale du concret et du matériel. Cela rejoint aussi l’idée d’exil. Violence du vocabulaire au demeurant (là où précisément plus de demeure, l’exil est aussi souvent de sa propre langue, dite natale, ou maternelle) : on est arraché, comme un arbre.
Sutzkever
violence des mots précisément : « au moment où le ghetto fut liquidé » (156)
Admirable chapitre sur Sutzkever. Et selon ma manière de faire, j’appose trois petites croix en tête de cette partie. Et immédiatement me demande le sens de cela. Peut-on ici être dans ce système qui implique comparaison, jugement, classement, goûts personnels.
Par ailleurs pourquoi ce besoin de laisser une trace, pour soi-même, ce passage par-là, cette émotion. Qu’est-ce qui risque de fuir (fuites et radioactivité, deux termes tragiquement sur le devant de la scène dans l’ici-maintenant de cette lecture)
Et pourquoi, pour quoi, la note ? Et pour qui, pour soi seul ? quel désir ? partage, mise en avant, donner à main à quelqu’autre censé sensible aussi à cela. Transmettre, relayer plutôt, vers qui, dans quelle mesure et mue par quoi
Pachet
J’aborde le chapitre sur Pierre Pachet. Dont je ne connais que le nom (j’ai honte si souvent de ces immenses lacunes du lire et en même temps elles me donnent une énergie considérable, celle d’une nécessité qui me pousse en avant et à la concentration vers ce que je sens devoir essayer de connaître avant la fin).
[« Il y a un point de non-retour et c’est cela qu’il faut atteindre » dit Kafka, repris pour les Kafka-Fragmente de Kurtag, réécouté en partie hier soir (émission le Matin des Musiciens, France Musique, février 2011)]
CM revient sur le rôle du témoin survivant – sur les récits de témoignages impuissants à transmettre ce qu’il y aurait à transmettre sauf s’ils parviennent à « gagner la puissance d’une œuvre » (162) et acquièrent alors la capacité de faire entrer « en rapport avec la présence-absence du sujet écrasé que fut le témoin » (163)
La liste
Liste de toutes les atteintes à la personne, dressée par Claude Mouchard et
que je dispose en alinéa, ce qui n’est pas le cas dans le livre (p. 163)
« non-disposition de soi dans le moindre geste ou la plus furtive expression
privation de toute protection
absence du moindre recours
impossibilité du retrait dans le rapport à soi
décomposition de toute co-appartenance
imminence à tout instant de la brutalité et du meurtre
interdiction de communiquer ce présent à un avenir
non-destination de ce qui arrive
répétitivité sans terme
perversion de l’imprévisibilité de l’avenir
→ tableau incroyablement exhaustif de l’atteinte générale à l’être, au soi, à la personne. Rien de ce qui la constitue, de ce qui peut la sauver, n’est hors de cette atteinte.
→ au seuil de cette phrase essentielle, non encore lue, j’avais pensé : le récit, le témoignage de ces situations extrêmes permettent de prendre conscience, d’évaluer, tous nos liens vitaux, tous nos recours, tout ce qui, aussi, nous semble « aller de soi » et qui au fond va si peu de soi. On pourrait reprendre chacun des termes de cette terrible énumération et s’imaginer être soumis à cela.
[cet effort d’imagination que tout nous interdit dans le monde d’aujourd’hui sursaturé de flux qui nous plient et s’imposent tout aussi violemment que la vague japonaise]
→ si on respecte cette distance dont parle CM, il n’est peut-être pas interdit de se servir de ces expériences du désastre pour tenter de penser maints aspects de la vie d’aujourd’hui.
Toujours la question de la légitimité
Dans ce chapitre, à travers les exemples du poète Geoffrey Hill, de Pierre Pachet, de C. Milosz, CM repose encore et encore la question de la légitimité de ceux qui ne furent pas témoins, nous tous qui sentons cependant que « les effets des désastres anciens ont continué à se propager par vibrations, insaisissables, en nous, à travers "nous" » ;
ce nous n’est-il pas abusif, complaisant, demande-t-il
→ toujours donc ce même dilemme et cette question : pourquoi parmi tous ceux qui nous entourent et qui ne sont ni des indifférents ni des fascistes, si peu semblent éprouver cette sorte de nécessité intérieure, qui souvent grandit avec le temps, de se tourner vers cela, en un mouvement puissamment opposé à toutes les tendances, personnelles et collectives, au refoulement, à l’oubli ? Qu’est-ce qui fonde cette nécessité chez ceux qui n’ont en aucun cas, direct ou indirect, eu à connaître de ces désastres ?
