Penser, écrire
On ne dit pas assez qu’écrire est une manière de penser, d’investiguer. Surtout en ces temps où la conscience est atteinte par un flux ininterrompu de données, flux excitant (et conçu pour cela, c’est une de ses dimensions) qui obnubile la pensée, l’empêche de trouver l’espace et le temps pour se déployer. La rêverie est morte, la réflexion ne se porte sans doute pas beaucoup mieux. Seul parfois, l’exposé de pensées contradictoires, dans certaines tribunes de journaux comme Le Monde, pousse à penser par soi-même.
Or l’écriture, et singulièrement celle qui est induite par un livre, qui se développe à partir d’un livre, écriture de notes donc, semble soudain lever quelque chose qui peut encore ressembler à de la pensée. Même très modeste, même non philosophique, même balbutiante, imparfaite, mais vivante encore, vive même.
On parle de l’écriture de création bien sûr, beaucoup écrivent aussi un journal, mais qui est plus la relation de faits vécus, me semble-t-il, qu’un travail de réflexion à partir de ces faits vécus. Écrit-on pour réfléchir ?
La pensée plus que jamais peut et doit s’appuyer sur l’écriture, fut-elle strictement pour soi, dans la mesure où il lui est de plus en plus difficile de se déployer hors de tout support, perturbée qu’elle est en permanence par le discontinu fondamental de l’existence contemporaine. Une écriture quotidienne, même très modeste une fois encore, me semblerait un outil utile à chacun, même loin de toute pratique littéraire, pour se mettre devant. Au sens relevé par Claude Mouchard dans le titre de Pierre Pachet, Devant ma mère, ou en écho, peut-être, au titre d’Isabelle Garron, Face devant contre. Contre non pas au sens opposition, mais au sens tout contre, en liaison, touchant la réalité. Cette réalité que tout vise à dématérialiser, à rendre irréelle.
La note aussi comme les cailloux de Poucet, pour retrouver son chemin, pour ne pas se perdre dans ce qui est de plus en plus labyrinthique, surtout pour celui qui s’efforce de rester devant la réalité, en partie. Non pas échapper, se replier, loin de cette réalité, mais tenter d’en appréhender quelque chose et de la confronter aux expériences les plus fondamentales des hommes, de tous les temps (ce qui devrait être la raison d’être de toute « culture »).
Au fond, penser classer rêver ! (fusion des titres de Perec et de la revue de psychanalyse). Il me semble que l’écriture, en dehors de toute prétention à la création, est l’outil pour ce déploiement-là, crucial, devant l’accélération accélérante du monde.