Question lancinante, car on sait qu’on peut supposer des motifs (éventuellement inconscients) qui.... qui quoi ? qui délégitime cette recherche ?
→ un élément de réponse avec cette phrase-clé de la page 168 : « retrouver dans son propre présent, les traces ou les effets de ce que l’on juge »
→ c’est aussi la leçon du film « La Vague », « die Welle » : croire que tout ce qui est advenu (en l’occurrence l’embrigadement d’une génération entière de jeunes gens dans les années 30) fut exceptionnel, sans causes et ne se reproduira jamais est un leurre, voire une faute contre l’esprit. Il faut continuer à tenter de l’approcher, du présent où nous sommes, avec ce que ce présent fait à ceux qui y sont vivants, aujourd’hui (étant bien entendu que « le présent », c’est nous, collectivement et individuellement)
C’est peut-être cela la nécessité (ou si on veut être plus lucide, une part de la nécessité), lire et relire sans fin cette expérience – toutes formes de lectures et relectures (il peut s’agir de livres mais pas uniquement, de textes mais aussi d’images, de faits, de sources orales, d’œuvres d’art...et de ses propres pensées).
Et sans fin mettre en regard le passé et le présent. Un peu dans le sens ou Pierre Pachet, comme le montre CM, est devant sa mère.
cela qui s’éteint
palper avec des mots, noter, palper avec des sons, sentir ce que les mots ne peuvent dire – fluctuances, épaississements, amenuisements, cela qui gonfle, cellule et pulse, cela qui sèche et meurt, feuille – cela qui s’éteint, note, voix, souffle – palper avec les sens et la langue, goûter l’amer et le fade, retirer le sel ou le sucre, détecter poisons et toxiques – entendre alors sous les mots l’atteinte, l’attaque sourde, qui insidieusement sape, érode, arase – construire un imaginaire de mots pour palper ce qui affleure, ausculter ce qui bat, entendre les différences, reconnaître, germes encore, œufs d’hitler, les puissances léthales en gestation.
A propos de Pierre Pachet encore
On est « seul à être soi » dit-il.
Les idées arrivent de loin, espace et temps et vont à l’intime de nous.
Liaison de cet espace et de ce temps, immenses, et de l’intime du seul à être soi – impact donc des faits, des idées sur ce seul à être soi, donc entièrement singulier et en charge peut-être, d’une liaison totalement singulière et de ce fait, même minuscule, nécessaire à cet immense « corpus » de ce qui « a existé ». Chaque être humain et soi avec, totalement singulier et irréductible.
Réceptivité par l’écriture [et la lecture]
« [Pachet] entretient en écrivant une réceptivité qui se fait de plus en plus indéterminée »
→ 1er point : que dire d’autre que « bien sûr » en me remémorant toutes ces notes récentes où je parle de la réceptivité à affûter, d’antennes à déployer, entretenir ;
→ 2ème point : cette évidence que pour moi cette réceptivité s’origine dans lire qui lui-même engendre souvent écrire, notes et/ou poèmes.
→ 3ème point sur la seconde partie de la proposition, qui se « refait toujours indéterminée » : me parle moins maintenant. Sans doute parce que l’indéterminé n’est pas assez accueilli, que l’antenne à des filtres à particules ? Pachet : « ne pas filtrer a priori ses pensées en s’installant dans un domaine particulier » (171)
L’écriture laisse venir.
Lituanie
Curieux ce fil de la Lituanie, depuis l’enfance. Le livre lu au cours d’allemand, je pense aux enfants Jeromine de Wiechert, mais sans doute me trompe, il doit y avoir superposition de plusieurs lectures de cette époque – puis O.V de L. Milosz à l’adolescence – puis aujourd’hui et hier aussi au demeurant Celan, Pachet, Sutzkever (et donc C. Mouchard peut-être aussi ?). Pachet dont j’apprends que la mère était juive, d’origine lituanienne. Sutzkever qui a vécu dans le ghetto de Vilnius, dont il s’enfuit, au moment de la liquidation, par les égouts.